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samedi 20 septembre 2008

Grange aux Belles

Seurat, Une baignade, Asnières, 1884

Zoridae a décrit mon Paris familier et vivant. Vous savez, celui de ses habitants et de ceux qui viennent y travailler, pas la carte postale. Son texte est saisissant de vie. Je l’appelle désormais Zola-dae parce qu'elle nous engloutit de ses mandibules à mots et nous voilà dans le ventre de Paris.

Elle me suggère d’écrire aussi sur cette ville. Voici donc un texte sur un lieu qui m’est encore un peu étranger : mon nouveau quartier, le pont tournant de la Grange aux Belles. Ici ce n’est pas la vie parisienne, c’est le brouhaha en suspens, un refuge, un lieu de glande, un immense bac à sable avec jeux aquatiques. On y est en goguette, on s’y rejoint. Même la circulation peine à rester infernale, régulièrement soumise à la mécanique du pont qui pivote avec majesté pour laisser passer les bateaux.

En sortant de chez moi, je lâche la porte de bois qui insiste pour se fermer seule et me dirige vers le canal. Je suis contente parce que je tombe d’abord nez à feuille avec divers arbustes en pot. Mes trajets débutent toujours par la traversée d’un bosquet bariolé embaumant le terreau. Depuis que j’habite Paris, mes joies sont simples. Je peux trouver la vie belle parce qu’une brassée d’azalées me considère de tous ses yeux.
Mi-gérant, mi-ornement, le fleuriste est assis parmi les plantes de sa devanture. Il a un décolleté que mes copines me racontent quand elles viennent me rendre visite. A côté, la récup’ optimisée en guise de déco à vendre emplit une vitrine éteinte. De vieux meubles repeints en violet vif. Il n’y a personne. Un sifflement d’admiration retentit : on vient d’entrer chez l’épicier. La foule est plus loin, aux terrasses que j’évite en empruntant la chaussée. Devant le PMU, on est plus masculin et âgé qu’au bord de l’eau. Deux tenanciers chinois encaissent argent et provocations d’un client, ivre de rouge et de désir pour le jeune homme qui vend du tabac. A l’angle de ma rue et du quai, des tables plus lourdes où des couples élégants se font servir de grandes assiettes presque vides. Ils se tiennent droit et absorbent pour la plupart un petit pavé de purée verte.

Je traverse en lançant un regard noir au cycliste qui avance à l’intuition. C’est une zone où les badauds ont le globe oculaire qui s’affole. Ils marquent dans leur pas l’hésitation à modifier leur trajectoire. Un bruit animal entre en dissonance avec la rumeur de la ville. Des femmes seules passent en face. Objet du trouble, un homme s’ingénie à couvrir le flot de l’écluse. Les deux débits rivalisent et chuintent de concert. Il crie sur un ton de fin du monde qu’il connaît le paradis et qu’il est enceinte d’amour. Des enfants se tournent vers leurs parents pour partager leur amusement. Il me dit ça à moi. Je le regarde, il me fixe sans me voir puis se tourne pour continuer son message à l’air libre. Il ne veut pas déranger, juste hurler ce qui le point sur le pont. Je me demande s’il existe une association Psychiatres Sans Frontière. Je me dis que le soutien psychologique est un soin de riches, un truc pour mangeurs de pavés verts.

A présent derrière moi, le vociférant pacifiste disparaît derrière des grappes se mouvant tous rires dehors. Des paquets de genoux, de mains, de cheveux trinquent à même le sol sur les quais. L’eau absorbe les regards solitaires. Douce, la nappe du canal miroite entre deux haies d’humains. Chacun semble tirer vers soi la couverture de cette quiétude liquide. J’en attrape un bout et me dissous un moment dans la mollesse partagée.

lundi 5 mai 2008

La face cachée du soleil

Depuis deux jours, il fait beau et chaud. Comme ça, sans prévenir, le ciel a viré du gris à bouclettes au bleu rayonnant. Au fait, vous savez pourquoi il est bleu, le ciel ? C'est azurément simple. L'atmosphère est remplie de petits atomes qui mangent tous les rayons lumineux, avec plus ou moins d'appétit. D'ailleurs les rayons bleus c'est dégueu, en tout cas ils aiment pas du tout ça. Alors ils nous les recrachent. Et voilà le travail ! Pire, on vous a dit comment ça se fait qu'on a plus chaud à cette époque ? C'est en fait la faute de la planète qui présente nos têtes au soleil dans une rituelle inclinaison, de manière à ce qu'il puisse jouer aux fléchettes sur nous sans nous rater. En hiver, tout ce qu'il peut faire à la rigueur, c'est nous frôler de ses rayons, nous caresser la tête. Alors on le sent à peine. Six mois plus tard, grâce à cette révérence terrienne très protocolaire, il nous les plante tout drait dans le haut du crâne, ses rayons. Eh bien, vous me croirez si vous voulez, mais quand le vomi d'atomes est à son comble, et lorsque le soleil commence à embrocher les humains, ces derniers exultent et se tortillent au bout de ses piques. C'est comme ça qu'on reconnaît l'été ici.

