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mercredi 24 juin 2009

Si rose

Bosch, Le jardin des délices (détail), 1504

Vous l'aviez peut-être remarqué.

(sur un air d'Ouvrard)

J'ai la dissert qui déserte
Le billet tout fluet
Le stylo qui prend l'eau
Et les mots ramollos
Ah mon dieu que c'est embêtant d'être une blogueuse qui craque
Ah mon dieu que c'est embêtant du coup c'est moins marrant.

Je n'ai pas de raison extrêmement valable qui viendrait justifier le présent relâchement mais, en attendant d'en trouver une, je vous propose d'accuser un innocent. Voici un poème qui fera l'affaire (oui, c'est de la poésie : y'a des rimes, c'est vous dire si c'est poétique).

Ôde rose

Un soir je t'ai rencontré et
Les billets de mon blog se sont espacés

Je me suis vue noyer ma prose
En prenant une cuite à l'eau de rose

Mignon, allons voir la cirrhose
De mon myocarde qui implose

Depuis qu'une pluie de pétales
Me fit déraper, je m'étale

Mais après tout l'horizontale
N'est-elle pas la position idéale

Sauf pour une douche matinale
Ou avaler notre café sans mal

Qu'importe l'eau qui bout, déjà je brûle
Tu parles, tu souris, je hulule.

mardi 28 octobre 2008

Gérontophile

Ensor, Portrait du père de l'artiste, 1881

Je suis restée bête et béate à cause d'un vieux.
Qu'avait-il fait pour me mettre en joie ? Rien d'autre que d'être vieux.
C'est ainsi.
Je l'ai vu. Tout a changé. Mes commissures ont commencé à toucher mes oreilles. J'ai relu mon billet. Voiture 16, place 18, fenêtre.
Je me suis assise à côté de lui.
Je devais avoir l'air d'une illuminée : je souriais comme si la malédiction du clocher m'avait frappée en pleine grimace. J'avais l'impression que j'étais née comme ça, avec une bouche qui remonte toute seule, comme une balise de la mer morte.
Son ventre semblait tenir la tablette devant lui, sur laquelle était posé un journal : la montagne. Un vieil auvergnat, donc.
Quand le vendeur de boissons est devenu audible, je l'ai senti se redresser. J'ai fait pareil. Je voulais tout faire comme lui.
Il a commandé un café. J'ai regretté ne pouvoir l'imiter. "C'est malin, tu bois du café d'habitude." Je maudissais celui pris à grandes tasses quelques heures auparavant. Il m'avait vaccinée. Il faut dire que le café de mon papa, il est comme lui : c'est le plus fort. A la surface, on croit voir ses gènes italiens ricaner dans du pétrole. Quand on en a bu un, on décline tous les suivants du jour.
"Zut, je ne pourrai pas entamer une conversation sur le café de la sncf !", déplorai-je intérieurement. Puis je questionnai l'ambulant :
"- Qu'est-ce que vous avez, en barres chocolatées ?"
Je me félicitai intérieurement. "Bien joué ! Ca fait vieux ça, barre chocolatée." Je regardai mon voisin mais il ne saisit pas cette perche intergénérationnelle.
Je voulus ensuite lui proposer un de mes triangles au nougat mais me ravisai : "malheureuse, il a sûrement un dentier !"
Je me retins de finir la friandise, pour avoir l'air d'une fille bien. Au lieu de me faire remarquer que j'étais une fille bien, il toisa l'effort en ouvrant son journal.
Un intérêt sembla naître lorsqu'il me vit chercher une poubelle. Accoudoir, rebords, radiateur, mon index tentait de soulever tout ce qui pouvait imiter un couvercle de poubelle design. Ses yeux suivaient ma main. Il cherchait à travers moi. Nous étions enfin ensemble. Je trouvai un cylindre à ordures entre nous et y jetai mon papier. Sa vigilance retomba.
Peu de temps après, l'ingrat utilisa la poubelle en feignant connaître son existence ainsi que le sens d'ouverture du couvercle depuis des temps immémoriaux.
Je me suis vengée en fourrant mes oreilles d'écouteurs MP3.
Je me suis injecté le fou chantant dans les conduits et j'ai regardé les vaches filer à toute allure. Je souriais désespérément.

