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dimanche 29 mars 2009

Le samedi

Poussin, Les bergers d'Arcadie, 1640

C'est curieux, un jour on ouvre un blog seule dans son coin, en pensant avoir trouvé un moyen de tenir son journal ; on se sent libre mais un peu triste avec ses "zéro commentaire". Et plus tard, des lecteurs se signalent. On se dit "ohlala, je ne vais pas écrire ça, ça va plomber l'ambiance, les pauvres, etc." Voilà. Et puis bon, on se ressaisit : "c'est mon blog, bordel !", comme dirait l'autre. Tout ça pour vous dire que je regrette d'être morose mais j'ai besoin d'écrire ce qui suit ; oui, besoin, allez savoir pourquoi, allez comprendre. Comme me disait une amie hier, écrire c'est aussi un moyen d'être sûr de ne jamais oublier. Ce doit être pour cela. Voici donc une partie de la longue liste de courses de mes souvenirs avec ma mère et ma grand-mère, toutes deux montées au ciel il y a deux ans.

C'est samedi et j'ai sept ans. Ou huit, ou neuf. Tous les samedis sont les mêmes, de toute façon. Je déteste le dimanche, mais je ne sais pas si j'aime le samedi.
C'est super, le samedi : c'est jour de frites. Ma mère a déposé sur la table un plat en verre, tapissé de papier absorbant et empli de pommes de terre dorées. Ça sent l'arachide chaude. Youpi, ça se mange avec les mains ! J'adore attraper une frite et la promener dans mon assiette, en traçant des sillons sur une plage de cristaux de sel. Mais ma mère se lève déjà. Elle va fermer les fenêtres. Mon père se lève aussi et met sa veste. J'engloutis le reste à toute vitesse. J'entends la voix de ma mère au téléphone. Six mots qu'elle prononcera durant trente ans dans le même ordre, sur le même ton, sans jamais en ajouter un. "Allô ? C'est nous ! On arrive." J'entends la porte du garage s'ouvrir et le moteur ronronner. Je n'ai pas vu mon père sortir. Il est déjà en bas et fume sa gitane en manoeuvrant la voiture en marche arrière. J'accours.

Solaize, Vernaison. Silence dans la voiture. Le pont au-dessus du Rhône est toujours aussi grand, la maison au toit de tuiles multicolores toujours aussi mystérieuse. Elle est trop petite pour y habiter. On dirait une chapelle muette. Vernaison, Grigny, Givors. Une statue de la liberté communiste, un lacet qui monte, des immeubles de toutes les couleurs.

Ma grand-mère se tient debout devant le petit parking qui borde la route. Je saute sur mon siège. Je sais que c'est la fin du silence. Elle s'installe à l'arrière, à côté de moi. Elle me sourit, me dit bonjour, me donne un rocher en chocolat. Elle entame une conversation avec ma mère. Elle dit qu'il n'y a rien de bien à la télé, que le café est cher, elle rit en racontant qu'un homme lui donnait vingt ans de moins. Elle est joyeuse. Ma mère se contente de répondre d'une voix à peine audible mais aimable, en fixant la route droit devant elle. Deux femmes, deux mondes. Ma mère sans maquillage, ma mère cent pour cent coton, ma mère attentionnée et douce mais aussi grave et mutique. Ma grand-mère parfumée, coiffée, joviale, ma grand-mère qui me demande comment ça va à l'école, qui a toujours des choses à raconter. Et qui donne, donne et donne encore : des sous aux enfants de son quartier, du chocolat, des beignets aux pommes qu'elle nous a préparés, des photos de mes chanteurs préférés découpées dans des programmes télé...

Nous arrivons sur le parking du supermarché. Chacun prend un chariot et file dans ses rayons. Je zigzague. Je passe avec mon père près des jouets, je sais qu'il m'en achètera un. Il ne dit jamais non, sauf pour les poupées Barbie ; c'est interdit, je ne sais pas pourquoi.
Je galope retrouver ma mère aux fruits et légumes. Très vite, je m'ennuie. Je file vers les caisses. Ma grand-mère a déjà fini, elle nous attend de l'autre côté, assise sur un banc. Je la rejoins. Nous discutons. Elle me parle de prix en ancien francs, je ne comprends pas. J'aime bien quand elle me parle de mon grand-père, je ne l'ai pas connu. Ils se disputaient tout le temps. Elle me dit qu'un jour, elle lui a envoyé un cendrier en verre à la figure. Elle me raconte qu'elle donne des coups de pied à son dentiste. Je ris.

