Raphaël, L'école d'Athènes (détail), 1510Parigots têtes de veaux ?! Que vient faire une grève parisienne des écoles primaires devant la nécessité d'unir nos forces face à la réforme ? Voilà la réflexion qui me viendrait si j'étais en province et que parvenaient à mes oreilles les infos molles de radio machin.
Il va vous falloir comprendre notre exaspération nationalo-locale. Cette grève a été décidée il y a à peine deux semaines, suite à l'interdiction par notre inspecteur d'académie d'une réunion d'information syndicale. Avant cela, la circulaire obligeant les collègues à se déclarer grévistes plus de 48h avant la grève par fax individuel ET par mail (sans quoi, pas de grève !) nous avait déjà un peu chauffés. Ladite circulaire est en effet une interprétation de la loi un poil approximative et surtout, elle vise à mettre un maximum de bâtons dans les roues aux vilaines graines de grévistes que nous sommes.
Je vous avais parlé d'une clause précisant que nous avions le droit de devenir non gréviste au dernier moment et que nous avions décidé de tous appliquer afin de provoquer quelques remous dans la mise en place du service minimum d'accueil.
Là où je me gausse, c'est que la grève d'aujourd'hui est tellement suivie que le service minimum est impossible à mettre en place. Le gouvernement va faire une fine découverte : on ne trouve pas 2000 animateurs - formés pour garder de jeunes enfants - sous le sabot d'un cheval. Delanoë, toujours un brin funambule gauche-libéral, en fait l
'amère expérience puisqu'il fait appliquer le service minimum tout en dénonçant son impossible mise en oeuvre dans un cas de forte mobilisation comme aujourd'hui.
Bon, à part cette attaque à la liberté syndicale citée plus haut (c'est déjà pas mal !), tout ça ne vous dit pas trop pourquoi les maîtres et maîtresses parisiens sont énervés. Peut-être ne savez-vous pas que la ville de Paris est une académie à elle toute seule, chapeautée par un inspecteur d'académie avec un style bien à lui.
Savez-vous par exemple que l'application du soutien scolaire est très différente d'une académie à l'autre ? En gros, on a enlevé deux heures par semaine d'école aux élèves (les fameux samedis matins) et on a voulu transformer ces heures en soutien aux élèves en difficulté. Ce soutien représente un paquet de 60 heures à répartir, à raison d'environ 2 heures par semaine. Nous, enseignants du premier degré, avons encore des samedis et mercredis matins travaillés car nous devons effectuer 108 heures en tout, hors temps de classe (réunions, rédaction de projets d'école, formation etc.).
D'une académie à l'autre, les 60 heures dévolues au soutien sont gérées de manières très diverses. Telle académie préconise l'utilisation de 6 heures à la préparation des 54 heures de cours restantes. Telle autre estime qu'une heure de soutien nécessite une heure de préparation et partage les 60 heures en deux : 30 heures de préparation des séances adaptées aux besoins des élèves en difficulté pour 30 heures avec eux. Comme nous ne sommes pas formés pour gérer efficacement les difficultés spécifiques de certains élèves (dyspraxie, dysphasie, élèves non francophones, etc.), la préparation est un minimum nécessaire. Eh bien je suis heureuse de vous annoncer qu'à Paris, on est tellement fortiches qu'on se passe de préparation ! L'inspecteur d'académie nous met directement devant les gosses et nous prie d'effectuer les 60 heures avec eux. Même Darcos n'a pas osé suggérer cela. Tout ça pour vous dire qu'on se fout des mômes, du moment que ces salauds de fonctionnaires font leurs heures avec eux. Exemple de situation vécue par moi :
(résumé des épisodes précédents) Marie-Georges fait partie des enseignants dits de "quatre quarts temps", heureux élus qui ont une école différente par jour, sans avoir le statut de remplaçant qui octroie une prime pour les déplacements et les inconvénients liés à cette position.
Lundi soir à l'école maternelle machin
- "A la semaine prochaine, Marie-Georges, on démarre le soutien, hein, n'oublie pas !"
-"Ah euh oui et comment ça se passe ?"
- "Oh ça on en parlera jeudi midi en réunion mais comme tu n'es pas dans notre école ce jour-là bin on te dira après."
- "Ah ok."
Le lundi suivant
Comme d'hab, effervescence de 8h du mat à la pause, en priant d'en avoir une avant 11h30. Ouf , bingo, je ne suis pas de récréation à 10h15 ! Pause, donc. Ma directrice déboule :
-"Marie-Georges, le soutien a lieu de 11h35 à 12h05. On t'a mise avec des enfants qui ont besoin d'apprendre à coopérer. "
- "Euh, ah ?! Comment on fait ?"
- "Bah, tu leur fais faire un jeu où ils doivent coopérer."
- "..."
La fin de la récré sonne. Je file récupérer mes 27 élèves - qui ont tous quelque chose à me raconter en même temps (ils ont 4 ans) - en me répétant en boucle "coopérera, coopéreram, coopéreras, coopérarum...". J'ai une heure pour chercher quoi faire tout en lisant "Emilie n'aime pas le soutien scolaire" à ma classe.
Voilà. Je vous ai donné un exemple, vu par le petit bout de ma lorgnette. Je rappelle que le soutien vise - à terme - à remplacer les enseignants spécialisés qui jusqu'à présent s'occupaient des élèves en difficulté sur le temps de classe, en les prenant en petits groupes. Ca s'appelle le réseau ( ou RASED, en sigle, réseau d'aide spécialisée aux enfants en difficulté). Ca marche très bien. En tout cas j'ai toujours vu ces élèves progresser rapidement avec ce système. Suppression prévue à la rentrée prochaine. Les enseignants spécialisés auront une classe, comme tout le monde, et tout le monde - formé ou pas, préparé ou pas - fera du soutien bancroche hors temps de classe, histoire d'allonger les journées des vilains petits canards avec des cours moins efficaces.
Conclusion : non à la suppression du RASED !
Sur ce, je file agiter une pique devant le rectorat, au son de "Ah ça ira". Oui je sais, c'est un peu radical, je m'en excuse auprès des rocardiens que j'aime bien. Mais là j'ai encore deux mots à dire à notre inspecteur d'académie de Paris...