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lundi 18 août 2008

Film d'aurore

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Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918

Ma nuit du 9 août

"Ca va aller quand même."

Il n'est pas aisé de s'allonger chez soi lorsque ledit domaine n'a encore rien à voir avec soi. Je m'apprêtais à baptiser une chambre désormais mienne en l'emplissant de songes, de froissements de draps et de ronflements. L'heure de la première nuit dans mon nouvel appartement avait sonné. Etendue sur le dos, mes yeux miraient l'informe violacé à travers vasistas. Car de mon lit, suprême fantaisie des lieux, j'ai vue sur la voûte céleste. Rien que ça.


Pour peu qu'elles eussent été visibles, j'aurais sombré en comptant les étoiles. Je me contentais de les imaginer sous la brume jusqu'à ce que mes stores oculaires se baissent d'eux-mêmes. C'eut été tantôt fait si ma machine à fabriquer les astres n'avait reçu un grain de sable lancé par le fameux marchand, aux prises avec une fulgurante crise de strabisme.


Je me retrouvai en parfait état de veille, yeux écarquillés et rouages cérébraux grinçant une mélodie pour violon désaccordé. Mon coeur passa à un rythme avoisinant celui de la samba préoccupée, en gémissant "Terra incognitaaa". Mes pavillons scrutaient l'horizon sonore, à l'affût du plus petit pas perdu, tintement de chaîne ou de quelque râle fantômatique traversant la blancheur de ce silence tout neuf.


"Ca va aller quand même." Oui quoi. Je ne craignais rien moi, entre ces murs bientôt familiers.


Les esprits qui d'aventure hanteraient les lieux ne pourraient qu'être empreints d'une sainte sérénité. Les anciens occupants étaient discrets et peu portés sur la fête ou le tapage : j'habite la cellule d'un ancien cloître. Et les bonnes soeurs, elles sont gentilles : c'est leur boulot. Alors elles vont pas s'amuser à hanter les combles d'une âme innocente sous prétexte qu'on s'ennuie au paradis ? Allons voyons.


Sauf que je suis l'élue de la sainte-poisse, celle qui débusque le caillou du plat de lentilles qu'elle a juste goûté. Je me trouvais d'évidence dans la chambre de la nonne anormale, la nonne comploteuse, la nonne pas catholique, la nonne faiseuse d'anges pour nonnes fauteuses, la nonne tueuse ; j'habitais le côté obscur de la nonne. D'ailleurs, si j'étais une bonne soeur démoniaque, c'est bien là que je choisirais de dénouer mon baluchon. Au sommet de la bâtisse, les combles font d'idéales cachettes à méfaits. La fenêtre domine toutes les autres. Pratique aussi : les cris des novices torturées demeureraient inaudibles aux étages inférieurs.
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Des chapelets de foetus momifiés couronnaient peut-être mon plafond, à moins qu'il ne s'agisse d'une charpente tapissée de cubitus en rangs d'oignons. Les restes d'un ancien carnage ondulaient probablement sous le toit au gré des courants d'air. Je décidai d'en finir avec les visions de suaires trempés d'eau bénite sourdant des murs fraîchement repeints de ma chambrette. "Même frustrées, les nonnes sont gentilles. C'est leur métier" ânonnai-je. "Et puis elles ont une réputation à tenir". Nonnes du siècle passé peut-être, figurantes pour foire du trône nenni. ces dames ne se bousculeraient pas pour posséder la pièce en ricanant et en claquant des galoches. Au pire apparaîtrait le fantôme d'une religieuse déguisée en fantôme satanique. Mais ce ne serait qu'innocente galéjade. Au premier cri d'effroi, l'hectoplasme ôterait son masque, remettrait sa cornette et nous ririons de bon coeur. Elle s'en taperait les cuisses à se les traverser.


Mon film de série Z m'extirpa des eaux glauques de l'angoisse pour me plonger dans le bain du sommeil indifférent.