Mes parents arrivent avec leurs chariots pleins. Nous allons à la voiture. Ma grand-mère tend un pot de fleurs à ma mère. Elle sourit en le prenant et dit "elles sont jolies", d'un air un peu triste. Nous roulons et déposons ma grand-mère chez elle. Je lui fais coucou de la main depuis la voiture qui redémarre, elle répond malgré ses sacs qui l'embêtent.

Nous repassons devant les tuiles intrigantes. J'ai un peu mal à la tête.

Nous arrivons dans notre village. Nous tournons et nous garons sur le parking du cimetière. Ma mère me demande si je veux venir. Je ne sais pas. Quand je reste dans la voiture, j'ai peur toute seule. Quand je vais avec eux, j'ai peur aussi. C'est un endroit étrange : on n'entend que le gravier qu'on écrase et il y a un mort sous chaque croix ; beaucoup de morts qui font Dieu sait quoi sous nos pieds.

Je viens. La tombe de ma soeur est différente : pas de croix, pas de nom de famille, juste une stèle avec son prénom et deux dates, 1969-1979. Mes parents s'activent en silence, jettent des fleurs derrière une barrière où gisent des monceaux de plantes fanées, arrachent de la mousse, trient les petits cailloux blancs qui encadrent le marbre. Ma mère dépose le pot offert par ma grand-mère, mon père va chercher de l'eau. Je suis rassurée quand j'aperçois des visiteurs dans les allées du cimetière, mais c'est rare. Je n'aime pas quand nous sommes seuls avec les morts.

Nous fermons la grande grille qui grince et montons dans la voiture. Arrivés à la maison, je cavale, je fouille dans les sacs à la recherche de gâteaux, je file avec mon nouveau jouet. Mes parents rangent les courses. Il est 14 heures, mon père se change et descend au jardin. Il remontera à l'heure du dîner. Ma mère s'allonge devant la télé jusqu'au soir.

dimanche 11 janvier 2009

La vocation

Braque, La patience, 1942


1942
Ma mère est la seconde enfant d'une famille qui en comptera bientôt cinq. Elle grandit dans un milieu modeste : le papa est ouvrier et la maman s'occupe de ses bouches à nourrir.

1957

- J'aimerais bien être... couturière !
- Tu seras institutrice.
- Mais maman, je n'aurai jamais mon bac ! Je suis nulle en français.
- Tu passeras ton bac.

1960
- Maman, j'ai fait tout ce que tu m'as dit : j'ai fini par avoir ce satané baccalauréat après deux redoublements... J'ai une idée de travail sûr : je compte devenir postière.
- C'est non. Tu seras institutrice ou rien.
- Je me suis inscrite au concours des postes.
- Je t'ai inscrite à l'entretien de l'école normale.
- Je ne veux pas y aller.
- Tu n'as pas l'air de comprendre : tu n'as pas le choix.

A l'entretien
- Pourquoi avez-vous choisi le métier d'institutrice ?
- Je ne l'ai pas du tout choisi.
- Pourquoi vous êtes-vous présentée à notre examen d'entrée ?
- Je n'ai fait cela que pour obéir à ma mère. Je n'aime pas les enfants. Je détesterais faire ce métier.

Un mois plus tard
A l'issue de l'examen d'entrée à l'école Normale d'institutrices auquel vous vous êtes présentée, nous avons le plaisir de vous informer que vous avez été reçue.

rentrée 1960
Je déteste ce métier.
1970
Je déteste ce métier.
1980
Je déteste la vie, mes collègues et ce métier.
1990
J'aime bien mes collègues. Parfois j'aime ce métier.
1997
Enfin la retraite !

2004
- Maman ? Je me suis inscrite au concours de professeur des écoles.
- Ah ? Euh, bon. Oui après tout, si tu en as envie, tu ne dois surtout pas tenir compte de tout ce que je t'ai dit. Je m'en voudrais si tu t'en empêchais à cause de moi.
- Disons que envie est un grand mot. J'aime beaucoup ce que je fais mais c'est lassant de chercher du boulot chaque année. Et puis à Paris on ne me propose que du temps partiel. Alors je me suis dit : je suis déjà dans l'enseignement, j'ai une formation en arts, une autre en français... Le concours d'instit me paraît à ma portée.