Puisqu'on parle des anciens, j'en profite pour souhaiter un bon anniversaire à PMÂ, à ne pas confondre avec PMA, qui est né plus tard, ainsi qu'à PLR, même si ces trois blogs ont le même prolifique papa : Nicolas.

mercredi 10 septembre 2008

Le temps d'une nuit

Le Bernin, L'extase de sainte Thérèse, 1652

A l'époque, il y a deux ans de ça, c'était bien. Nos lèvres s'étaient jointes et dès lors je ne voyais pas pourquoi nous aurions à cesser de nous embrasser. Boire, manger, parler avec les gens que j'aime, autant d'activités vitales que je me voyais abandonner à jamais pour cause de bouche en dérangement. Embrassée et embarrassée de savoir qu'il faudrait bien arrêter avant de mourir. Certes mais à ce moment-là, mourir, c'était très secondaire. Cela aurait pu arriver sans que je n'y prête attention.

Les cigales pouvaient bien redoubler leur raffut, les étoiles cligner et se mouvoir de côté, l'herbe sèche embaumer ma veste, mes sens n'étaient guère distraits par ce décor hors du quotidien. J'étais trop occupée à chercher par quelle contorsion ma peau aurait pu épouser entièrement la sienne.

Je ne sais pas combien de temps nous passâmes à profiter de la douceur d'être ensemble. En tout cas, j'étais persuadée que nous occuperions l'éternité de nos vies à continuer. Vous comprenez quoi, quand celui que vous désirez vous embrasse pour la première fois. Celui que j'admirais et avec qui j'aimais parler se révélait être un délicieux amant. Je vous fais un dessin ? Pardon, vous aviez compris.

J'étais amoureuse.

La suite est simple : il n'y en a pas. Il avait déjà quelqu'un.

L'apprendre après avoir goûté à l'illusion est un peu brutal. Mais comme on dit, y'a pas mort d'homme. On se relève, on réajuste son soutif, on époussète sa veste, et on s'en va d'un air digne. Je ne veux pas d'un demi-homme, moi. Je ne me contenterai pas des miettes laissées par l'officielle. Il l'a bien compris. Il s'est étonné que je ne sois pas dans la même situation. Il croyait que je trompais mon mari. Que pouvait bien faire une fille comme moi toute seule, etc. Sauf qu'une fille comme moi n'a d'yeux que pour son homme, sinon elle ne reste pas avec. Bref.

Vous voilà bien : Marie-Georges vous narre une historiette vieille comme Hérode. Non. Après quelques mois sans nouvelles, il est venu me voir plusieurs fois ces jours-ci. Sa disponibilité m'a intriguée mais je n'ai rien osé demander. J'ai retenu mes mains et ma bouche qui parfois avançaient tout seuls vers lui. Le pacte de non adhérence s'annonçait mis à mal. Heureusement, l'ultime secousse émotionnelle fut la colère. Il partit en me demandant de ne pas l'oublier.

Rester seule avec nos souvenirs en guise d'os à ronger tandis que tu seras auprès d'une autre, c'est tout ce que tu me souhaites ?

mardi 26 août 2008

Velux et volupté


Giotto, Le baiser de Judas, 1306
.
Mon plafond est incrusté de quelques vasistas. Je veux parler de ces fenêtres d'époque et de toit, nées avec le reste de l'immeuble dans les années 70 du siècle dix-neuvième après l'invention du Judas.

En ce temps-là, c'était compliqué. Pour poser un vasistas, il fallait forcément fabriquer un châssis en bois dépassant du zinc comme une petite cheminée puis le surmonter dudit vasistas, lui-même équipé d'un cadre métallique presque droit et prétendant pourtant à quelque étanchéité, sans oublier un système de poulie-ficelle pour espérer être ouvert par nous, pauvres habitants aux bras levés cherchant l'air trois mètres plus bas.

