.Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918
Ma nuit du 9 août
"Ca va aller quand même."
Il n'est pas aisé de s'allonger chez soi lorsque ledit domaine n'a encore rien à voir avec soi. Je m'apprêtais à baptiser une chambre désormais mienne en l'emplissant de songes, de froissements de draps et de ronflements. L'heure de la première nuit dans mon nouvel appartement avait sonné. Etendue sur le dos, mes yeux miraient l'informe violacé à travers vasistas. Car de mon lit, suprême fantaisie des lieux, j'ai vue sur la voûte céleste. Rien que ça.
Pour peu qu'elles eussent été visibles, j'aurais sombré en comptant les étoiles. Je me contentais de les imaginer sous la brume jusqu'à ce que mes stores oculaires se baissent d'eux-mêmes. C'eut été tantôt fait si ma machine à fabriquer les astres n'avait reçu un grain de sable lancé par le fameux marchand, aux prises avec une fulgurante crise de strabisme.
Je me retrouvai en parfait état de veille, yeux écarquillés et rouages cérébraux grinçant une mélodie pour violon désaccordé. Mon coeur passa à un rythme avoisinant celui de la samba préoccupée, en gémissant "Terra incognitaaa". Mes pavillons scrutaient l'horizon sonore, à l'affût du plus petit pas perdu, tintement de chaîne ou de quelque râle fantômatique traversant la blancheur de ce silence tout neuf.
"Ca va aller quand même." Oui quoi. Je ne craignais rien moi, entre ces murs bientôt familiers.
Les esprits qui d'aventure hanteraient les lieux ne pourraient qu'être empreints d'une sainte sérénité. Les anciens occupants étaient discrets et peu portés sur la fête ou le tapage : j'habite la cellule d'un ancien cloître. Et les bonnes soeurs, elles sont gentilles : c'est leur boulot. Alors elles vont pas s'amuser à hanter les combles d'une âme innocente sous prétexte qu'on s'ennuie au paradis ? Allons voyons.
Sauf que je suis l'élue de la sainte-poisse, celle qui débusque le caillou du plat de lentilles qu'elle a juste goûté. Je me trouvais d'évidence dans la chambre de la nonne anormale, la nonne comploteuse, la nonne pas catholique, la nonne faiseuse d'anges pour nonnes fauteuses, la nonne tueuse ; j'habitais le côté obscur de la nonne. D'ailleurs, si j'étais une bonne soeur démoniaque, c'est bien là que je choisirais de dénouer mon baluchon. Au sommet de la bâtisse, les combles font d'idéales cachettes à méfaits. La fenêtre domine toutes les autres. Pratique aussi : les cris des novices torturées demeureraient inaudibles aux étages inférieurs.
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Des chapelets de foetus momifiés couronnaient peut-être mon plafond, à moins qu'il ne s'agisse d'une charpente tapissée de cubitus en rangs d'oignons. Les restes d'un ancien carnage ondulaient probablement sous le toit au gré des courants d'air. Je décidai d'en finir avec les visions de suaires trempés d'eau bénite sourdant des murs fraîchement repeints de ma chambrette. "Même frustrées, les nonnes sont gentilles. C'est leur métier" ânonnai-je. "Et puis elles ont une réputation à tenir". Nonnes du siècle passé peut-être, figurantes pour foire du trône nenni. ces dames ne se bousculeraient pas pour posséder la pièce en ricanant et en claquant des galoches. Au pire apparaîtrait le fantôme d'une religieuse déguisée en fantôme satanique. Mais ce ne serait qu'innocente galéjade. Au premier cri d'effroi, l'hectoplasme ôterait son masque, remettrait sa cornette et nous ririons de bon coeur. Elle s'en taperait les cuisses à se les traverser.
Mon film de série Z m'extirpa des eaux glauques de l'angoisse pour me plonger dans le bain du sommeil indifférent.