2005
- Allô maman ? Je suis reçue au concours !
- Je suis fière de toi !

2008
Je déteste ce métier.

dimanche 7 décembre 2008

Noël, deux ans avant

les frères de Limbourg,
Les très riches heures du duc de Berry, février, 1416


J'ai toujours mis un point d'honneur à être chez mes parents le soir de Noël. Eux ne m'ont jamais rien demandé. C'est plutôt moi qui les tyrannisais pour que nous fassions quelque chose ensemble. Même lorsque je vivais en Corée, je revenais pour Noël. Où diable ai-je pu choper ce sens de la famille et cet amour des traditions, le genre de notions dont mon éducation fut pour le moins exempte ? Mystère et boule de Noël.

Le réveillon de 2006 fut différent des autres, mais je ne le sus que plus tard.

Mon père vint me chercher en voiture à la gare. Comme à notre habitude, nous ne dîmes mot durant le trajet, à l'exception d'une escale pâtissière qui nous mit en verve :
- "Bonjour madame, lançai-je, perdue dans une forêt de gâteaux géants, euh vous avez des bûches moins grandes ?!
- Non. Il ne me reste que des 10 ou 12 personnes. Ou celle-là, 8 personnes.
- Vise la bûche au chocolat, papa ! On la prend ?
- Si tu veux.
- Mais toi t'aimes pas le chocolat ! En même temps celles au café me font moins envie, la crème au beurre bof...
- On prend les deux.
- Youpi !"
Je sautillais intérieurement pendant que la dame empaquetait les monstres.

Affublés de nos hyperbûches, nous retournâmes à la voiture. Nous étions trois à dîner.

Lorsque nous arrivâmes, ma mère se tenait debout dehors, sur le pas de la porte. Elle m'accueillait toujours comme ça.

Je me débattis pour sortir les boîtes et mon sac de la voiture. Je voulus lui montrer le résultat de la mission pâtissière qu'elle nous avait confiée.
- "Figure-toi qu'on a pris deux bûches et qu'en plus...
- Oh, fit ma mère, je m'en fiche, de toute façon c'est que pour vous. Je suis au régime sans sucre.
- Ah !"
Je me voyais déjà, verdâtre comme le goûteur de Cléopâtre, arguant " il fallait finir cette bûche..." devant un médecin incrédule.

Dans le salon, nous causâmes des ennuis de santé qui l'avaient conduite à un régime sans conditions le jour du réveillon : une mystérieuse, soudaine et importante éruption d'eczéma, très étendue. Peut-être une réaction allergique, mais à quoi ? Son docteur lui avait prescrit des corticoïdes et un menu aussi réjouissant qu'un sermon de messe en latin.

"- J'en ai même sur les yeux ! Et là, impossible de mettre de la crème...
- Si, il en existe une spéciale, j'en ai déjà eu, ça s'appelle...
- Comment ça ?!"
Piquée, ma mère fronça les sourcils en regardant droit devant elle et je ne mis pas trois secondes à reconnaître une amorce de bouffée délirante.
- "Pourquoi le médecin ne me l'a pas dit ?
- Il est peut-être nul, il connaît pas, il a oublié...
- Non mais pourquoi il ne m'a rien dit ?
- Euh...
- Ils ne m'ont rien dit ! Le pharmacien m'a demandé : comment ça va en ce moment ? Mais pourquoi il a dit ça d'ailleurs ? C'est bizarre quand même !
- Tu trouves ?
- Qu'est-ce qu'il a voulu dire par là ?
- Bin comment ça va, quoi.
- C'est bizarre."

Ma mère souffrait d'une paranoïa avérée, assortie d'hallucinations qui la faisaient gamberger sévère. Mes parents avaient déménagé à la campagne car ma mère était persuadée que des gens lançaient des pierres sur sa maison toutes les nuits. Elle n'en dormait plus et scrutait le jardin depuis le balcon, d'où elle sentait la présence de clochards dissimulés derrière le laurier, à coup sûr payés par d'anciens voisins malfaisants pour procéder à cette lapidation quotidienne. Le jour, elle retrouvait les cailloux lancés et les montrait à mon père, qui haussait les épaules en les balançant dans l'allée. Elle disait qu'il faisait disparaître les preuves.