dimanche 6 juillet 2008

L'arrêt

Chardin, La raie, 1728
Un bruit sourd et régulier, entre le maillet allègre et la mitraillette enrhumée, me réveilla à six heures et demie. Qui pouvait bien bricoler avec frénésie à pareille heure ? Sans doute un mari stressé par la promesse faite à sa femme de finir les étagères avant le départ en vacances. Ou la femme dudit mari, martelant et maudissant en rythme ce dernier de ne jamais tenir ses promesses. Ou la mère du même, s'adonnant nerveusement aux balancements de son rocking-chair près du mur, consternée d'avoir appelé son fils Manuel alors qu'il n'en était pas un. L'envie de jeter un oeil par la fenêtre me décida à l'ouvrir. Mais le sculpteur fou n'était pas sous mes carreaux. Le bam bam continuait et je le suivis à la trace. Là, il est là ! Mon index, fier d'avoir flairé l'origine du vacarme métronomique, pointait résolument ma poitrine. "Hein ?" fis-je, en enlevant mes bouchons d'oreille. Le calme était revenu. Je les remis mais les retirai aussitôt. "Quel boucan en moi-même !" ronchonnai-je, abandonnant l'idée d'une reprise des activités morphiques. A l'extérieur de mon épiderme, un silence de matin d'été. J'entrepris de calmer mon tambour : "hé, oh, cool Raoul, tu vas te fatiguer et me faire clamser par la même occasion. Là où tu es il ne peut pas t'arriver grand-chose hein." Tout ce que je lui demandais, à mon myocarde, c'était d'éviter d'en faire trop, des fois qu'après lui prenne l'idée farfelue de se mettre à un repos total bien mérité. "Allez quoi, ne me dis pas que c'est ce cauchemar qui t'a fait peur, si ?"

Je m'allongeai sur le dos histoire de fixer le plafond pour y projeter mon étrange film nocturne. Un producteur un peu grisonnant, lunettes noires et fierté incrustées sur le visage, attiré par ma ferme intention de visionner le nanar, s'installa près de moi sur un siège pliant en tissu. "Tu vas voir, bébé, c'est de la bombe !", me lança-t-il, visiblement satisfait de son oeuvre. Sur son dossier de chaise était écrit "Inconscient". Mon coeur la ramenait un peu moins avec son numéro de claquettes.
Des cris, de l'invisible partout, une amie d'enfance torturée dans une cave... Ca parlait de vampires, de possession et de kidnapping mental. "Ri-di-cule", m'exclamai-je en direction de mes co-spectateurs, "C'est tout pompé sur l'Exorciste et Evil Dead, le scénario en moins". Le producteur fit un bond sur sa chaise mais ne dit rien. Pompon final : en guise de dénouement, un bruit sourd et régulier...

samedi 5 juillet 2008

La promise qu'on vole en justes noces

Ingres, Le bain Turc (détail), 1862
source
J'étais préoccupée par un fait scientifique : si j'envoyais ma tasse de café par la poste, le café risquait de s'écouler tôt ou tard. L'idée me vint de l'occulter avec du scotch. Mais collerait-il suffisamment, n'y aurait-il pas fuite entre les bandes, combien de bouts entrecroisés pour étanchéifier la tasse à coups sûrs ? Heureusement, j'avais fort à faire et oubliai vite l'épineux problème : le mariage commençait ! Dans un métro nuptial, la mariée asiatique placée juste derrière moi fixait le sol et on eût dit que rien ne pouvait la sortir de sa rêverie mélancolique. Je me retournai pour lui parler. Je voulais lui préciser ce qu'elle ignorait peut-être : "hey, c'est un chouette jour pour toi, normalement tu souris !". La prise de conscience qu'elle convolait à contrecoeur fut la claque qui me bascula en état de veille.

Rien ne m'étonne dans ce rêve puisqu'hier j'envoyais des pâtes d'amande par la poste tout en rêvant d'un café, avant d'aller chez une copine me morfondre devant un reportage sur les vietnamiennes qu'on marie à de riches étrangers. Oh, elles ne sont pas exilées comme ça, sans préparation : on les acclimate un peu en leur apprenant les recettes de cuisine de leur futur pays. Elégante initiative. De quoi honorer la panse du crétin venu chercher exotisme et soumission parmi les pauvresses. J'imagine que d'aucuns vanteront à la moralisatrice que je suis les innombrables avantages pour ces heureuses épouses : un foyer tout équipé, des marmots scolarisés. Il y a toujours un moment où l'on exhibe les avantages en nature qui justifient qu'on puisse vendre une fille à un inconnu, l'isoler définitivement des siens, l'installer dans une maison d'où elle ne sortira jamais, tout en exigeant des contreparties à ce beau cadeau de la vie qu'on lui fait. C'est vrai quoi, merde, c'est pas si horrible, c'est juste un mariage. D'accord, se fader un mari qui ne parle pas votre langue, rentre bourré et conçoit l'obéissance de sa moitié comme un dû, c'est pas toujours rigolo. Mais bon, les avantages, quoi ! Je dois être égoïste à m'offusquer de ce genre de contrat. Les a-van-tages ! Dans un futur chapitre, je démontrerai que le tourisme sexuel constitue un complément de revenu non négligeable pour toute autochtone pubère ou presque qui se respecte. En vous remerciant. Bonsoir.