Le futur monsieur Velux, qui durant l'enfance scrutait les hauteurs architecturales depuis la chambre de bonne familiale, rêvait de toits lisses, de lumière et d'espace. Mais surtout de toits lisses. A l'aide du dos de la cuillère, il aplanissait son assiette de purée après y avoir creusé de nombreux puits. Il aimait l'aspect de la plâtrée parmentière ainsi égalisée ; il aurait voulu que toutes les maisons fussent pareillement coiffées. Plus tard, il inventa la fenêtre que vous connaissez.

Comme vous le savez, du fond de mon lit je vois les vitres archaïques claquer au vent et trembler en échappant d'étranges rires démoniaques, afin peut-être de couvrir le couinement ridicule de leurs châssis grippés. Si j'étais un revenant, il est probable que je retournerais aussi à mon ancienne adresse pour me venger de ces saletés de fenêtres qui ne s'ouvrent jamais comme on veut.

N'empêche, j'aime mes vasistas rouillés aux vitres piquetées par plus de cent ans d'intempéries parisiennes. Mais la pression sociale est trop forte. Je dois m'en séparer. Il me faut couper court à toute conversation de visiteur qui commence par "c'est mal isolé ici/ tu vas payer cher en chauffage/ la chaleur monte mais pas toi", etc. Je proteste vivement lorsqu'on me suggère de refaire le parquet afin d'enfin marcher droit. J'invoque le charme (de l'ancien) et le travail (du bois). Mais contre l'argument éco-nomico-logique de gaspillage d'énergie je ne peux rien.

L'âme en peine, je me résous à prendre congé de mes antiques vasistas. Quand j'étais petite, à l'aide des dents de ma fourchette, je traçais des sillons dans la purée. Ces irrégularités surmontant l'assiettée me réjouissaient. Mais là, monsieur Velux a gagné.

Le devis a changé ma vie. Envolée par les fenêtres, ma nostalgie. Monsieur Velux m'a envoyé un de ses spécialistes. L'oeil de velours et le muscle saillant, ce dernier m'a annoncé d'une voix chaude que si je tenais absolument à avoir un système de poulie-ficelle, c'était possible. "Je vous offre le cordon", a-t-il ajouté en plongeant un regard félin dans mes orbites hagardes. Ses pectoraux paraissaient vouloir s'échapper du T-shirt par tous les moyens, s'insinuant à travers manches, col et mailles. Ses dents, largement découvertes par un sourire conquérant, semblaient faites pour tracer des sillons dans une purée ou sur toute autre surface tendre. Vivement qu'il revienne.

lundi 7 juillet 2008

Déconfitures


Fragonard, Les hasards heureux de l'escarpolette, 1767

Les fabricants de tongs peinent à écouler leur stock en ce doux mois de juillet : les touristes ont pris leur petite laine pour aller photographier la Seine. Je leur conseille au passage le deuxième étage du musée Carnavalet pour se réchauffer. Petit guide thermique de l'édifice : en cas de canicule, filez droit vers les vestiges du néolithique. Privilégiez la révolution en cas de grand froid. La royauté prise en sandwich entre l'âge de fer et et les jets de pierre sera étudiée lors de températures plus clémentes. J'aime me nicher dans un des recoins tapissés de ce majestueux musée. En plus d'offrir une large gamme de degrés Celsius, c'est gratuit et instructif. Je ne me lasse pas d'y admirer le portrait de madame de Sévigné : quand j'étais petite je l'avais en triple dans mes images de chocolat Poulain.