Si un voisin lui disait bonjour, elle comprenait qu'il savait.

Lorsqu'ils déménagèrent, je priai naïvement pour que les symptômes de ma mère finissent emmurés dans notre ancienne demeure.

Je me souviendrai toute ma vie de ma première visite dans leur actuel chez eux, une splendide bâtisse ancienne, en pleine nature vallonnée. Émerveillée, je faisais le tour du propriétaire avec ma mère lorsqu'elle s'arrêta en pointant du doigt une motte de terre.
- "Regarde !
- Ah oui dis-donc, les taupinières ici, c'est grave !
- Ce ne sont pas des taupes qui font ça. Regarde bien.
- Euh... Bin si, c'est des taupes.
- Regarde comme elles sont alignées en direction de la fenêtre. Ce sont des humains qui ont fait ça. Ils veulent nous dire quelque chose...
- ..."
Dans son monde, les humains parlaient en taupinières, les voisins invalides retrouvaient leurs jambes chaque nuit pour accourir dans la grange et trafiquer la tondeuse, la maison était un hall de gare nocturne où le village entier passait ses nuits à entrouvrir la porte de la salle de bains et à déplacer l'écuelle des chats pour déposer un assortiment de messages codés. Les paysans étaient organisés en mafia. Tous avaient les clés de chez elle.

Dans son monde, il n'y avait jamais de hasard : si un policier avait voulu jouer aux cartes avec elle l'autre soir, au club du troisième âge, cela voulait bien dire ce que cela voulait dire.

A côté de ça, ma mère haïssait les ragots et ne croyait que ce qu'elle voyait. Cela suffisait bien à nourrir ses scénarios à la Agatha Christie mâtinés d' X-files, deux de ses séries de prédilection.

Ce que mon père déplorait dans cette pathologie, c'était son inutilité : "Si encore ça servait à garder la maison mais même pas ! Quand il se passe vraiment quelque chose elle ne voit jamais rien !"

La soirée de Noël passa comme des milliers d'autres. Ma mère avait oublié le complot médical. Chacun vaquait à ses occupations en grignotant un peu des pléthores de nourriture préparées par ma mère. Elle s'estimait mauvaise cuisinière et c'était sans doute vrai. Elle supprimait des ingrédients pour faire plus simple ou plus léger, elle cuisait tout à feu vif pour aller plus vite. Pour moi, ses recettes sacrilèges surpassent de loin toutes les autres.

A la maison, nous ne mangions jamais ensemble. Noël ne faisait pas exception.
Le déballage de cadeaux constituait en revanche un moment de réunion.
- "Oh ! Un, deux, trois... Quatre pyjamas !
- Un pour chaque saison, précisa ma mère. Et puis si ça te fait trop, tu en laisses un ici. Comme ça, pas besoin d'en trimballer un à chaque fois que tu viens."
Le bleu imprimé pingouins me parut tout désigné pour rester.
Ma mère me couvrait toujours d'argent et de vêtements à Noël, en y mettant sa touche personnelle. Elle avait de drôles d'idées et lorsque son cadeau était commun, c'était l'explication l'accompagnant qui le rendait unique.

Unique, elle l'était. Comme toutes les mères, certes, mais plus que les autres. Puisque je vous le dis.

Solitaire par goût et diserte en société, colérique et douce, déprimée et fantasque, elle s'était elle-même diagnostiquée schizophrène extralucide. Lorsqu'elle se retrouvait à devoir parler à des gens, sa voix trahissait une fausse candeur. Ses yeux semblaient toujours à l'affût de l'extraordinaire. On eut dit une sorte de miss Marple un peu déjantée.

Je la revois encore lors d'une exposition d'enseignants et peintres amateurs, présenter une de ses œuvres : Terminator 2, portrait exécuté à la peinture à l'huile sur toile. Schwarzie, œil rouge, visage bleuté et bazooka en main, trônait parmi les paysages marins et les corbeilles de fruits des autres exposants. Je venais rire de l'incongruité avec mes camarades de lycée, non sans fierté face à ce qui constituait à mes yeux une originalité implacable.

