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vendredi 30 janvier 2009

Les jolies colonies (3)

Delacroix, le prisonnier de Chillon, 1834


Nous sortons du car et nous dirigeons vers l'écurie. Je regarde autour de moi : des arbres à perte de vue, un chemin, et de l'autre côté un bâtiment en L avec une piscine arrondie. Pas un truc carré où les enfants doivent s'agiter jusqu'à épuisement, non, un riant bassin en forme de ventre mou où j'aperçois, nonchalamment étendues au soleil, deux des évadées de chez nous. Libres comme l'air. C'est là que je veux - que je devrais - être, en train de faire l'étoile de mer sur une serviette.

Les moniteurs nous rabattent vers les écuries. Celui qui me fera m'asseoir sur un animal hennissant, brayant ou blatérant n'est pas né. Je cède volontiers ma place aux impatients. Un petit groupe emprunte le chemin boisé au trot tandis que nous attendons notre tour. Le moniteur ridicule part en éclaireur sur un vieux cheval gris qui pète tout le temps.

Je me dirige vers la monitrice en bermuda beige, celle qui me prend le plus souvent en pitié.
"S'il te plaît, en attendant les autres, est-ce que je peux aller rendre visite à ma copine dans la colonie ? S'il te plaît !"
Elle jette un regard vers le bâtiment et me donne son accord.
"Pas plus de dix minutes hein !"

Je cours jusqu'à l'entrée. A l'intérieur, un adulte me demande qui je suis. J'explique que ma colonie m'envoie transmettre un message à ma copine et qu'il faut que je trouve sa chambre de toute urgence.
"Va voir au premier étage, demande aux filles de te montrer où est sa chambre mais je crois qu'elle n'est pas là."

Zut. Je monte les escaliers quatre à quatre. Je tombe sur deux filles de mon âge qui me disent qu'elles partagent sa chambre et m'y accompagnent.
-"Elle n'est pas là mais elle va revenir. Tu peux l'attendre ici.
- Oh, vous avez des chambres de quatre lits ! Et vous avez le droit de rester dedans !"
Nous échangeons sur le fonctionnement de nos colonies et elles écoutent, effarées, la description de mes journées.
Ma copine arrive. Elle n'a pas l'air étonnée de me voir. En fait elle a une drôle de tête. Elle se dirige droit vers son lit et s'allonge.
- "Tu es malade ?
- Oui, depuis hier. Ils m'ont emmenée voir un médecin, là.
- Et ?
- J'ai fait une indigestion de paella.
- Toi alors ! Tu fais des indigestions de paella ! Ca risque pas de m'arriver !"
Je lui raconte le dortoir, le sport toute la journée, le ménage des chambres, le coup de sifflet du matin... Son visage se tord.
- "Arrête de me faire rire, j'ai mal au ventre !"
J'ai envie de rire avec elle et de pleurer aussi. Ses camarades de chambre sont gentilles ; tout, jusqu'à sa maladie, paraît paradisiaque.

Une monitrice entre et prend des nouvelles de ma copine. Elle se tourne ensuite vers moi et me demande d'où je viens, puis me précise d'une voix calme que je n'ai pas le droit d'être ici. Je suis renvoyée dans mes quartiers. Je prends congé à regret et reviens vers le troupeau de footeux qui attend son tour d'équitation. Je lis dans les yeux de miss bermuda que j'ai dépassé les dix minutes. Elle me propose un tour. Je refuse tout : fières juments, vieux cheval souffreteux, poneys énervés, carrioles... Plutôt mourir !
Nous reprenons le car en fin d'après-midi. Encore trois semaines à tirer. En regardant s'éloigner la résidence de ma copine et sa piscine ondulant, le front appuyé sur la vitre, je rêve d'une indigestion.

lundi 26 janvier 2009

Les jolies colonies (2)

Barcelo, Tomate central, 2004

Tous les matins c'est pareil.
Coups de sifflet à 6h30 : il faut se lever. Le vieux moniteur chauve, en short et chaussures de foot, est en pleine forme. Il passe dans les couloirs en nous vrillant les oreilles. Je me demande si c'est le sifflet qui le rend aussi jovial.
Nous avons une vingtaine de minutes pour nous bousculer aux toilettes et enfiler une tenue de jogging.
J'ai mal dormi. Je suis tombée de mon lit superposé en pleine nuit. Je me suis réveillée au moment où la chaise qui sert de chevet à ma voisine du dessous était à deux doigts de ma tête. En grimpant à tâtons sur la petite échelle métallique pour regagner ma couche, j'ai entendu la monitrice étouffer un rire sous ses draps.

