lundi 13 octobre 2008

Teatro en español

Affiche : Déesse

Et si vous alliez au théâtre ce week-end ?

Je vous conseille vivement le spectacle de la compagnie Latinomania, dont je suis ! Mais ma prestation de comédienne amatrice - bien qu'époustouflante - n'est pas l'unique raison de cette publicité éhontée. L'oeuvre choisie est de qualité. Nous avons travaillé avec un metteur en scène et comédien professionnel et nous avons aimé ça ! J'espère que vous apprécierez aussi.

Nous jouerons des fragments d' Opera Panica de Jodorowsky en version originale.

Entonces si entienden el español (mas o menos, no importa : el nivel es bastante sencillo), vengan !
Les esperamos.

C'est à Paris au théâtre de l'Echo, dans le XXè, métro Maraîchers ou A. Dumas
Vendredi et samedi à 21h, dimanche 17h

Réticence 1 :
"Zut, mon niveau d'espagnol est limite"
-> Nous distribuerons une petite aide à la comprenette en français.
Réticence 2 :
"C'est la crise, j'ai pas d'argent."
-> Il y aura un tarif chômeurs, étudiants, intermittents...
Réticence 3 :
"21h c'est tard et puis j'aurai pas mangé."
-> Le spectacle dure environ une heure.



Venez passer une bonne soirée dans l'ambiance feutrée d'un petit théâtre parisien ...
Entrez dans l'univers panique de Jodorowsky...
Thèmes existentiels, humour noir et absurde au programme !

dimanche 12 octobre 2008

Comète et ballons rouges

Brueghel, le mariage paysan, 1568

Ce matin je me réveillai fraîche comme les légumes que je m'apprêtais à tronçonner d'une lame distraite. Ce n'était pourtant pas gagné : je m'étais endormie tard, en comptant les verres de Côtes du Rhône et de Chablis qui dansaient la conga dans mon réseau sanguin. Les conditions étaient donc réunies pour soulever avec effort des paupières gonflées sur deux bigarreaux contemplant pommettes grises et bouche de bois flottant vaguement en dessous d'un nez rougeaud, dans un concert de symbales temporales. Il n'en fut rien. Je me levai et fis des bonds de cabri jusqu'à la cuisine, fringante comme les carottes qui tournoyèrent bientôt dans ma marmite. Preuve que le vin est bon à la Comète du Kremlin-Bicêtre. Vous l'aurez compris, hier je faisais tinter mon verre avec celui d'autres blogueurs, lors d'une soirée qui avait lieu dans le repaire du maître incontesté de ces derniers.

Le matin de la veille de ce jour, j'avais peur. Je me préparais à explorer une jungle humaine emplie d'affûteurs de billets tranchants, de rémouleurs du commentaire piquant, d'artilleurs de mots contondants et autres arbalétriers du verbe pétrifiant. J'avais passé deux heures à réviser quelques clés d'aikido au cas où. Je savais qu'il y aurait le souverain des blogs politiques, un éditeur ne manquant pas d'aplomb, un végétal souffrant d'un dédoublement de personnalité et un redoutable écrivain-troll. Je devais m'attendre à rencontrer aussi un fakir punk accompagné d'une fée, une graphiste qui élève des hamsters tueurs, un multi-schizophrène doté d'un style d'écriture différent à chaque doigt et sa non moins prolifique compagne, une octopode flamboyante.

En réalité, nichée au milieu de la joyeuse assemblée, je n'eus pas de quoi avoir la frousse. Ce fut même l'inverse : je rencontrai une blogueuse photographe qui jaugea mes limites éthyliques avec une acuité certaine et s'inquiéta de mon sinueux retour au bercail.

La soirée fut détendue, riante, agréable tout du long et méthodiquement arrosée. J'en veux pour preuve la discrète absence qui plana le lendemain chez la majorité des blogueurs concernés. J'ai moi-même des difficultés à publier aujourd'hui, avec une tendance involontaire à taper entre les touches et à fixer l'icône de mon antivirus qui virevolte comme une rondelle de carotte dans son bouillon. Quelques courageux prirent tout de même leur plume et leur cordon USB pour relater cette soirée dès potron-minet. Lisez et admirez. Pour l'heure, je file me coucher après un bol de soupe et une louche de vifs remerciements à l'adresse de nos hôtes.