Le surlendemain de Noël, je rentrai à Paris, digérant mollement le repas et notre rencontre. Quelques jours plus tard, je reçus un mail d'elle très doux. Elle me disait de ne pas hésiter à revenir, à chaque fois que j'en aurais envie.

En février, je revins. Elle ne m'attendait pas sur le pas de la porte. Je passai une semaine, recroquevillée dans son fauteuil, à pleurer sa mort.

dimanche 22 juin 2008

AOC

Léonard de Vinci, La Joconde, 1506
Je n'aurais jamais cru que je m'identifierais à un paquet de pâtes. Le jour où je pris connaissance du concept d'italianité développé par Roland Barthes, je me dis que j'avais un peu de Panzani en moi. Panzani ou comment une marque franchouillarde fait pousser du rital de partout sur ses affiches, en mot et en couleurs, pour qu'on finisse par y croire. Panzani en réalité, c'est pas italien, c'est juste italianisant.

La question fut longtemps : suis-je, à l'instar de Panzani, italianisante ? Car lorsque l'on sait d'où vient mon nom, les questions qui affluent pour savoir jusqu'à quel point je suis une vraie n'appellent que de décevantes réponses. Non, je ne parle pas italien, mon père je n'en sais rien mais il n'est plus italien depuis sa majorité ; la famille là-bas je ne la connais pas. A part mon patronyme, rien ne me distingue de la grenobloise que mes papiers affichent. Je suis née à La Tronche, même pas à La Troncha.

Il me vint toutefois très vite ce constat qui me différenciait des hypocrites pâtes stygmatisées par Barthes. Moi je suis bien plus qu'italianisante : je suis d'origine contrôlée. L'Italie n'est qu'à un saut de branche : je suis tout de même la première génération dans ma famille à être née française. Donc sur la pyramide ritale, je suis largement au-dessus de Panzani qui se contente de jouer dans le sable en bas. Panzani fait semblant avec des A et des I. Mon patronyme est curieusement moins vocalique, moins solaire. Il a l'italianité réduite mais il est, lui, parfaitement italien. Il possédait même une curiosité orthographique que l'administration jugea bon de me retirer à mes 23 ans. Du coup, il ne s'écrit plus comme celui de mon père. La françaisité a gagné du terrain.

Je comprends parfaitement l'agacement qui vous gagne. C'est bien joli mais lachate mi les baskets avec vos origines, merde ! Je ne saisis pas moi-même cet attachement aux racines nécrosées à l'heure du traité de Lisbonne et de la mondialisation. Je vis à Paris, je parle espagnol, j'ai travaillé en Corée et au Mexique, je rêve de visiter le Mali... Mais je constate. A un moment donné, allez savoir pourquoi, une sorte de fierté amoureuse s'empare de moi si d'aventure on me demande d'où je viens. Affectivement, je reste fortement nouée à ma botte. Il se trouve aussi que j'ai toujours eu des amies d'origine italienne. Nous sommes effectivement légion ici (surtout moi : mon grand-père en fut pour gagner ses galons français).

Lorsque j'étais petite, ma copine de bac à sable et moi adorions nous exclamer "Que bueno !". Nous avions entendu ça dans une réclame pour du liquide vaisselle, où les protagonistes faisaient crisser du bout du doigt un plat à lasagnes rutilant en claironnant cette expression. C'était donc de l'italien pour nous, même si c'était de l'espagnol. Peu importe, l'italianité fonctionnait à plein tube dans ces mots et nous étions ravies de croire que nous parlions la langue de nos ancêtres. J'eus ensuite un petit ami italien en Belgique, aux nom et prénom aussi italiens qu'italianisants : avec une enfilade interminable de O et de I. Je fus vexée le jour où il s'esclaffa que mon patronyme ne faisait pas italien. Plus tard, je jalousai aveuglément une amie d'études qui avait toujours ses grands-parents implantés au pays. Italienne par ancêtres perdus et souffrant d'un léger défaut d'italianité, cette obsession filée me fait dire aujourd'hui que je suis probablement atteinte d'italianisme aigu.