On se dépêche, vite, un tee-shirt, un jogging, vite, tous en bas.
Il fait déjà chaud. Le parc sent le pin séché et l'abricot. On part à petite foulée. Je m'arrête de courir chaque fois que je passe derrière un bosquet. Le verger et le bois que nous traversons regorgent de planques.
Après le petit-déjeuner et la douche, c'est danse pour nous. Le troupeau de garçons se dirige vers le terrain de foot.
"Vous allez choisir une plante dans le parc et essayer de l'imiter". Ô chance, l'occasion de me cacher encore !

En basket, je fais comme à l'école. Je joue à marcher comme une funambule sur la ligne qui délimite le terrain ; je ne m'occupe pas de ce qui se passe dedans.
Je saisis toute opportunité de fuir. Je suis volontaire pour aller remplir les gourdes. Je traverse l'allée bordée de quelques rosiers un peu secs. Je trottine jusqu'au bâtiment avec les bouteilles, partagée entre l'envie de flâner et celle de mener à bien ma mission afin de conserver ce précieux rôle. En revenant, je cherche une nouvelle idée pour m'échapper.

Ce midi, le menu annonce une paella. Dans le plat en inox, des grains de riz flottent dans un liquide brun. Au goût, on sent bien l'eau du riz. Je savais pas que c'était ça, la vraie paella.

Quand l'heure de la piscine arrive, je désespère. Impossible de lézarder, les moniteurs font tout pour que nous nous activions d'une manière ou d'une autre. Je reste à barboter là où j'ai pied pour leur faire plaisir.

Ils sont ridicules. Il y a le blondinet à moustache. C'est le beau gosse de l'équipe. Je le déteste. C'est lui qui a dit devant mon père que je ne serais pas obligée de jouer au basket. Tu parles !
A la piscine, il adore jouer avec les grandes de quatorze ans. Surtout celle qui a un maillot blanc qui devient transparent une fois mouillé. Il l'enlace lorsqu'elle sort de l'eau. Elle rit d'un air pas dupe et lui demande pourquoi il fait ça. Il marmonne "hein", les yeux rivés sur sa poitrine. Le deuxième moniteur est aussi minable, mais dans un autre genre. Il a l'air d'admirer le beau et de vouloir l'épater. Il est brun, les cheveux en brosse et a de toutes petites jambes; on dirait des saucisses cocktail. Il marche les bras arqués, entendez : par excès musculaire. Quand il plonge, il se cambre dans le mauvais sens et fait des soubresauts de carpe avant d'entrer dans l'eau. Puis il sort et actionne ses saucisses afin de vite retourner au plongeoir.

Je me demande comment elles ont fait, les trois évadées. Je cherche par quelle fenêtre elles ont bien pu sortir. En tout cas à l'heure qu'il est personne ne les oblige à bouger dans l'eau après une journée de torture.

Le soir, une annonce : "Demain nous irons faire du cheval."
Misère...
"Nous irons dans une colonie qui possède une écurie, à Bisbal".
Oh ! La colo de ma copine !
Je passe un moment dans mon lit à fixer le plafond et ses constellations de moustiques écrasés. Demain je me roulerai par terre jusqu'à ce qu'ils me laissent rendre visite à ma copine. Je m'endors vite. La nuit, je tombe encore.

dimanche 18 janvier 2009

Les jolies colonies (1)

Miro, Danseuse, 1925

J'ai onze ans et demi et c'est bientôt les vacances. Ma nouvelle copine de collège me parle de drôles de trucs.
- "Moi cet été je vais en colo !
- C'est quoi ?
- Tu connais pas ? C'est super : on est avec d'autres jeunes et on fait plein de choses. On part en excursion, on fait des veillées... J'ai même fait de la voile une fois. Et de l'équitation. Des fois y'a une piscine.
- C'est quoi des veillées ?
- C'est quand on se couche tard.
- Ça a l'air bien !"
Ma copine me propose de l'accompagner cet été. L'opportunité est trop belle.