Il fait froid, mais parlez pour vous : moi, depuis quelques jours, je suis brûlante comme la braise. C'est bien l'été à Paris, les oiseaux s'égosillent sous les vrombissements des moteurs, les arbres poussent à l'envers (vu square du temple) et le soleil caresse la face cachée des nuages. Je passerai le plus clair de mes vacances dans cette cave à l'air libre qu'est notre capitale. Alors la chaise longue, ce ne sera ni pour moi, ni pour mes hormones. [ C'est quoi des hormones au fait ? "Les hormones ont une fonction de communication", dixit itsi-Wiki.] Ah ça, pour communiquer elles communiquent... J'ai l'impression que chaque pore de ma peau s'amuse à lancer des clins d'oeil aux inconnus. Je fais des clins de pores. Je clignote, en quelque sorte. C'est raté pour la discrétion, alors j'ai décidé d'assumer. Ces derniers temps, je sors le grand jeu en toutes circonstances ; je fais ma grande Zoa dès qu'il s'agit de descendre les poubelles. Jugez plutôt.


Hier, en me pavanant à Carnavalet, vêtue d'une combinaison catwoman (ou d'un jean, je ne sais plus bien), je m'installai lascivement sur un gros pouf rouge. Je balançai ma chevelure d'avant en arrière, prétextant une gêne capillaire qui m'empêchait d'observer à ma guise les événements de la Commune. Afin de n'en rien rater, je pivotais régulièrement sur mon pouf, à l'aide d'un jeu de jambes à la Cyd Charisse (ou Charlot, je ne sais plus bien). Im-pa-rable, le coup des gambettes en folie : un jeune homme vint, taillé comme l'armoire de Paul Léautaud aperçue peu de temps avant (ou était-ce l'armoire elle-même qui s'approchait, le doute me submerge). L'individu meuble exprima le souhait de partager mon pouf et engagea derechef la conversation. Ca mordait sec à l'hameçon, me félicitai-je intérieurement. Une bien belle prise, en plus. De l'écaille luisante, de l'oeil vif, de la chair ferme, du sauvage quoi ; un parler plein d'arêtes, un vocabulaire rudimentaire comme les armes de l'âge de bronze exposées plus bas, des fautes de frappes plein la bouche, ah non là ce n'était plus possible. Sa prose grinçait comme les gonds d'une grange abandonnée et les pores de ma peau se verrouillaient les uns après les autres. Je pris congé poliment en lui souhaitant bonne chance pour les réparations de sa voiture, qui le plantait "juste avant ses vacances au Cap d'âge". Pour équilibrer ma journée, je décidai d'aller draguer l'octogénaire au square du temple. Bonne pioche : 4 papys aux yeux rieurs et à la brioche turgescente avaient, eux, moult aventures amusantes à conter. Pratique : leur banc jouxtait le mien. Occupée à chercher en quelle langue ils devisaient, je n'eus pas le temps d'aller à l'abordage et les vis partir sans un regard à mon endroit. Mon jeu de jambes passait-il moins bien sur banc vert que sur pouf rouge ? Je ne le saurai jamais.

Une nuit passa et mes hormones n'eurent de cesse de m'envoyer leurs fax désespérés. La combustion opérait toujours. "Il fait froid, j'ai chaud !" continuai-je de gémir, prise dans d'épaisses fumées dont l'origine semblait me suivre partout. Ce fut donc en déshabillé de satin que j'attendis mon agent EDF ce matin (ou en jean, je ne sais plus bien). Lorsqu'il parut, ma joie et mon compteur ne firent qu'un tour. "1040, vous êtes d'accord ?" me lança-t-il en titillant un petit bouton bleu. "Je ne sais pas, je vais réfléchir", crus-je bon de répondre d'un ton langoureux (ou langoustier, je ne sais plus bien). Il eut un rire surpris. Il interrompit son activité et me regarda dans les yeux en souriant. Puis il sembla se raviser et me dit au revoir. "C'est tout ?", rajoutai-je, de la sauce au beurre plein la voix. Ma question le plongea dans un abîme de réflexion. Avouez que le moment était propice pour embrayer avec un "What else ?" prononcé d'un ton grave, en me plaquant au mur ou en me préparant un café. Visiblement dans l'embarras, il paraissait chercher ses mots. Son visage s'illumina au bout d'une interminable poignée de secondes. Il eut un regard appuyé qui remonta lentement de l'intérieur de ma cheville à mes paupières en me chatouillant tout du long. Ses lèvres s'entrouvrirent et il dit : "Non, ce n'est pas tout : vous recevrez votre facture dans dix jours".