Quelques succintes recherches m'apprirent que mes homonymes cousins respiraient toujours l'air du village de naissance de mon grand-père. Je continue à rêver d'un voyage au pays avec mon papa. Je nous vois gambader à Sedico et nous dire que nous sommes un tantinet chez nous dans ce paysage étranger. Ou plutôt : étrangement familier. A bien y regarder sur les photos, cet endroit semble un peu frappé de grenobloïté.

jeudi 29 mai 2008

Un seul hêtre vous manque

Je m'en vais vous conter mes origines. Vous partez déjà ? Bon. Je vous le concède volontiers, point n'est plus rasoir que l'arbre généalogique des autres. D'abord, personne n'a jamais voulu dire de quel bois se chauffait ce fameux arbre aux fruits familiers. Toi, rescapé-e des premières lignes de ce texte, saurais-tu dire dans quel genre de branches s'étale ta propre lignée ? Chêne (solide ou enchaînant) ? Saule pleureur (quand on a la famille qui flanche) ? Troène (pour clamer "famille, je vous haie") ? Courgette (pour ceux dont les racines courent en souterrain) ? Espèce hybride (courgette pleureuse, par exemple) ? Bonsaï (problème de croissance suite à archivage défaillant) ? Nous y sommes. Quand j'ai vu la belle gravure sur laquelle mon père avait collé les portraits de tout le monde, je me suis écrié, ébahie que j'étais, "ouaaah, mon arbre à moi" ! Oui, c'était mon mien, l'écorce pavoisée par ma trogne à moi. Tout de même, ça fait bizarre de voir ma tronche, née à la Tronche (si, si), collée sur un tronc. L'arbre généalogique a ceci d'étrange que la descendance vient se nicher près des racines tandis que les aïeuls, sur leurs rameaux perchés, semblent nés de la dernière pousse. Ca s'appelle un arbre généalogique ascendant, c'est comme ça et puis c'est tout. Bon d'accord, mais sur mon mien y'a quelques couacs visuels. Les plus vieux ont été portraiturés plus jeunes que les plus jeunes. Visez les visages et vous verrez : la grand-mère de ma mère paraît être sa fille. D'où l'intérêt des ramifications pour remettre un peu d'ordre canonique dans tout ça. Je n'impressionnerai pas les historiens avec ma plante d'intérieur neurasthénique qui s'arrête net aux grands-parents de mes parents pour les branches les plus hautes. Presque personne n'a eu la bonne idée de naître en France, résultat les pousses partent dans tous les sens et mes racines se perdent en cours de route. Mais ce qui me fait bizarre là dedans, ce sont toutes ces paires d'yeux dans le feuillage dont je suis l'extension inconnue de leur vivant. Sans compter les absents qu'on n'a même pas collés tellement qu'ils sont partis vite. J'ai remarqué que je n'étais pas centrée sur ma ligne, je fais bel et bien un pas de côté, comme pour laisser une place à ma soeur disparue, ma copropriétaire d'ascendants. De cette armée de branches cassées, mon père et moi sommes aujourd'hui les seules âmes vives, affairées à en rafistoler sur papier les feuilles tombées. Et qu'est-ce que ce boulot nous branche ! Ca me rappelle un truc. Pendant un certain temps, l'écran de veille de l'ordinateur de mon père était une phrase qui défilait inlassablement. Ca disait : "Un seul hêtre vous manque et tout est peuplier."