[Le salon blogs et livres était également fort sympathique. Je suis repartie avec de belles nouvelles Filaplomb sous le bras et une dédicace de Joan.]

mercredi 8 octobre 2008

Blogs et livres

J'irai au salon "blogs et livres" ce week-end. Les éditions Filaplomb seront présentes et même qu'elles s'adressent aux journalistes ici.

Ce qu'absence veut dire

Philippe de Champaigne, La vanité ou allégorie de la vie humaine, 1646

Allons bon, mon ordi me lâche. Il devient bleu et me dit « the system has halted », des fois que je ne l'aurais pas remarqué. Je reviens à la charge à chaque fois. Oui, je le pondrai, ce billet, car je suis énervée et en pleine crise de déraison. Ami lecteur, si tu en as assez des profs qui se plaignent, ferme cette page !

Hier, je commentais chez un privilégié de collègue, au sujet de son dernier article qui me touchait forcément de près vu qu'il parlait de la grève des profs et que j'en suis. Mon comm a peine envoyé, j'en rédigeai un deuxième, écumant de haine envers les remarques précédentes. Puis je décidai de ne pas le publier, consciente de m'emporter un peu plus que de raison. Il faut dire que j'avais relevé une phrase digne du chanteur grolandais Florent Panino à propos de l'absentéisme des profs. Et le taulier de s'épuiser à rappeler une étude officielle qui montre que ledit absentéisme n'est pas plus fort dans ce métier que dans les autres. Oui mais cher collègue, je crains que, tel le lapin rose du métro, tu risques de te faire pincer les doigts très fort à ce jeu-là. Celui qui aime à proclamer que les enseignants sont d'éternels travailleurs velléitaires profiteurs du système n'ouvrira point les yeux devant réalité moins simple. Il aime à se draper dans l'idée reçue ; berce-le chaudement il a froid...

Alors dans un sursaut d'énergie, après une journée entourée de 24 enfants (effectif rendu très correct par l'absentéisme de 3 petits) à qui je fis apprendre à repérer des sons dans des mots, à comprendre une histoire, à utiliser des outils techniques, à faire de l'EPS, que je surveillais en récréation, dont je soignai chagrins, plaies et bosses habituelles, tout cela en préparant avant et en rangeant après, en discutant avec les collègues revenant du soutien scolaire yeux rouges et sandwich à la main d'une progression éventuelle en sciences et en EPS, après avoir emprunté du paracétamol à ma directrice, par chance équipée car victime de la même migraine que moi ce matin-là, bref, après cette journée type, toussotant bêtement grâce à un énième microbe tout juste assez virulent pour m'empêcher de hausser la voix lorsque la classe s'agite, je pondis une prose désobligeante à l'adresse du commentateur drapé et m'en autocensurai la minute suivante.

Il dit donc que les profs sont souvent absents. Il ignore peut-être que ce métier nous expose à un boisseau de virus dont on se passerait bien volontiers. Il précise que cet absentéisme ne concerne pas uniquement les maladies. Je cherche dans ma mémoire de jeune prof les motifs autres qui ont pu me faire manquer mon travail et en effet, le bougre a raison : j'en trouve. Je me souviens avoir enterré ma mère et ma grand-mère à deux mois d'intervalle et avoir dû prendre des jours pendant qu'elles étaient mourantes, vu qu'elles n'étaient pas de ma région. Oui, mais elles eurent la décence de mourir pendant les nombreuses vacances scolaires dont nous sommes bénéficiaires. Il faut dire que ma mère était elle-même institutrice et n'a jamais manqué son travail, même lorsqu'elle perdit sa fille. Ma soeur aussi, par conscience de son métier d'élève, est décédée en juillet après avoir brillamment réussi son CM2.

Je continue ? Je sais ce que ce débile penserait s'il me lisait : que je m'emporte de façon ridicule (je te l'accorde, mais qui s'y frotte me pique), qu'il ne voulait pas parler de moi en particulier, que les instits c'est pas pareil que les profs de collège et autres conneries, surpris qu'il serait de découvrir qu'il y a des gens derrière ses mots. Comme si le monde n'était pas peuplé de cas particuliers. Mais j'oubliais : la complexité, ça file le vertige, mieux vaut se donner l'illusion d'avoir tout compris en une phrase. Il est beaucoup plus normal que l'ensemble d'une profession (tout de même difficile. Si, j'ose le dire) encaisse les attaques sans fondement de ceux qui n'y connaissent rien et se rassurent en autant de temps qu'il en faut pour combler l'espace entre une majuscule et un point. Si tu m'avais dit ça en face, ô subtil commentateur, j'aurais sans doute hésité entre la mandale de bon aloi ou l'inscription de force au concours de professeur. Je ne sais pas ce qui aurait été le plus douloureux pour toi.