mardi 1 juillet 2008

Groupie

Poussin, L'adoration du veau d'or, 1634


Là où je suis nulle, c'est que je n'ai pas la télé. Et que Sex and the city par exemple, je ne connais pas. Et qu'en plus, à entendre les descriptions sur le sujet, ma curiosité s'élime plus sûrement que le cuir de mes chaussures (du temps où je les utilisais comme frein à vélo). C'est grave docteur ? En revanche, y'a un type sur cette planète qui s'est réveillé un jour en se disant : "Tiens, si je prouvais au monde (d)entier que Sarah Jessica Parker possède un gène commun avec nos amis les équidés ?", un aperçu .
Non moi, les séries télé, je peux pas, j'ai jamais pu. Sauf. Oui bon, il fallait bien une exception. Sauf une série hippie qui se passait dans l'espace. J'avais 14 ans quand il y eut une rediffusion de ce vieux tromblon télévisuel qu'était déjà Star Trek, sur la 5 berlusconienne de l'époque (on dit souvent que c'était mieux avant. La 5ème nous prouve que non). Ca se passait dans un futur où les humains, réconciliés tous entre eux, partaient à la conquête de l'espace. Y'avait une lieutenant noire des Etats unis d'Afrique, un Japonais et un Russe au sein de l'équipage et ça, dans une série états-unienne des années 60, c'était notable.

A chaque épisode, les protagonistes arrivaient tout pailletés dans des mondes saugrenus. Ils brillaient de toutes leurs cellules et bing, ils débarquaient où bon leur semblait. Pour des questions de sous, leur vaisseau n'atterrissait jamais. Ainsi naquit la télétransportation, sorte de désintégration corporelle avec recollage automatique de morceaux, qui permettait de traverser les stratosphères les plus nébuleuses et de choisir précisément où jouer avec son propre puzzle humain. Souvent, le monde hostile qui les attendait n'était en fait pas si terrible. Il y eut par exemple une planète où, après moult démêlés, ils finirent par s'apercevoir que c'était juste leurs pensées qui se matérialisaient et décidèrent d'y passer leurs vacances. Les monstres, sauvages ou de compagnie, étaient souvent en peluche. L'imagination du créateur de la série dépassait largement les bornes de son budget. Résultat : l'addiction s'empara de tout mon être. Pire. Mon émoi de fille en fleur ne fit qu'un tour en découvrant ce personnage épris de logique et d'une insensibilité à toute épreuve : Spock, l'homme au sang vert, oreilles en pointes et coupe de cheveux playmobil-au-bol. Je tombai raide dingue de cet intellectuel bout de bois dont le visage s'animait au mieux d'un haussement du sourcil droit à la vue d'une navette inconnue. La collégienne que j'étais se retrouva dans l'embarras : ma copine de classe se consumait pour Harrison Ford, les autres piaillaient au son d'une roucoulade d'un Georges Michaël tandis que j'envoyais des missives enflammées à un extra-terrestre sans libido.


Un vieillard d'au moins 50 ans me répondait en me dédicaçant sa photo. Il avait les oreilles rondes et quelques cheveux soyeux. Je me demandais si j'avais mes chances, s'il aurait accepté de me rejouer Spock en privé. Heureusement qu'à l'écran l'infirmière de l'équipage était atteinte du même mal que moi. Je me sentais moins tordue, ou disons moins seule dans ma torsion. C'était un âge où j'aimais à pouffer en groupe, à soupirer en choeur, à rosir de concert sitôt qu'un blondinet chanteur, torse nu et hanches gigoteuses, nous jetait au visage sa sainte sueur sur serviette. Nous poussions alors des cris aigus et nos semblables. En évoquant avec les copines mon icône de la sensualité autour d'un fraise-coca, je ne demandais qu'une chose : leur approbation par un "ah ouaiiiiiiiiis" nasalisant. L'irruption de Spock dans mon espace myocardien me privait de cette douce hystérie complice. Je décidai de porter des pulls de couleurs vives pour accompagner mon originalité sentimentale. Les années filèrent avec leurs chatoyants chandails : mes 17 ans à peine soufflés, j'avais enfin des petits amis avec un Q.I. de sardine. Mes vêtements étaient noirs comme la substance que je broyais.