Je me demande ce que vont en penser mes parents. La dernière fois qu'elle m'a parlé d'un truc génial, ils ont fait mine de ne rien entendre lorsque je les ai abreuvés de questions. J'avais découvert que toutes mes copines du lotissement s'amusaient après l'école. Ma camarade m'avait parlé d'un lieu qui ressemblait à une classe rigolote, avec un tableau où on dessinait des fesses avant que le prof arrive. Mais elle n'avait jamais réussi à me dire ce qu'on y apprenait. Quant à mon père, il s'est contenté de hausser les épaules lorsque je lui ai demandé ce qu'était le catéchisme et pourquoi tout le monde y allait sauf moi.

En arrivant à la maison, je m'arme de courage devant la perspective de rester sans réponse parentale. S'ils ne sont pas d'accord, c'est décidé, j'userai de ma capacité à insister d'une voix insupportable jusqu'à ce qu'ils craquent.

Ils sont d'accord.

Ma copine m'a donné toute la marche à suivre. L'inscription se fait par téléphone. Je devrai préciser la ville : Gérone en Espagne.
Je sautille de joie, je vais partir en vacances sans mes parents et avec ma copine !

Peu de temps avant le départ, je reçois un papier me demandant si je m'inscris en danse ou en basket. Je suis bien embêtée. J'appelle ma copine. Elle n'a rien reçu. On se rend compte qu'on ne s'est pas inscrites dans la même colonie.

- "Mais j'ai fait tout ce que tu m'as dit ! J'ai dit Gérone !
- En fait je suis pas exactement à Gérone mais à cinq kilomètres de là. Zut c'est bête, y'aurait deux colonies dans le coin ?
- Je vais me retrouver toute seule pendant un mois ! En plus il faut faire du basket !
- On demandera là-bas si on peut changer."

J'entends que l'incongruité de ma situation fait pouffer ma copine et ça m'énerve encore plus. Avec sa bourde, je me retrouve inscrite dans une "colonie sportive" alors que je suis bonne dernière en EPS et que j'ai une phobie prononcée pour les ballons sous toutes leurs formes.

Le jour du départ, mon père explique le cas à un des animateurs. Impossible de changer. Mon père lui touche deux mots de mon aversion profonde pour les jeux de ballon. Le mono me dit que je ne serai pas obligée de faire du basket.

En arrivant, un autre mono nous explique qu'il y aura du basket tous les jours. Sitôt la présentation terminée, je cours lui hurler droit dans l'oreille : "J'ai choisi danse ! J'ai mis danse sur le papier !"
Il réprouve l'outrecuidance d'un froncement de sourcils tout en répliquant que, compte tenu du nombre et autre paramètre que je ne saisis pas, tout le monde fera danse et basket.

Je relis le programme affiché et les yeux m'en tombent :
- 6h 30 lever
- 6h 50 footing dans le parc
- 7h30 petit déjeuner puis douche
- 8h30 danse
- 10h30 basket
- 12h30 déjeuner
- 14h volley
- 16h piscine
- 18h temps libre
- 19h30 dîner
- 21h au lit

Les garçons ne font ni danse ni basket, il y a du foot à la place.
Je suis d'un pas timide la monitrice de danse avec les quelques filles présentes. En chemin, je lui explique ma situation, comme à tous les adultes que je croise. Un même son de cloche : il est impossible de changer de colonie ni même d'espérer rendre visite à ma copine.

Arrivées dans le dortoir, nous choisissons notre couche. Les lits sont superposés. On ne pourra même pas sauter dessus comme dans la chanson. Je suis perchée au-dessus d'une fille de presque treize ans. A part une petite blonde de dix ans au regard gris et volontaire, les autres sont de grandes gigues de quatorze ans, montées sur cuisses arrondies. Je remarque qu'elles ont toutes les cheveux courts. Toutes, sauf trois qui ricanent sous un maquillage épais. Je les entends décréter : "ce soir on va en boîte !"

Le lendemain, les trois comploteuses ne sont plus là. Disparues avec leurs affaires.

J'apprends qu'elles ont fait le mur durant la nuit. L'évasion a eu lieu par la fenêtre du dortoir. Elles ont été cueillies en bas par un moniteur qui passait par là.

Monsieur programme nous explique qu'étant donné leur conduite inqualifiable, elles ont été immédiatement exclues de la colonie.

- "On les a renvoyées en France ?!
- Non. Elles ont été transférées dans une autre colonie, à cinq kilomètres d'ici."

vendredi 28 novembre 2008

Quatorze ans et demi

Velazquez, Les ménines, 1657


J'ai quatorze ans et demi et ma meilleure amie me parle de plus en plus de cette boîte de nuit où elle sort depuis quelques temps. Je suis fascinée. Je veux y aller avec elle.