Sache tout de même qu'hier nous avons décidé dans plusieurs écoles de venir travailler un jour de grève, de marquer cette journée d'action d'une autre façon et de manifester un dimanche. Une vraie révolution dans ton monde intérieur, ces profs qui n'ont pas profité de l'occasion pour exercer leur absentéisme chronique, non ?

Pour ceux qui soutiennent une autre perspective que l'éducation au rabais : hier, nous nous sommes déclarés grévistes et sommes venus travailler, prenant au pied de la lettre une circulaire qui disait que nous avions le droit de changer d'avis au dernier moment. Comme le service minimum est mis en place, les mairies prévoient notre remplacement en fonction du nombre de profs qui se déclarent en grève 48 heures avant. Nous avons décidé de provoquer la venue des remplaçants tout en « changeant d'avis au dernier moment » et donc en venant bosser. Nous espérons avoir ainsi inauguré le concept de service maximum (remplaçants et instits en présence) et surtout avoir mis un joyeux bordel dans les comptes.

dimanche 5 octobre 2008

Retrouvailles

Degas, Les repasseuses, 1884

La première fois que je mis les pieds au lycée, je remarquai qu'ils marchaient sur du bois. Vieillot et chaleureux, le plancher gondolé résonnait sous nos pas dans l'imposant bâtiment en forme de banane. Le lycée Lumière à Lyon fait dans l'étendue : c'est un ensemble composé de trois longs édifices et d'un gymnase avec piscine. Je mettais dix minutes à en contourner la cour pour atteindre le portail d'entrée diamétralement opposé à mon arrêt de bus. C'était rageant d'arriver en retard par la faute du périmètre de l'établissement, qui mettait ses barreaux dans les roues de mes jambes. Parfois je préférais avoir lambiné : une fois le portail fermé, nous pouvions emprunter une petite porte plus proche.
Dans ce nouveau décor, nous n'étions que deux du même collège, mais nous n'allions pas copiner pour ce motif alors que nous avions passé quatre ans à ne pas nous causer. Je scrutais les visages de mes nouveaux camarades, sans doute aussi fiers que moi. Nous étions les élus d'une sélection sur dossier, les têtes de liste ayant intégré une classe de seconde avec option "lourde" en arts plastiques. Nous ne connaissions alors rien de l'aura de déchetterie qui nimbait les filières littéraires et artistiques.
Je vis une autre fille seule, aussi haute qu'hautaine. "Qu'elle est belle !" pensai-je. Yeux et cheveux grands, elle semblait échappée d'une colonie de Sylvidres. Elle tournait la tête de chaque côté avec l'air de ne pas aimer cela. La plupart des néolycéens arboraient un rictus de survie et acquiesçaient aux remarques de tout le monde, pressés de trouver un premier copain de parade.
Un peu plus tard, j'eus l'occasion d'approcher la fille haute. Elle me parla et un monde de fantaisie s'échappa de sa bouche. Je me rapprochai d'elle. Nous avions le même goût pour les grimaces et les mots inventés. Nous passâmes bientôt les heures de cours à inventer une langue aux sons improbables et à en rédiger le lexique. "Lunettes", par exemple, se traduisait par "glougloux". Nous avions quelques règles de grammaire truffées d'exceptions. Je me souviens du système des nombres dans cette langue, que nous avions simplifié à l'extrême : "u" signifiait un, "uu" deux, "uuu" trois, etc.
Nous séchâmes ensuite, pour aller faire de l'auto-stop dans les monts du lyonnais ou entonner la chanson d'Obélix dans les couloirs du métro de la Part-Dieu. Nous adorions Gotainer, Gogol premier, la Jenlain, tenir des propos incohérents et imiter l'air interrogateur de Benny Hill. Elle me téléphonait chaque 25 décembre, articulait "Noëëëël" et raccrochait, parce qu'elle avait entendu ça dans un de ses films cultes, "Le viager". Aux alentours du bac, nos chemins se décroisèrent.
Les mots biscornus me revinrent par un message il y a quelques jours. Le site Copains d'avant a fait son oeuvre. Il réserve donc parfois de belles surprises. Nos interjections joyeuses fleurissent à présent dans une correspondance baroque, au goût de madeleine un peu folle.

lundi 29 septembre 2008

Profonde Marie-Georges ?

