Van Gogh, Portrait du docteur Gachet, 1890
La scène se passe hier soir, chez mon généraliste attitré.
- Qu'est-ce qui vous amène ?
-
(souriant) Vous allez rire docteur, je vais bien.
(pleurant) C'est bien ma veine. Ça n'allait pas lorsque j'ai pris rendez-vous, mais juste au moment où je vous vois ça va mieux (
fronçant les sourcils, maudissant l'instant présent) .
- Ça n'a pas l'air d'aller.
-
C'est ridicule, je suis arrivée en me disant "zut je vais bien, c'est pas le moment", puis j'ai ouvert un magazine dans votre salle d'attente et j'ai fondu en larmes en tombant sur une photo de Laurence Parisot.
- C'est normal, ça.
- Vous me rassurez.
- Il est tout à fait légitime d'être en rogne en lisant l'actualité politique ; cela dit, pleurer pour ça l'est un peu moins.
-
(riant nerveusement) Alors je suis un peu moins que normale. Je rentre chez moi, je pleure ; je vais me coucher, je pleure etc.
- Vous me prêtez votre carte vitale s'il vous plaît ?
-
(fouillant dans son sac à main) Oui, elle est euh dans la poche de ma veste (
remuant les affaires de son sac façon boules blanches de Motus), un instant, voilà.
- Vous avez le dernier modèle avec photo et tout !
- C'est l'avantage de la perdre tout le temps. J'ai toujours la carte vitale dernier cri.
- (
plaisantant) Maintenant qu'il y a une photo, vous ne la perdrez plus.
- (
perplexe) Ah ? Dans ce cas comment expliquer que j'aie également égaré mon permis de conduire ?
- Que penseriez-vous d'une aide médicamenteuse ?
- Ça doit être parce que j'avais des lunettes sur la photo.
- Si on essayait un antidépresseur ?
- On peut. Le Porzac[1] ne m'a jamais rien fait, mais bon. Je n'ai pas souvenir d'avoir eu un truc qui marchait ; ah si, une fois, ça s'appelait Froxyflal[2]. A l'époque, l'angoisse me donnait des nausées. Ce médicament avait provoqué de vraies nausées, sans angoisse. Ça changeait.
- C'est un vieux médicament, ça.
- Je ne suis pas vieille !
- Vous savez, il y a toujours 60% de gens qui réagissent favorablement au Porzac. Pour une autre molécule, ce seront aussi 60% de gens, mais pas les mêmes. Nous allons en essayer un autre. J'en connais un bien, avec pas trop d'effets secondaires. Vous pouvez même boire un verre d'alcool, il n'y a pas d'interaction nocive.
- (
bondissant) chouette !
- J'ai dit un verre, hein.
- (
honteuse) Euh oui bien sûr. D'accord, je veux bien essayer. (
sortant des billets de banque en boule du fond de sa poche) C'est toujours vingt-deux euros ? (
comptant les billets) Ça alors, moi qui croyais que je n'avais pas d'argent sur moi...
- Vous pouvez faire un chèque si vous préférez.
-
(ayant posé vingt-deux euros en espèce sur le bureau) Ah, vous voulez un chèque ?
- Mais non.
- C'est drôle, j'ai passé trente minutes de trajet jusqu'à vous en me maudissant de n'avoir pas d'argent sur moi. Je me suis pourri la vie pour rien. J'avais la flemme de fouiller mes poches.
- Cela fait partie d'un ensemble de symptômes, ne vous inquiétez pas, c'est normal. Je vous prescris du X-OR[3] et on fait le point dans un mois. Appelez-moi si ça ne va pas ou si cela provoque trop d'effets indésirables.
- Merci docteur.
Après, je suis entrée dans une pharmacie où une dame se faisait servir. Je me suis postée derrière elle. Vingt minutes plus tard, rien n'avait changé, sauf qu'on était tellement nombreux à attendre que la porte automatique s'ouvrait et se fermait toute seule. Elle aussi était surmenée.