Et puis quoi encore.

mercredi 11 juin 2008

Suivant les pointillés

"Si ça continue j'vais me découper" hurlai-je tout bas, du haut de mon lit. Face à une santé en dents de scie, me voilà prête à en découdre. Mon état fébrile me lancine. Je rêve d'exécuter un strip-tease intégral façon Benny Hill, lorsqu'il enlève tout : le haut, le bas, les bras, les jambes, jusqu'au squelette qu'il finit par démonter aussi.
Le grand machin qui se meut sous ma tête semble avoir des réclamations à faire. Si vous êtes comme moi, la plupart du temps vous êtes un pur esprit qui croit qu'il s'est fait tout seul. Mais quand la fièvre vient vous râcler l'espace entre l'os et le biceps à la petite cuillère, vous êtes bien obligé d'admettre sous la torture que cette partie existe au même titre que les autres. Silence, Marie-Georges, ton corps essaie d'entrer en contact avec toi, l'entends-tu ? Un râle pour oui, deux pour non... Flippant tout de même, quand on n'est pas accoutumé à ce spiritisme corporel. Déjà que les grincements de mes genoux n'avaient rien à envier aux grilles des vieux cimetières...


Je vais tenter de me calmer. Ce n'est qu'un petit virus. Et, comme me l'a expliqué hier mon docteur, chaque maladie possède son histoire naturelle. Et l'histoire naturelle de ce virus-là, c'est de faire trois petits tours et puis s'en va. Rien de dramatique. Ainsi font, font, font, les petits ganglions...


Je remonte donc sur mon lit. Las, je me sens beaucoup plus en forme lorsque j'essaie de dormir. Tandis que mon cerveau échafaude inlassablement deux colonnes d'arguments sur le thème "pour ou contre aller bosser demain", mon sang continue de bouillir par tous les pores. Je grésille sur mon matelas et, en me retournant sans cesse comme un sanglier sur bâton dans un épilogue d'Astérix, me vient cette phrase de circonstance : "Tu t' chopes des suées à Saïgon." Je l'ai toujours bien aimée, celle-là.
(La BD est de Crumb, je sais pas mettre une légende quand l'image est placée à gauche.)

vendredi 6 juin 2008

Illuminée de peu

Gilbert Garcin, Diogène ou la lucidité, 2005


Je rêve. J'ai eu une révélation sur ma vie là, pas plus tard qu'il y a dix minutes. C'était fulgurant et diablement éclairant. Seulement voilà, impossible de retrouver ce que c'était maintenant. J'ai beau me creuser, la seule chose qui me reste est ce "oh !" résonnant dans mon for intérieur tout baigné de lumière. Quel vicieux plaisir pousse désormais ma mémoire à me rappeler que j'ai su un truc sans me dire quoi ? Quel intérêt, après avoir jeté le bébé, de me refiler l'eau du bain en souvenir ?


Quand j'y repense c'est pire. En tâtonnant dans la vase du passé proche, évidemment, tout se brouille. Et d'autres souvenirs totalement inutiles remontent à la surface. Je fais appel à ma centrale mnésique, et là, c'est toujours la même chose : "Vous avez demandé une information vitale, ne quittez pas, une opératrice va vous répondre". Pour me faire patienter, on me propose cette réflexion qui me vint la veille, après m'être cogné le pied à celui de la table pour la hainième fois. Afin d'oublier ma douleur, je m'étais prise à rêver à un monde sans orteil, à me figurer la dégaine qu'on aurait en marchant, à croire en l'avènement de cette espèce évoluée d'humanoïdes aux arpions ramenés à l'essentiel, pour clore le chapitre en me disant qu'une bombe nucléaire tomberait avant. Bon, c'est bien gentil, mais c'est pas ça qui va me rendre ma révélation perdue. Allez quoi, gentils neurotransmetteurs, soyez sympas ! Pour une fois que j'avais tout compris à la vie, pfff...


C'est par ici, pour voir l'oeuvre du photographe Gilbert Garcin.