Taddeo Zuccaro, La décollation de Saint Jean-Baptiste, 1560

Je dirais même plus : Marie-Georges Profonde ?
Au détour d'un commentaire chez Zoridae, monsieur Poireau m'a un jour demandé d'où venait mon nom. "Es-tu l'amie de Jacques Facial ?" s'interrogea un autre blogueur.
Cher monsieur Poireau, comment vous démontrer que je n'aurais pu trouver plus adéquat pseudonyme ? Je veux dire : oui, c'est avec joie que j'accepte de vous en narrer l'origine et vous dire combien il me sied, comme le gant va à la main, la vache au taureau, le veau à l'abattoir.

Je l'ai adopté (le nom, pas le veau) pour plusieurs raisons. Un prénom tant masculin que féminin, une consonnance politique (grâce à madame Buffet) et racoleuse (après coup je souligne son utilité pour attirer quelques brebis égarées de Google et feindre dans mes stats une multiplicité de visiteurs), un soupçon d'oralité freudienne et un jeu de mot à la noix, ce nom est un concentré de ce qui me caractérise.

En réalité il ne date pas du blog. Marie-Georges Profonde était une des protagonistes d'une méthode d'apprentissage du français que nous avions inventée, mes collègues et moi, alors que nous enseignions à Séoul. Las de prêcher une grammaire impossible et des leçons de "civilisation" fleurant bon le camembert et le Chanel 5 sur fond de photos de côte d'azur, nous rédigions à nos heures libres dialogues improbables et exercices stupides afin de nous détendre.

Toute méthode de langue comporte des personnages pittoresques, avec leur fiche d'identité en préambule, leurs dialogues au début de chaque double page, d'où découle une leçon de grammaire et un thème de civilisation. Nous suivions scrupuleusement cet ordre canonique. Notre manuel s'appelait "La méthode pour rien". Je restitue ci-après ce qu'il me reste de nos identités. Pour l'heure, ma mémoire flanche concernant les comparses de Marie-Georges. Mais lorsque j'aurai remis la main sur cet ouvrage d'inutilité publique, je le brandirai à la face du monde en en diffusant les dispensables enseignements.

Nom : Profonde
Prénom : Marie-Georges
Âge : moins de 26 ans
Profession : agent d'ambiance dans l'ascenseur du Crédit Lyonnais de Séoul
signe particulier : secrètement communiste, se transforme la nuit en Super-Hue

Nom : Lavoinée
Prénom : Arlette
Âge : moins que ça
Signe particulier : secrètement catholique (collectionne les chapelets)

Nom : Philou
Profession : tourneur fraiseur sur fromage à l'ambassade de France de Séoul

Nom : Degôche
Prénom : Grosscônne
signe particulier : secrètement de droite.

Ces héros se croisaient régulièrement à Carrefour. De leurs rencontres naissaient dialogues de sourds et répliques alambiquées, chargées d'objectifs linguistico-culturels au service de la leçon à venir. Comme dans les vrais manuels.

Extrait de dialogue :
Au rayon foie gras
"- Stop ! Arrêtez ! Halte au génocide des volatiles de Noël !
- Qui êtes-vous ?
- Je m'appelle Arlette Lavoinée, j'ai moins que ça. Et Vous ?
- Je m'appelle Grossconne Degôche.
- Vous êtes noble ?"

Exercice de civilisation : "La France compte plus de 350 fromages. Citez-les un par un."
Exercice de syntaxe : "Mettez rien à la place des trous. 1 Chirac, il fait ..... qu'à dire des conneries. 2- J'en ai .... à foutre." etc.
Exercice de phonétique : "Apprenez à distinguer le son /m/ du son /R/. Répétez plusieurs fois : J'parie ma culotte. J'pas mis ma culotte."

Faites-moi dire ce que je n'ai pas dit : les vrais manuels de français langue étrangère sont à peine mieux faits.