A présent j'assume mes goûts : la moue de mannequin rasé de près m'ennuie, la cellule grise m'excite ? Tant mieux. Je laisserai mes congénères se piétiner les unes les autres pour déchirer le T-shirt du minet d'à coté. J'en profiterai pour aller caqueter devant celui qui a du répondant. J'irai le voir se produire dans les cafés philo. Il tournera les pages de son Spinoza pendant que je me dandinerai tout autour. Je baverai devant le sensuel déhanché de ses synapses en espérant qu'il me jette son marque-pages au visage. Puis je tirerai sur sa chemise en hululant, après lui avoir arraché une branche de lunettes.

mardi 10 juin 2008

La fièvre et le swing

Une fièvre impromptue est venue me veiller dimanche soir. Agenouillée à mon chevet et toute à mon hagarde horizontalité, elle m'enfonçait des piques à brochette dans le dos et les bras. Je passai donc un lundi loin du monde, embrochée et somnolente. De mon lit, j'entendais la plainte sourde des murs. D'immenses scies circulaires sifflaient et des coups de marteau résonnaient dans tout l'immeuble. Je profitais de sursauts d'énergie pour me torturer un peu plus : "Qu'est-ce que j'ai encore ?!". La journée passa entre le lit et la chaise. Et maintenant qu'il est 3 heures du matin, mon corps ne veut ni dormir, ni se lever. Le blog est moins capricieux et a ceci d'aimable qu'il ne dort jamais.

J'ai de la chance, la radio passe "Quand j'étais petit" de Charles Trenet. Quelques minutes de beauté pure, l'effet est immédiat. Le quartet me monte à la tête et son swing met mon coeur au diapason. Les mots simples de Trenet me transportent au dedans de moi. C'est la force de sa poésie. Il ne vous impose pas un univers, il vient jouer en chanson avec le vôtre. C'est par ce subterfuge qu'il arrive à vous faire croire aux facteurs qui s'envolent, aux fées qui changent les ânes en gendarmes et aux fantômes qui chantent. Il convoque et fait revivre l'enfant qui est en vous, votre âme et vos amours passées en se baladant sur les notes et les mots. Et vous, vous n'êtes plus pareil après l'écoute d'une de ses chansons. "Quand j'étais petit, je vous aimais, sans rien vous dire..." démarre-t-il, avec sa musicale diction. Il vous parle de la barbe de parrain et du nez du pharmacien et ça y est, vous avez dix ans. Quand la chanson se termine, vous renversez votre chaise et partez en trottinant.



Cette fois, mon corps réclame un matelas en me signifiant bien qu'il n'a pas l'intention de dormir. Je retourne faire l'étoile de mer sur mon pieu en attendant l'heure du médecin.

dimanche 1 juin 2008

Le feu aux poudres (détergentes)