samedi 24 mai 2008

Symphonie pastorale

Retour au pays du chant des rossignols et des mammifères bêlants. Comme j'aime m'extraire du couac parisien pour retrouver ce fond sonore peuplé de vies et de temps qui prend son temps ! Parce que franchement, le rossignol, il déploie son répertoire comme d'aucuns leur serviette de plage : tran-quille. Pas d'angoisse de l'urgence chez les bêtes du bourbonnais. Vous noterez qu'un bêlement de mouton aussi, ça prend mollement son élan façon cornemuse pour atteindre le volume et la note escomptés. "La ville, c'est une fausse note dans la mélodie de la vie", m'écriai-je, sourire niais et neurones guimauve. Soyez indulgents. Je vous mets au défi d'écrire de la même façon au milieu des klaxons et des interpellations de rue qu'en plein chuchotement de feuillages. Gazouillis ou gazole, autre combat. De même, je vous parie un trèfle à quatre feuille que vous ne causez pas pareil sur une moquette synthétique premier prix collée par-dessus la dalle de béton de votre chambre de bonne avec vue sur carrefour ronflant, que la voûte plantaire chatouillant les tomettes d'une ferme empoutrée de chêne massif, dressée au milieu d'un tapis de verdure vallonné. Votre débit, le volume de votre voix, votre intonation, le choix de vos mots, tout s'en trouve changé. Oui ! Comme le père de Lucie, je défends bec et griffes la thèse environnementaliste, que j'étalerais jusque dans le processus de l'écriture. Et pour cause : les effluves de pétrole ou d'herbe fraîche influent sur ma façon de respirer, donc sur mon inspiration. Ma colonne vertébrale s'anime de cliquetis réjouis quand je me balade au beau milieu de la campagne, comme si le fait de m'imaginer en quadrupède ongulé galopant dans les prés réglait mes maux autant que mes mots. Peut-être même que mes poils accélèrent leur pousse ? Meuh non. Faut pas pousser (injonction à l'adresse de mes poils). Tout ça n'est qu'un cadre. Fut-il splendide, il n'est qu'une verte marquise pavoisant l'unique élément d'importance ici : le personnage qui, Gitane au bec et yeux rivés sur les cieux, guette un rayon de soleil pour aller tondre son jardin, planter des radis et nourrir les chats du hameau. Vous ai-je déjà dit que j'aimais mon père ?
Note : le titre est délibérément piqué à une chanson que j'aime, où l'on se promène dans une forêt de titres, écrite par Brigitte Fontaine... que j'aime.
Note 2 : A propos de couac, je suis au diapason avec le Canard enchaîné - que j'aime -, qui titre cette semaine "A l'UMP, on ne sait plus qui fait couac !" Hi hi hi !

lundi 12 mai 2008

Sur le fil

De chez moi à la station de métro je suis morte deux ou trois fois. Arrivée au pied de la bouche, je me suis pendue. Une vraie gaffe : je n'avais pas vu le fil tendu en travers de la rue. Pourtant c'est pas la première fois que je les repère, noués comme ça pour me barrer le passage. Mais d'habitude ils sont plutôt accrochés à la plus haute marche des escaliers, que je dévale alors tête la première. D'ailleurs, après cette pendaison fatale, j'en ai justement trouvé un comme ça. J'ai fait bien attention à l'enjamber, celui-là. Puis la machine a avalé mon ticket.

J'ai vu que le métro était là, toutes portes ouvertes. Je n'ai pas eu envie de courir et tandis qu'il repartait je trouvai ça inhabituel. En règle générale, l'air sous terre provoque chez moi une envie frénétique de doubler tout le monde. Là, je flânais où il n'y avait rien à voir, mes sandales résonnaient sur les marches carrelées et j'étais toute seule. Sur le quai, les minutes lumineuses me mirent de bonne humeur. J'aime bien les minutes du métro parce que chacune d'elles est unique. Il y a la minute qui dure vingt secondes et celle de trois minutes, et toutes les autres.

Voyant qu'il me restait trois minutes à durée indéterminée, je me rapprochai d'un panneau d'informations en repensant à ma dernière mort. Où avais-je pu pêcher cette cordelette vicieuse ? Une très vieille histoire me revint de je ne sais quel tréfonds où elle était enfouie. Je me remémorai une mort familière, une étrange pendaison qu'on avait jugé bon de ne pas m'expliquer. Je devais avoir six ans. Un soir, devant la vieille maison aux chats qui jouxtait notre jardin, la voisine avait été retrouvée pendue à sa corde à linge. Ma copine avait accouru à toutes jambes m'annoncer ça :

- "La dame des chats, elle a été trouvée morte, c'est mon papa qui l'a dépendue !
- Mais comment elle s'est pendue ?
- Elle a descendu l'escalier, y'avait la corde à linge en travers, elle l'a pas vue et ça l'a étranglée !"

J'y ai réfléchi longuement. Il y avait quelque chose qui me paraissait mystérieux scientifiquement parlant. Sans plus d'explication, je finis par me dire qu'il fallait faire attention avec les étendages.

Au cimetière du village, notre voisine avait été placée à côté de ma grande soeur, décédée quelques temps auparavant. Je m'étais demandé si c'était parce que nos noms de famille commençaient par la même syllabe ; j'ai pensé qu'ils rangeaient peut-être les tombes par ordre alphabétique. J'étais au CP.