L'aventure prit fin en 2001 lorsque je revins du pays du matin calme, après avoir contribué pendant un an à la diffusion de cette culture qui nous étreint tous ici dès le réveil : romantisme, menus de la Tour d'Argent et haute couture. Quant à Marie-Georges Profonde, elle ne reprit du service qu'à l'ouverture du présent blog, en avril 2008.

dimanche 28 septembre 2008

Trop la classe

Jeudi, école maternelle Truc

- "Ravie de te rencontrer. On ne se connaîtra probablement jamais car tu es là une fois par semaine et on ne se croise pas ce jour-là. Prends de la distance avec tout : personne ne reconnaîtra ton travail. Apprends à te détendre : il faut que tu tiennes toute l'année. Et puis les enfants ont besoin de voir un adulte épanoui. Contente de t'avoir connue."
Il y a des gens, comme cette collègue, qui ont trop la classe. Moi j'ai juste trop de classes. 4 cette année, ce qui fait 4 écoles, 4 directrices, 4 équipes, 4 collègues qui bossent à 75%, et avec qui avoir une correspondance chaque semaine pour caler mes cours dans leur programme, 4 réunions de rentrée, 4x27 élèves. Je ne suis pas remplaçante, je n'ai aucune compensation financière au surcroît de travail que cela représente (ça a existé mais ça n'est plus, la satisfaction de mener à bien sa mission de service public primant forcément sur l'appât du gain), c'est comme ça et c'est juste une mauvaise année à passer.


Vendredi, école élémentaire Machin

- "Tu sais, la directrice est pas du tout comme ça d'habitude, là elle était stressée parce qu'on doit mettre en place le soutien. C'est pour ça qu'elle s'est énervée. C'était pas contre toi".
Je me doute mais lui en veux un peu quand même. Elle me reproche le fait que ma collègue ne m'ait pas téléphoné pour me parler du soutien. Je ne peux qu'hausser les épaules. Elle insiste. Je n'y suis toujours pour rien. Elle commence à se lamenter qu'elle travaille trop alors comment voulez-vous si en plus... Je décide d'entrer dans la danse histoire de me défouler aussi. Tant pis pour l'ambiance. Je lui dis que j'ai fait 4 réunions de parents, elle réplique "et moi 5" avec la mauvaise foi de la dirlo qui est, dans les faits, passée se présenter 10 minutes dans chaque réunion. Je rétorque "j'ai 4 classes", elle surenchérit "j'ai travaillé tout le mercredi et le samedi". Euh pareil pis toi t'as pas de cours à préparer, t'as pas de classe, nananère bon ok je me tais histoire d'enrayer le moulin à plaintes. Les collègues sont liquéfiés sur leur chaise, les plus anciens tentent de la calmer en lui répétant que je n'étais pas là cette semaine, que je ne peux pas savoir ce qu'elle me demande, que ma collègue lui donnera un papier etc.

Le même jour, effervescence devant la photocopieuse dès 8h00. Tout le monde a des copies à faire pour ses élèves. "Je t'en prie", dis-je à la collègue qui me précède et me le fait remarquer au cas où je ne l'aurais pas vue. Elle me sourit et plaisante : "Oh mais j'y vais même si tu ne m'en pries pas !". Je devrais m'esclaffer, je pleure. Elles sont deux à ouvrir des yeux ronds comme des billes. "Ca va ?" me demandent-elles doucement. "Oui. Pleure quand manque de sommeil, me suis levée à 6 heures. Moral d'acier, juste fatigue." Ce n'est presque pas mentir.