Je ne suis pas peu fière. Je dirais même que la suffisance me gagne. Pourtant, adossée en plein soleil à la vitrine de la laverie ce matin, ça avait mal commencé. D'un tour de pouce, j'avais ordonné à l'i-pod de m'injecter Brassens dans les conduits. Tandis que tournaient les tambours, le mien se serrait à l'écoute d' Il n'y a pas d'amour heureux. Le soleil battait le bitume d'une rue aux passants absents. Ayant horreur du vide, mon esprit gémit, non sans bouillir : "Peut-être surgira-t-il au carrefour, ce salaud".
Je ne saurais pas quoi lui dire, juste bonjour et surtout pas : ça va ? Je ne voudrais pas savoir. Encore moins subir une réponse rapide suivie d'un "et toi" n'attendant pas la mienne. Il serait incapable de m'expliquer qu'il ne veut pas me parler ni me voir ou qu'il s'en fout, alors il prendrait vite un air dépourvu d'intérêt envers mes propos, espérant ainsi interrompre le début de conversation que j'aurais déjà échafaudé malgré moi. Car non, je n'aurais pas pu m'empêcher de parler, avec une platitude à faire pâlir de jalousie un verre d'eau du robinet, de mon-linge-que-je-lave-à-la-laverie-puis-qui-sèche-dans-le-sèche-linge-et-que-j'attends-au-soleil-parce-qu'il-fait-beau. Submergée par l'émotion, j'aurais aligné les mots creux comme les nouilles d'un collier de fête des mères.
Incapable, oui. A une époque, il me disait que je devais me douter. Il ne fallait pas que j'attende une quelconque sincérité, lui serait toujours aimable, c'est comme ça, c'est la politesse, mais s'il n'avait pas envie de me parler eh bien je pouvais m'en douter. Il aurait semé suffisamment d'indices. Il aurait le laconisme révélateur, l'allusion non verbale généreuse, l'absence parlante. Beau spécimen de couard fier dont je m'étais entichée un jour sans comprendre.
"Tous des lâches", continuai-je, désormais sourde au malheur de Georges. Je rentrai jeter un oeil au tourbillon de mes culottes. Il faisait humide au milieu de cette chaleur qui sentait le propre. Dans la lumière, la poudre et les carreaux plus blancs que blancs, mon humeur faisait tache.

vendredi 2 mai 2008

Substantifique mâle

L'homme idéal, c'est quoi déjà ? Ah oui, un monstre. Un truc anti loi physique : un tout égal à la somme de ses parties. Il se compose de plein de bouts de vrais humains desquels on aurait extrait l'attrait (le reste n'étant qu'épluchures). Et surtout, il n'existe pas. D'accord, d'accord, mais tout de même, il me fait rêver deux secondes alors je ne vais pas me priver d'en concocter un. Je propose donc aujourd'hui un atelier Mâlo-moulage. Tou(te)s à vos meilleurs morceaux ! Je vous préviens, le mien risque d'être particulièrement gratiné. Je suis atteinte depuis mon plus jeune âge par la goût-bizarrerie. A tel point que je me suis longtemps demandé si mon coeur n'avait pas l'esprit de contradiction. Tomber raide amoureuse de Spock à 14 ans, avouez que c'est le meilleur moyen de choper le complexe "brebis égarée" face à ses copines de collège. Mais passons à la pratique. Je rends ci-après ma copie (non sans espérer être entendue des dieux). Mon clone multifonctions possède le corps de Hulk mais la grâce féline au combat de Bruce Lee. Il a la créativité fantaisiste de Gotainer avec le génie de Léonard de Vinci. Côté humour il fait mouche avec simplicité et intelligence tel Pierre Dac. Sa voix est celle de Toto Cutugno mais quand il chante il peut swinguer comme Charles Trénet, dont il a l'optimisme récalcitrant. Par contre il danse comme Michaël Jackson. Il a le talent politique d'un Rocard qui aurait gardé des idéaux à la Besancenot. Oh, et puis allons-y... Il écrit comme Kafka et peut raconter des tas de choses passionnantes comme Jacqueline de Romilly et Anne Cheng. Il est gentil comme Candy Neige André. Il manque quelque chose au bonhomme ? Vous dites... au pieu ? Zut je sais pas, j'ai couché avec personne de célèbre. Mais je veux bien lui accorder les mensurations de Gaston dans la chanson de Juliette. Tiens et pour finir, si je lui collais le visage de Scarlett Johanson ? Je fais ce que je veux !