Je suis entrée dans le métro avec le linge, les chats, les pierres et un vague sentiment d'incongruité.

vendredi 9 mai 2008

Le don du don (mon père ce héros)

Aujourd'hui c'est une journée placée sous le signe du compteur. Je viens d'ailleurs d'en ajouter un à mes pages. Comme il n'aime pas les chiffres gonflés, il ne vous comptera qu'une fois dans la journée puis il se remettra à zéro à la fin de celle-ci. De mon côté, je vais aller compter les sous qu'on me prêtera peut-être. Ca va vous sembler dingue mais j'ai drôlement plus envie d'être à la campagne chez mon père que de visiter des banques. Je me prépare psychologiquement en griffonnant tout en buvant un café turc dont j'ai (fini par avoir) le secret (à force de casser mes cafetières).
Lors de mes dernières vacances chez lui, mon père voulait me donner une de ses douze cafetières, mais elles étaient toutes bien trop grandes pour ma studette parisienne. Il aurait fallu qu'elle occupe tout l'évier, ou qu'elle soit posée sur ma deuxième plaque électrique (la première étant déjà squattée par la bouilloire), bref j'aurais passé mes matins à contourner l'engin. J'ai expliqué. Alors il a cherché dans son placard à théières, puis dans l'armoire à tasses. Il en a sorti une spéciale tisane, même que y'avait écrit "la tisanière" dessus, avec un entonnoir de faience incorporé. Il m'a dit "T'auras qu'à découper un rond de sopalin, le placer dans l'entonnoir et hop, une tasse-cafetière !" Mon père il trouve toujours des solutions. J'ai continué sur ma lancée "Bin j'achète pas de gros rouleau d'essuie-tout, trop difficile à ranger. Et puis j'ai pas d'emporte-pièce pour découper des ronds de Sopalin." (chiante, moi ?). Face à mon immuable désarroi et mes inextensibles mètres carré, il m'a donné la recette du café turc. Il est comme ça mon père. Si j'ai un problème il va chercher quoi faire jusqu'à ce que ça marche. Et puis un jour ça m'a pris. A force d'hésiter à acheter une brique de lait d'avance parce que je n'aurais pas su où la ranger, j'ai voulu acheter un appartement. Il me fallait au moins 4 m2 supplémentaires pour y caser cafetière, rouleaux de Sopalin et briques de lait à mon aise, tout en restant à Paris vu que j'y travaille et que c'est joli. J'ai appelé mon père pour lui exposer mon souci : comment réunir des sommes folles pour espérer acquérir un deux pièces dans cette ville hors de prix ? Hé bien vous me croirez si vous voulez, mais sa première proposition fut la suivante : "Bin il faut vendre la maison". En gros, il se voyait quitter sa ferme et son jardin pour récupérer de quoi me payer un logement. Je veux bien être chiante mais de là à plumer mon père... Je l'ai donc invité à trouver d'autres idées, comme il sait faire. Il a trouvé une autre idée. Alors j'ai pu trouver un appart. Voilà pourquoi aujourd'hui je peux aller courir les banques.
Ce jour-là, j'ai repensé à ce qu'il avait dit de sa mère, disparue l'an dernier. Pour son enterrement à Lyon, nous avions été accueillis chez ma tante maternelle. Mon père lui avait raconté que sa mère était du genre à se priver de manger pour donner sa part à quelqu'un qui n'avait rien. Je me souviens que ça ne m'avait pas étonnée. Je la revoyais donnant de l'argent à tous les gosses de son HLM "parce que les petites pièces ça m'énerve". Elle était d'une douceur joyeuse et passait le plus clair de son temps à penser aux autres. Elle disait "oui, ça va" d'une voix se voulant guillerette, sur son lit d'hôpital. Ne jamais se plaindre était une vieille habitude. L'injustice de sa disparition se doublait de celle de l'anonymat des gens bien. Une perte pour l'humanité qui n'en savait rien, ça me foutait en rogne. Le jour de la cérémonie, nous serions deux à lui dire au revoir. Pour me consoler, je me mis à supposer que, lorsque quelqu'un d'aussi généreux mourait, il y en avait sûrement au moins un pareil qui naissait. Pareil, autant que, égal à ? Bof, impossible. Sauf que l'idée était parfaitement idiote. Ma grand-mère n'avait pas attendu de mourir pour transmettre à son fils ce don de donner.