Je suis une pleureuse assidue. Malheureuse non, je larmoie fréquemment, c'est tout. Joie, colère, tristesse, tout s'arrose. J'ai découvert ça avec une psychothérapie. J'ai passé 3 ans, à raison d'une à deux fois par semaine, à pleurer pendant 30 minutes et à payer à la fin. C'était un brin surréaliste. La conclusion s'est imposée : pas grave, c'est comme ça. Toujours atteinte d'épanchement lacrymal récurrent, je ne suis pas déprimée le moins du monde. Ma vie est belle et bien remplie, pas seulement par mon travail. Mais une conjonction d'éléments m'a empêchée de préparer mes classes. Avoir des situations d'apprentissage à proposer aux élèves, vous pensez que c'est l'essentiel du travail du prof, n'est-ce pas ? Je suis de votre avis. Dans un monde simple, l'enseignant peut organiser ses cours et ses corrections de cahiers.
Cette semaine donc, on eut dit que tout s'était organisé pour plonger mes prépas dans l'eau de la fontaine pétrifiante. Je vous passe les soucis purement techniques "Bah qu'est-ce qu'il a cet ordi ?! Je dois imprimer argh ça sonne". Stupeur enclenchée, sécrétions oculaires parées au décollage...
Tout ce que je demande à mes larmes, c'est qu'elles ne se pointent pas devant les élèves. La veille, c'était hélas pendant que je surveillais la récré mais comme je porte des lentilles, j'avais pu feindre une anodine irritation de la cornée. Là, meubles sauvés une fois de plus : 5 minutes après le blues de la photocopieuse, je menais ma classe victorieusement. Yeux de lapin insomniaque mués en prunelles assassines, regards noirs décochés à l'arbalète aux zozos sortant du rang et sourire conquérant de la maîtresse qui a moult choses à leur apprendre. La maîtresse, elle maîtrise. Elle assure, elle a tout prévu.
Ce qui me rend dingue, c'est lorsque l'Education nationale se laisse pousser la barbe kafkaïenne. "Réponds présente partout, Marie-Georges, nous n'avons pas besoin de ton avis mais tu dois être là. Tes préparations de cours, ce n'est pas notre problème." Les priorités deviennent secondaires. Panique à bord : nous devons organiser le soutien tout de suite. C'était pour le 3 octobre, mais les gens d'en haut ont vociféré : ça n'est plus pour octobre, c'était pour hier. Rendez vos copies et que ça saute ! Qui fait quoi quand et avec quels élèves ? Quid des 108 heures des samedis que nous vous avons enlevées ? Viendrez-vous le mercredi ? Soutien à midi ? Le soir ? Les élèves en difficulté seront ravis de se coltiner du soutien pendant que le reste de la classe criera "ouaiiiiiis c'est la récré !!" en galopant dans le couloir. On les prive de pause repas ou de pause goûter ? Nous hésitons. Assez réfléchi, on veut des tableaux remplis avec des heures !
Réunion de parents jeudi soir jusqu'à 19h30 (découverte professionnelle : être au boulot de 8h à 19h30 dont 6 heures avec enfants, ça fatigue), dans laquelle je fis acte de présence car, comme vous le savez, on ne me demande rien, je suis simplement la maîtresse du vendredi ; réunion le lendemain à 12h15 alors que je comptais mettre à profit la pause déjeuner pour enfin trouver des documents intéressants pour les élèves. On m'a sommée d'être là, là, là et puis là, rien d'autre. Vous avez déjà essayé d'être là là là devant des élèves pendant 6 heures sans avoir pu préparer quoi que ce soit avant ? Heureusement, j'ai l'expérience du théâtre d'impro et surtout, un reliquat d'exercices de la semaine passée. J'ai joué la comédie de la rigueur, de la cohérence, j'ai aboyé "dépêchez-vous, le programme est chargé aujourd'hui, vous avez plein de choses à faire !" tandis que mon journal de bord était d'un blanc étincelant. C'était beau comme une pièce de Ionesco.

Dimanche, maison

"Scorpions : mettez à profit cette journée pour ne rien faire."
Purée, heureusement que ça tombe un dimanche. C'est bien foutu, les planètes.

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mercredi 24 septembre 2008

123 de 5 à 11

Fragonard, La liseuse, 1771

Argh, Zoridae attaque ! L'inspiratrice et mère nourricière de ce blog a saisi une bombe de peinture aérosol et m'a tagué un immense "123" dans le dos. Un tag connu comme le loup blanc. Y'en a même qui l'ont reçu et qui, au lieu de s'y atteler, partent loin, comme si de rien n'était. Tsss ! Ce n'est pas joli joli, madame Audine. Car moi, face à l'appel de la ville blanche, nul doute que je rétorquerais illico "je peux pas, j'ai tag".
D'autres petits malins ont voulu court-circuiter le présent tag en m'en proposant un autre : "expliquer la fin de 2001, odyssée de l'espace". Le perfide, sans doute au courant de mon agoraphobie galopante, se gausse d'avance de me voir liquéfiée à la revoyure de la machine à régurgiter des cosmonautes dans l'espace. Il a quand même trouvé un comparse prêt à se coltiner le sujet : un gars qui se dissout chaque matin dans l'espace de sa cafetière. D'autres prétendent avoir toujours voulu écrire sur le sujet. Si ce n'est pas un complot organisé pour que je me vautre dans l'impossible, tête la première et nez dans le ruisseau, ça y ressemble bigrement.