mercredi 28 mai 2008

Ma énième mort

J'ai rêvé que j'allais mourir demain. Oh j'étais pas malade ni mourante, non, plutôt l'heureuse élue, inscrite dans l'agenda de la grande faucheuse qui n'avait sans doute rien d'autre à faire ce jour-là. Je ne savais même pas pourquoi ni de quoi mais pas grave, c'était comme ça et puis c'était tout. Je tournais en rond en attendant, ne sachant quoi faire. Avouez que ça se pose là, comme réaction. A la grande question "que feriez-vous si vous saviez que vous alliez mourir demain ?", je trouvai cette réponse bien à moi : les cent pas. Après tout, c'était pas le moment de commencer un régime ou la recherche de Proust. Quant à draguer pour espérer goûter une dernière fois aux plaisirs terrestres, pas simple non plus. Une course de vitesse perdue d'avance, si je prends en considération mes exigences à ce sujet. N'étant pas équilibriste, j'aurais de surcroît trouvé périlleux de prendre mon pied en ayant l'autre dans la tombe. J'effectuais donc seule mes allées et venues. Pas n'importe où : j'étais dans un cimetière et je regardais ma sépulture. Tout était prêt à l'emploi : une sorte de bière micro-ondable avec fermeture facile. Je regardais ce bout de terre creusé, dont la dalle posée un peu de travers laissait entrevoir la profondeur et un côté du cercueil vide, déjà là. En plus j'allais avoir un enterrement express, genre hop on te jette dans la boîte et on ferme tout ! Je tournai en rond de plus belle, non sans avoir frémi au passage à la vue du cercueil. Dans tout ce vide, j' eus une pensée pour ma mère en me disant que ça allait être dur pour elle. L'avantage dans cet épisode étrange est qu'elle était vivante, dus-je en conclure au réveil. Je l'aurai fait revivre juste pour l'angoisser sur ma mort, sympa la fille. Faites des gosses, qu'ils disaient !
Ne soyez pas désolés de ce charmant épisode, les rêves morbides sont une grande habitude chez moi, à croire que mon cerveau part du principe que je ne comprends que ça. Mon activité cérébrale nocturne, c'est un peu ça :
-"Chef, le sujet est en train de rêver qu'elle met des étagères dans son salon.
- Rajoutez un cadavre qui tient la boîte à clous, sinon elle va pas saisir le message.
- Bien, chef !"
La clé des songes, vous voyez ? Bin chez moi, y'a toujours un zombie en porte-clés. Mais passons. Je sais gré à mon cher cerveau de ne pas m'avoir fait peur sur ce coup-là. Car malgré l'intrigue peu amène, c'était pas plus flippant que ça. Et puis je ne vous ai pas tout dit. Je pense à un autre rêve après celui-là, beaucoup plus léger. Mais alors, rien à voir hein. Le genre de truc qu'on pourrait faire en attendant la mort. Pfiou, je vous raconte pas...

dimanche 11 mai 2008

Couleur café

Je me suis réveillée plusieurs fois cette nuit et quand ce fut la bonne, j'étais dans une position délicate : encore allongée et déjà levée du pied gauche. J'ai réfléchi vite fait et ai décidé de rater ma journée d'emblée, en annulant par exemple cette sortie que j'attends depuis une semaine. Forte de ce choix, je me suis levée.
Une légère envie de meurtre m'a traversée quand je me suis rappelé que je n'avais plus de café.
Finalement c'est pas tellement possible d'écrire dans cet état sur cet état.

vendredi 18 avril 2008

Le cancer de la célébrité

Ou comment l'aventure bloguesque monte à la tête. J'ai rêvé que j'avais entrepris un dépistage du cancer de la célébrité. Comment cela se pratique ? C'est très simple. Vous allez chez votre médecin, vous lui dites que vous êtes inquiète et il vous ausculte. Normal, quoi. Précisez bien : vous avez peur que ce soit un cancer de gens célèbres. Alors votre médecin entame une palpation des seins en annonçant la personne connue qu'il examine.

Personnellement j'en ai essayé deux. Je me souviens que nous avons cherché du côté de Coluche. Soulagement : aucune douleur, a priori je ne suis pas frappée d'un tel mal. Là je me réveille un poil angoissée. Ca y est je suis vieille, il faut que je m'habitue : dépistage, cancer, maladie, mort, tel est le lot qui va avec mon âge et tout ça toute seule : personne à qui raconter alors même si je suis pas malade je vais forcément le devenir vite vu que les idées noires et autres cauchemars mijotent et faisandent dans ma tête qui réinjecte l'amère pourriture au fond de mes cellules argh c'est moche de dormir seule et d'avoir 35 ans et puis j'habite à Paris. Je calcule dans ma tête les cinq minuscules années qui me séparent des quarante. Je me rends compte, tout de même un peu, que mes amis sont jeunes à cet âge mais moi, c'est sûr, je le serai pas. Me revient cette phrase d'une collègue : "à partir de 40, tout se ramollit, c'est plus pareil". Ah ! Demain, l'irréversible pendouillement. Et là, il est quelle heure ? Merde, je vais être en avance. Je me lève quand même pour couper ma féconde névrose matinale par la verticale.

En faisant le café j'y repense ; c'est ma foi vrai que j'ai pris un coup de vieux : je me suis fait tripoter à trois reprises par un médecin cette nuit et c'était même pas sexuel !