Une belle journée de mai à Paris et c'est bien simple, le jardin du Luxembourg se transforme en rame de métro : un monde fou et pas la moindre place assise. J'imagine aujourd'hui Seurat voulant y peindre une oeuvre du genre de la grande Jatte. Il n'aurait pas son pareil pour rendre la luminosité des lieux avec sa technique divisionniste (ou pointilliste, pour ceux qui préfèrent ce terme teinté d'ironie). Ensuite, il ne lui resterait plus qu'à mettre des yeux et une bouche à chaque petit point de son tableau pour figurer la densité humanoïde. On appellerait peut-être ça le multipliyisme.


Depuis deux jours, les chaises des terrasses ont des allures de champs de tournesols, le bitume et nos pieds vite ampoulés libèrent leurs âcres parfums ; sous les toits en zinc et derrière les baies vitrées, la grillade humaine court siroter un breuvage industriel ruineux dans le bruit des moteurs. Oui, le beau temps en ville, ça a quelque chose d' incohérent. On savait déjà que la vie citadine n'est pas tout à fait normale, la clémence des éléments vient nous le rabâcher. Alors on fait ce qu'on peut avec cet encombrant don du ciel.

samedi 26 avril 2008

surmenage 100% bio

Je suis é-pui-sée. Ma journée a été bien remplie. Jugez plutôt. J'ai vu un pré parsemé de fleurs sauvages. L'eau d'un ruisseau chantait sous le trèfle. J'ai fait peur à un agneau échappé qui dégustait l'herbe haute du sentier. Le rossignol planqué dans la broussaille était moins farouche : pas peu fier, il m'a offert une partie de son répertoire tandis qu'au loin les brebis répondaient de temps en temps à leurs petits. J'ai aussi écouté mes pas : ça craquait, frottait, ventousait, bruissait, frôlait... En parallèle, lilas et pommiers fleuris tentaient de me faire emprunter de plus longs chemins. Quelques génisses intrépides venaient me considérer. Vous voyez ? Je ne savais plus où donner de la tête. Débordée comme une mare au sortir de l'hiver. Vraiment, la campagne au printemps, c'est exagéré.

jeudi 24 avril 2008

A l'heure où gambadent les génisses rousses

Je sais pas vous mais moi la campagne ça me met en joie. Et la campagne, c'est mon Allier. Hé oui, Moulins me donne des ailes (bon ok j'arrête). Quelque part au milieu de la carte de France se trouve planté un décor de rêve qu'on appelle le Bourbonnais. C'est connu le Bourbonnais, même si c'est pas du tout là qu'on fabrique le bourbon. Y'a rien que toute une dynastie de rois dont les ancêtres viennent de là, j'ai donc nommé les Bourbon (de Henri 4 à tous les Louis à partir de 13). Pas mal non ? On y fait aussi de la moutarde. Et mazette, quand on y a goûté, à la moutarde de Charroux, c'est l'addiction assurée. Vous l'aurez compris, j'aime ce coin qui n'est ni ma région d'origine ni celle de ma famille. En gros ici je me contente d'être une imbécile heureuse qui n'est pas née quelque part (si vous saviez comment s'appelle le patelin où je suis née mais là n'est pas le sujet). J'avoue cependant que j'ai une façon bien à moi de profiter de ce riant paysage vallonné. Je pianote sur le net à qui mieux mieux en relevant la tête de temps en temps pour regarder par la fenêtre et soupirer "ah c'que c'est chouette la nature", avant de repiquer du pif sur mon clavier. ET ALORS ! J'ai bien le droit d'être une geek tout terrain ! Je me souviens des temps anciens (c'était l'année dernière, j'étais jeune) où je culpabilisais de ne pas "profiter" assez de tout ce vert, de chaque rayon solaire, du moindre brin d'herbe, etc. A présent je dis halte à la tyrannie vacancière qui veut que mon emploi du temps ressemble à celui d'un ministre des eaux et forêts sous prétexte qu'il faut en "profiter". Tirer profit de tout, ou comment se fabriquer un stress inutile en courant après des exigences venues d'on ne sait qui. Vous savez quoi ? Je suis heu-reuse. Je trottine après les génisses quand ça me chante, je demande à la voisine la différence entre un mouton et un bélier, j'écoute le bêlement des agneaux entremêlé de piaillements de volatiles en tous genres, j'écris et surtout je suis avec mon papa. Pas une agence de voyages au monde ne me dénicherait aussi précieux séjour.