Le tag que j'honore aujourd'hui est très structuré. Je me dois d'en copier ci-après le

Règlement :

  1. citer la personne qui vous a tagué et mettre un lien vers son blog ;
  2. indiquer le règlement du jeu ;
  3. ouvrir un livre que l'on aime à la page 123 ;
  4. recopier à partir de la cinquième phrase et les cinq phrases suivantes ;
  5. indiquer le titre du livre, le nom de l'auteur, de l'éditeur, ainsi que l'année d'édition ;
  6. taguer 4 personnes dont vous souhaitez connaître les lectures et les avertir sur leur blog.
Ceux qui l'ont fait l'ont vu : l'exercice est rageant. Ce n'est pas son livre préféré qui possède la plus belle page 123. En ce qui concerne mes lectures, La beauté malade de D.H. Lawrence n'en possède pas tant et Le château de Kafka ressemble trop au dernier article de Balmeyer à cet endroit précis (la cafetière comme figure filée dans l'art de l'absurde ?). Quant au Capital de Marx, il ne présente là que 4 phrases, la page étant occupée par des notes qui en rongent les trois-quarts.
Voici donc l'extrait de la 5è à la 11è phrase que j'ai décidé de reproduire ici, parmi toutes les pages 123 que je me suis tapées hier (non sans un certain plaisir, j'avoue) :

"- Daniel, vous êtes blanc comme une cuisse de bonne soeur. Tout va bien ?
Un souffle invisible balayait les rangées de fauteuils.
- Drôle d'odeur, commenta Fermin Romero de Torres. Ca sent le pet rance, de notaire ou de procureur.
- Non, ça sent le papier brûlé."
Carlos Ruiz Zafon, L'ombre du vent, Paris, ed. Grasset, 2001.

Je tague à mon tour Nataloup, qui a bien d'autres chats à fouetter et classe à aménager mais tant pis, je suis sans pitié, Hélène, qui j'espère aura loisir de le faire sitôt que son bout de chou sera sur pieds (courage !), Amapola77 qui connaît la joie des classes surchargées et Fab-Fab, parce que je ne l'ai jamais embêté, tiens. A vos pages, prêts, taguez !

samedi 20 septembre 2008

Grange aux Belles

Seurat, Une baignade, Asnières, 1884

Zoridae a décrit mon Paris familier et vivant. Vous savez, celui de ses habitants et de ceux qui viennent y travailler, pas la carte postale. Son texte est saisissant de vie. Je l’appelle désormais Zola-dae parce qu'elle nous engloutit de ses mandibules à mots et nous voilà dans le ventre de Paris.

Elle me suggère d’écrire aussi sur cette ville. Voici donc un texte sur un lieu qui m’est encore un peu étranger : mon nouveau quartier, le pont tournant de la Grange aux Belles. Ici ce n’est pas la vie parisienne, c’est le brouhaha en suspens, un refuge, un lieu de glande, un immense bac à sable avec jeux aquatiques. On y est en goguette, on s’y rejoint. Même la circulation peine à rester infernale, régulièrement soumise à la mécanique du pont qui pivote avec majesté pour laisser passer les bateaux.

En sortant de chez moi, je lâche la porte de bois qui insiste pour se fermer seule et me dirige vers le canal. Je suis contente parce que je tombe d’abord nez à feuille avec divers arbustes en pot. Mes trajets débutent toujours par la traversée d’un bosquet bariolé embaumant le terreau. Depuis que j’habite Paris, mes joies sont simples. Je peux trouver la vie belle parce qu’une brassée d’azalées me considère de tous ses yeux.
Mi-gérant, mi-ornement, le fleuriste est assis parmi les plantes de sa devanture. Il a un décolleté que mes copines me racontent quand elles viennent me rendre visite. A côté, la récup’ optimisée en guise de déco à vendre emplit une vitrine éteinte. De vieux meubles repeints en violet vif. Il n’y a personne. Un sifflement d’admiration retentit : on vient d’entrer chez l’épicier. La foule est plus loin, aux terrasses que j’évite en empruntant la chaussée. Devant le PMU, on est plus masculin et âgé qu’au bord de l’eau. Deux tenanciers chinois encaissent argent et provocations d’un client, ivre de rouge et de désir pour le jeune homme qui vend du tabac. A l’angle de ma rue et du quai, des tables plus lourdes où des couples élégants se font servir de grandes assiettes presque vides. Ils se tiennent droit et absorbent pour la plupart un petit pavé de purée verte.

