Barcelo, Tomate central, 2004Tous les matins c'est pareil.
Coups de sifflet à 6h30 : il faut se lever. Le vieux moniteur chauve, en short et chaussures de foot, est en pleine forme. Il passe dans les couloirs en nous vrillant les oreilles. Je me demande si c'est le sifflet qui le rend aussi jovial.
Nous avons une vingtaine de minutes pour nous bousculer aux toilettes et enfiler une tenue de jogging.
J'ai mal dormi. Je suis tombée de mon lit superposé en pleine nuit. Je me suis réveillée au moment où la chaise qui sert de chevet à ma voisine du dessous était à deux doigts de ma tête. En grimpant à tâtons sur la petite échelle métallique pour regagner ma couche, j'ai entendu la monitrice étouffer un rire sous ses draps.
On se dépêche, vite, un tee-shirt, un jogging, vite, tous en bas.
Il fait déjà chaud. Le parc sent le pin séché et l'abricot. On part à petite foulée. Je m'arrête de courir chaque fois que je passe derrière un bosquet. Le verger et le bois que nous traversons regorgent de planques.
Après le petit-déjeuner et la douche, c'est danse pour nous. Le troupeau de garçons se dirige vers le terrain de foot.
"Vous allez choisir une plante dans le parc et essayer de l'imiter". Ô chance, l'occasion de me cacher encore !
En basket, je fais comme à l'école. Je joue à marcher comme une funambule sur la ligne qui délimite le terrain ; je ne m'occupe pas de ce qui se passe dedans.
Je saisis toute opportunité de fuir. Je suis volontaire pour aller remplir les gourdes. Je traverse l'allée bordée de quelques rosiers un peu secs. Je trottine jusqu'au bâtiment avec les bouteilles, partagée entre l'envie de flâner et celle de mener à bien ma mission afin de conserver ce précieux rôle. En revenant, je cherche une nouvelle idée pour m'échapper.
Ce midi, le menu annonce une paella. Dans le plat en inox, des grains de riz flottent dans un liquide brun. Au goût, on sent bien l'eau du riz. Je savais pas que c'était ça, la vraie paella.
Quand l'heure de la piscine arrive, je désespère. Impossible de lézarder, les moniteurs font tout pour que nous nous activions d'une manière ou d'une autre. Je reste à barboter là où j'ai pied pour leur faire plaisir.
Ils sont ridicules. Il y a le blondinet à moustache. C'est le beau gosse de l'équipe. Je le déteste. C'est lui qui a dit devant mon père que je ne serais pas obligée de jouer au basket. Tu parles !
A la piscine, il adore jouer avec les grandes de quatorze ans. Surtout celle qui a un maillot blanc qui devient transparent une fois mouillé. Il l'enlace lorsqu'elle sort de l'eau. Elle rit d'un air pas dupe et lui demande pourquoi il fait ça. Il marmonne "hein", les yeux rivés sur sa poitrine. Le deuxième moniteur est aussi minable, mais dans un autre genre. Il a l'air d'admirer le beau et de vouloir l'épater. Il est brun, les cheveux en brosse et a de toutes petites jambes; on dirait des saucisses cocktail. Il marche les bras arqués, entendez : par excès musculaire. Quand il plonge, il se cambre dans le mauvais sens et fait des soubresauts de carpe avant d'entrer dans l'eau. Puis il sort et actionne ses saucisses afin de vite retourner au plongeoir.
Je me demande comment elles ont fait, les trois évadées. Je cherche par quelle fenêtre elles ont bien pu sortir. En tout cas à l'heure qu'il est personne ne les oblige à bouger dans l'eau après une journée de torture.
Le soir, une annonce : "Demain nous irons faire du cheval."
Misère...
"Nous irons dans une colonie qui possède une écurie, à Bisbal".
Oh ! La colo de ma copine !
Je passe un moment dans mon lit à fixer le plafond et ses constellations de moustiques écrasés. Demain je me roulerai par terre jusqu'à ce qu'ils me laissent rendre visite à ma copine. Je m'endors vite. La nuit, je tombe encore.