Je demande la permission à ma mère. J'aime bien que mes parents soient d'accord avant de faire quelque chose. Ils sont toujours d'accord, mais quand même.

Ma mère n'est pas d'accord. Elle dit que ça se termine en bagarre entre bandes rivales. Je lui réponds que c'est n'importe quoi, que c'est plus comme à son époque, que si c'était vrai il n'y aurait plus de clients parce qu'ils seraient tous morts.

Ma mère ne veut pas que j'y aille, tant pis. Je dis que je vais passer la nuit chez ma meilleure amie. Je n'ai pas pour habitude de dormir chez elle mais là j'ai une excuse toute trouvée : je joue une pièce de théâtre dans son village. Je ne sais pas à quelle heure ça se finit et ça évitera à mon père de venir me chercher. Ma mère est d'accord.

C'est le grand soir. Avec quelques filles de ma classe, nous avons mis en scène des textes de Clavel. J'ai un rôle de vieux barman qui se souvient des crues du Rhône. J'ai un long monologue à la fin. Avant cela, j'évolue en silence derrière de vraies bouteilles, astiquant le comptoir et servant des verres. Par curiosité, je remplis celui d'une des protagonistes avec un alcool qui ressemble à de l'eau. Celle qui lui donne la réplique la voit suffoquer en silence après une gorgée et laisse échapper un rire suraigu. A cet instant, nous ne sommes guère crédibles en papys nostalgiques devisant dans un troquet des pentes lyonnaises.

Mes parents ne sont pas là. C'est la deuxième année que je fais du théâtre et à chaque fois qu'il y a une représentation je leur fais le coup : "Ne venez pas me voir, j'aurai trop le trac !" Ils acquiescent, mon père me dépose et s'en va. A la fin, quand je vois les parents de mes camarades féliciter leur progéniture, je regrette un peu de les avoir écartés.

Ma meilleure amie est là. Nous allons chez elle. Elle habite une toute petite maison au centre du village. Un rideau sépare sa chambre de celle de ses parents. Nous dévalons sans cesse les escaliers qui mènent de la salle de bains à la chambre. Les préparatifs sont à peine moins longs que la soirée elle-même. J'aime ce moment. Mon amie a un nombre incalculable de rouges à lèvre et de parfums sous forme d'échantillons. Elle entreprend ma transformation. Elle dit que si j'y vais comme ça, je vais me faire refouler à l'entrée. Au moindre essai de mascara, je vois un monsieur désapprouver : "mademoiselle, on n'entre pas avec ce mascara".

J'ai les cheveux crêpés tant que faire se peut. Je ressemble à une héroïne de Dallas. Je porte un jean, une brassière moulante, une imitation de grand parfum et beaucoup de maquillage sous mes lunettes en plastique. Des filles du quartier arrivent. Elles sont pour la plupart plus âgées que nous. Nous allons à pied jusqu'à la boîte de nuit, une bonne marche jusqu'en périphérie. Je ne dis rien et écoute les recommandations des grandes de 16 ans.

"- Tu baisses les yeux et tu dis : bonsoir. Tu souris pas. Comme ça : bonsoir.
- T'as dix-sept ans, ok ? 17 ans, ils s'en foutent.
- Normalement c'est 18, si y'a un contrôle ils sont mal alors ils s'en foutent pas.
- Mais ils demandent pas aux meufs ! Ma sœur elle est bien déjà rentrée, elle a treize ans.
- Mais toi t'es une habituée et moi ils me connaissent.
- T'es folle toi.
- Ça veut rien dire. Si ils veulent pas qu'elle rentre ils refoulent tout le monde.
- On n'y va pas toutes en même temps ok ?
- Pourvu qu'on se fasse pas refoul !"

A l'entrée du parking, nous nous scindons en deux groupes. Je me place derrière mon amie de manière à pouvoir l'imiter. Nous ne parlons pas. Nous affichons un air neutre qui se veut celui des clients venus cent fois, blasés jusqu'à l'os. Nous lançons un "bonsoir" en travaillant notre intonation d'habituées.
Les videurs ont un costume noir et les bras croisés. Ils nous suivent du regard. L'un, très grand, tête et corps carrés, cheveux gris et nez à la Belmondo, se tient debout devant le guichet. Un autre, assis sur un tabouret, a un visage maigre et renfrogné. Il ne parle pas. Il porte des santiags rouges avec des têtes d'indiens dessus.

