Zoridae a décrit mon Paris familier et vivant. Vous savez, celui de ses habitants et de ceux qui viennent y travailler, pas la carte postale. Son texte est saisissant de vie. Je l’appelle désormais Zola-dae parce qu'elle nous engloutit de ses mandibules à mots et nous voilà dans le ventre de Paris.
Elle me suggère d’écrire aussi sur cette ville. Voici donc un texte sur un lieu qui m’est encore un peu étranger : mon nouveau quartier, le pont tournant de la Grange aux Belles. Ici ce n’est pas la vie parisienne, c’est le brouhaha en suspens, un refuge, un lieu de glande, un immense bac à sable avec jeux aquatiques. On y est en goguette, on s’y rejoint. Même la circulation peine à rester infernale, régulièrement soumise à la mécanique du pont qui pivote avec majesté pour laisser passer les bateaux.
En sortant de chez moi, je lâche la porte de bois qui insiste pour se fermer seule et me dirige vers le canal. Je suis contente parce que je tombe d’abord nez à feuille avec divers arbustes en pot. Mes trajets débutent toujours par la traversée d’un bosquet bariolé embaumant le terreau. Depuis que j’habite Paris, mes joies sont simples. Je peux trouver la vie belle parce qu’une brassée d’azalées me considère de tous ses yeux.
Mi-gérant, mi-ornement, le fleuriste est assis parmi les plantes de sa devanture. Il a un décolleté que mes copines me racontent quand elles viennent me rendre visite. A côté, la récup’ optimisée en guise de déco à vendre emplit une vitrine éteinte. De vieux meubles repeints en violet vif. Il n’y a personne. Un sifflement d’admiration retentit : on vient d’entrer chez l’épicier. La foule est plus loin, aux terrasses que j’évite en empruntant la chaussée. Devant le PMU, on est plus masculin et âgé qu’au bord de l’eau. Deux tenanciers chinois encaissent argent et provocations d’un client, ivre de rouge et de désir pour le jeune homme qui vend du tabac. A l’angle de ma rue et du quai, des tables plus lourdes où des couples élégants se font servir de grandes assiettes presque vides. Ils se tiennent droit et absorbent pour la plupart un petit pavé de purée verte.
Je traverse en lançant un regard noir au cycliste qui avance à l’intuition. C’est une zone où les badauds ont le globe oculaire qui s’affole. Ils marquent dans leur pas l’hésitation à modifier leur trajectoire. Un bruit animal entre en dissonance avec la rumeur de la ville. Des femmes seules passent en face. Objet du trouble, un homme s’ingénie à couvrir le flot de l’écluse. Les deux débits rivalisent et chuintent de concert. Il crie sur un ton de fin du monde qu’il connaît le paradis et qu’il est enceinte d’amour. Des enfants se tournent vers leurs parents pour partager leur amusement. Il me dit ça à moi. Je le regarde, il me fixe sans me voir puis se tourne pour continuer son message à l’air libre. Il ne veut pas déranger, juste hurler ce qui le point sur le pont. Je me demande s’il existe une association Psychiatres Sans Frontière. Je me dis que le soutien psychologique est un soin de riches, un truc pour mangeurs de pavés verts.
A présent derrière moi, le vociférant pacifiste disparaît derrière des grappes se mouvant tous rires dehors. Des paquets de genoux, de mains, de cheveux trinquent à même le sol sur les quais. L’eau absorbe les regards solitaires. Douce, la nappe du canal miroite entre deux haies d’humains. Chacun semble tirer vers soi la couverture de cette quiétude liquide. J’en attrape un bout et me dissous un moment dans la mollesse partagée.