jeudi 1 mai 2008

Mon royaume pour la tête à Toto

Je viens clamer mon innocence. C'est pas de ma faute. On ne choisit pas ses amours, ce sont elles qui viennent sournoisement nous habiter un jour, alors même que nous ne les avions pas sonnées. Jusque là rien de rare : Cupidon aux yeux bandés est une vieille histoire qui n'est pas née du dernier film romantique. En revanche, je ne m'explique pas qu'un phénomène aussi adolescent que la midinette attitude vienne frapper haut et fort à mon âge vénérable. De surcroît, l'objet de mon trouble n'est pas avouable, ou comment admettre qu'à 35 balais on écoute de la daube le sourire aux lèvres alors qu'on se réclame du jazz et de la grande chanson française ? Oh, je vous vois venir me secouer : "On peut bien écouter Brassens pour les textes et Madonna pour s'agiter sur les pistes, rien d'incompatible... C'est quoi ce complexe à deux balles que tu nous fais ?!". Ok... Vous vous souvenez de ce sketch des Nuls où l'on voit le pauvre Bruce Banner se transformer en Hulk parce qu'il n'arrive pas à ouvrir sa brique de lait ? Je vous parle bien d'une métamorphose de cet acabit, involontaire, immédiate et foudroyante. Sitôt que mes oreilles captent les mélodies gnangnan de ce chanteur de charme sans grande originalité, me voilà midinette de base, entortillant mes cheveux et soupirant en rythme. Las ! En écrivant cela ma fan-clubette s'agite et s'énerve toute seule : "Comment oses-tu parler ainsi de ce génie, espèce de vieille intello d'opérette ?!". La musique est censée adoucir les moeurs, moi elle me colle plutôt de schizophréniques complexes. Vous l'avez compris, j'attends comme le messie le jour où je pourrai agiter un briquet en piétinant mes voisines tout en hurlant "je t'aiiiiiiiiime" à mon obscur objet du désir. Vous croyez que je vais vous dire de qui il s'agit ? Tatataaa, c'est méconnaître ma couardise absolue en la matière (où mon goût pour me faire prier des heures durant). Et d'abord je vous demanderai ceci : assumez-vous tout ce que vous avez planqué dans votre I-Pod ? Vous arrive-t-il, dans les transports en commun, de baisser le volume parce que vous craignez tout à coup que le voisin entende ce que vous écoutez ? Si oui alors unissons-nous, soeurs de vergogne, le temps des confessions est arrivé ! Si quelqu'un peut déclarer ici "Non, Marie-Georges, tu n'es pas seule !", j'avouerai qui, losque je le vois sussurer sur Youtube, me donne cette furieuse envie d'être réincarnée en gros micro tout jaune.

mardi 15 avril 2008

Mon coeur pleure mais ma bouche rit

Le titre reprend le vers de Boby Lapointe qui colle plutôt bien à mon aventure d'hier soir. Sur les bancs garnis de velours rouge du café de la gare, j'assistai au spectacle de Didier Porte. Ô jouissive boucherie ! Un regard (enfin) critique sur le monde média-pipolitico-bling dans lequel nous sommes englués jusqu'à la tigne, haché menu sous la plume acerbe du plus talentueux des chroniqueurs de France Inter. Pour une fois, il ne s'agit pas d'un clin d'oeil mou, souvent en vogue chez les comiques, consistant à lâcher une vague formule pour signifier que la-politique-c-est-nul-et-qu-on-nous-prend-pour-des-cons-ah-heureusement-qu-il-y-a-tout-le-reste. Je dis ça, moi... Quand j'entends ne serait-ce qu'une phrase un peu critique sur nos gouvernants j'applaudis à mains rompues, éblouie que cela existe encore. C'est dire la profondeur du désarroi duquel me sort Didier Porte, un des rares (le seul ?) à mouiller sa chemise. Riez plutôt : pouvez-vous imaginer le sentiment de solitude du neurone qui vient de voir le jour dans le crâne de Georges W. Bush, un journaliste au Darfour peinant à placer des autochtones convenables en arrière-plan pour son reportage ou encore Brice Hortefeux porte-parole des intermittents du spectacle en 2045 ? Didier Porte l'a fait. Ses textes ont quelque chose de la virtuosité acide de Desproges bien qu'il se défende d'être ce que ce dernier revendique : un artiste "dégagé". Et pour cause(s). Avec Didier Porte, mon coeur pleure, je vois rouge et ma bouche rit. Quel pied !