J'entendrais presque l'autofocus de leurs prunelles. Ne tourne pas la tête, Marie-Georges, ta soirée en dépend. Imagine que tu portes une minerve.
Personne n'est refoulé. Je constate que certains hommes entrent malgré une chemise du plus mauvais goût.

mardi 25 novembre 2008

Myope sous les stroboscopes

Seurat, Scène de théâtre, la répétition, v. 1880

"Marche ! Marche !" chuchote mon meilleur ami pour m'avertir de l'imminence de l'obstacle. J'ai 16 ans et je ne veux plus porter mes lunettes. 16 ans, autant de produits cosmétiques sur le visage. Nous sommes dans la boîte de nuit de son village, comme tous les week-ends. Je ne vois rien mais je fais semblant. De toute façon, impossible de baisser la tête pour vérifier s'il y a une marche : ça me décoifferait. Des deux heures passées dans la salle de bains des parents avant de sortir, l'œuvre capillaire occupe bien le quart. J'ai de longs cheveux blonds et je les sculpte de la pointe à la racine. Pas une mèche n'échappe au ratissage contrariant que constitue ma technique de crêpage-décrêpage intégral.

Je ne porte que du noir. Je mets la même minijupe moulante, le même décolleté, la même redingote, les mêmes chaussures à chaque fois, et pourtant il me faut invariablement 30 minutes pour choisir ma tenue. Mon ami, parfois, ça le rend dingue. Le plus souvent, il vérifie le résultat final et corrige le moindre cheveu perdu ou pli de chemisier au millimètre. Il aime bien voir les garçons baver à mon passage. Nous ricanons et nous félicitons lorsque le disc-jockey, posté à l'entrée de la boîte à l'heure de l'ouverture, suit mes jambes des yeux.

Ici c'est gratuit pour les filles et j'ai une boisson offerte. Nous commandons un tequila-gin-vodka avant d'aller nous asseoir à l'entrée. J'aime bien scruter ceux qui arrivent et ceux qui se font refouler. Mon ami va danser. Il ne faut pas qu'on reste ensemble sinon on nous prendra pour un couple. Je reste là en fumant cigarette sur cigarette. Il fait un peu froid mais la musique est moins forte. Des grappes de garçons en chemise passent en me lançant parfois des signes d'intérêt sous forme de grognements réjouis, auxquels je me dois de répondre en fixant le mur de l'autre côté. Je ne distingue pas les visages. Autant ne pas prendre le risque de lancer des œillades involontaires à Quasimodo.

Comme chaque soir, je rêve du prince charmant. Comme chaque soir, ce sera la suprise au moment des slows. Comme chaque soir, il me faudra trouver parmi la faune une âme charitable pour me ramener. Le mieux, c'est de tomber sur un prince avec carrosse : pas besoin de résister aux avances du conducteur.

Une fois, le patron de la boîte se proposa de me raccompagner. Il ne tenta rien et me souhaita bonne nuit en me souriant gentiment. Un type bien. Puis il raconta nos exploits sexuels fictifs à tout le monde. Un type bizarre, finalement.

J'ai, depuis, moins de mal à trouver un chauffeur parmi le personnel de la boîte.

Je me poste près de la piste et réponds indifféremment "non" aux invitations à danser. Je discerne dans l'obscurité un garçon qui gesticule des bras à quelques pas d'ici. Il a l'air de s'adresser à moi. On dirait qu'il veut l'heure. Je m'approche et lui dis que je n'ai pas de montre. Il me glisse à l'oreille "Tu veux danser ?" Je comprends que son mouvement circulaire de l'index mimait moins celui d'une trotteuse que nos corps tournoyant sur Ti amo. Je me sens bête d'avoir avancé vers lui.

Je le suis sur la piste à pas prudents. Je redoute le sempiternel questionnaire "tu viens souvent ici moi aussi - comment tu t'appelles c'est joli moi c'est bidule ". Rien de tout cela. Sa conversation est naturelle. Il a presque mon âge pour une fois : 18 ans. Il ne glousse pas et semble s'intéresser à ce que je dis. J'en suis si surprise que je décide de lever la tête pour voir celle qu'il a. Non seulement il n'arbore nul sourire forcé ou autre expression idiote, mais en plus il a un visage d'ange. Je remercie le dieu des boîtes.