Je traverse en lançant un regard noir au cycliste qui avance à l’intuition. C’est une zone où les badauds ont le globe oculaire qui s’affole. Ils marquent dans leur pas l’hésitation à modifier leur trajectoire. Un bruit animal entre en dissonance avec la rumeur de la ville. Des femmes seules passent en face. Objet du trouble, un homme s’ingénie à couvrir le flot de l’écluse. Les deux débits rivalisent et chuintent de concert. Il crie sur un ton de fin du monde qu’il connaît le paradis et qu’il est enceinte d’amour. Des enfants se tournent vers leurs parents pour partager leur amusement. Il me dit ça à moi. Je le regarde, il me fixe sans me voir puis se tourne pour continuer son message à l’air libre. Il ne veut pas déranger, juste hurler ce qui le point sur le pont. Je me demande s’il existe une association Psychiatres Sans Frontière. Je me dis que le soutien psychologique est un soin de riches, un truc pour mangeurs de pavés verts.

A présent derrière moi, le vociférant pacifiste disparaît derrière des grappes se mouvant tous rires dehors. Des paquets de genoux, de mains, de cheveux trinquent à même le sol sur les quais. L’eau absorbe les regards solitaires. Douce, la nappe du canal miroite entre deux haies d’humains. Chacun semble tirer vers soi la couverture de cette quiétude liquide. J’en attrape un bout et me dissous un moment dans la mollesse partagée.

mercredi 17 septembre 2008

Mars sur la pointe des pieds

Le Tintoret, Mars, Vénus et Vulcain, 1551

Je n'ai rien écrit. Voici un texte de l'excellent Daniel Arasse, causant de cette peinture à une dame qui a écrit sur la même oeuvre mais n'a pas du tout vu la même histoire.
(J'en profite pour rendre hommage à des blogs de garçons. Parce qu'ils m'ont tout appris, jusqu'à l'existence du verbe linker. Il fallait donc que je vous linkasse.)

"Parce que ce tableau est comique. Excuse-moi d'insister, Giulia, mais il le faut puisque l'idée ne t'a pas effleurée - et tant pis si je suis un peu lourd ! Mars est ridicule, caché sous la table comme l'amant dans le placard. Vulcain est comique, qui s'y laisse prendre une fois de plus, aveuglé par la fente de Vénus. Comique aussi, le roquet qui aboie avec rage en vain. Même Cupidon endormi est comique : épuisé par ses propres efforts, il s'est vaincu lui-même (ce n'est plus Omnia vincit Amor, mais Amorem vincit Amor). Le vase de verre posé sur le rebord de la fenêtre est plus subtil, parce que plus irrévérencieux sans doute : il fait sourire car il évoque irrésistiblement la transparence du vase virginal de Marie "qui-n'a-jamais-connu-d'homme". Et même la construction perspective pourrait bien avoir un rôle comique latent : elle dramatise la scène en conduisant le regard vers la porte par où Vulcain est entré, mais elle mène, du même coup d'oeil et dans un mouvement souligné par l'index pointé de Mars, vers un four manifestement éteint. Celui de Vulcain ? ou celui de Vénus, que Vulcain va devoir, après l'avoir refroidi par sa propre faute, s'employer à rallumer ?


Finalement, seule Vénus n'est pas vraiment drôle. Elle se trouve, sans doute, dans une situation inconfortable ; elle a risqué l'humiliation et le ridicule. Mais, une fois de plus et contrairement à ce que raconte Ovide, elle va s'en tirer au moindre effort - sinon au moindre prix : combien coûte une passe avec Vénus ? Quel cadeau va lui faire son mari satisfait ? En tout cas, ce n'est pas cette fois que Vulcain l'attrapera et fera rire tous les dieux à ses dépens. Occupé comme il va l'être, il ne verra ni n'entendra Mars sortir sur la pointe des pieds de son armure.


Or, si cette fable a une moralité - grivoise, bien sûr, et machiste -, c'est là qu'elle réside : toutes les mêmes, ces femmes, des catins, des séductrices qui nous trompent, nous les hommes, qui exploitent notre aveuglement, qui se jouent de nous et de notre désir, qui nous mènent par le bout du nez (du sexe, en fait) et nous ramènent au rang soit de jeunes butors obligés de se cacher sous une table, soit de cocus contents."
Daniel Arasse, On n'y voit rien, ed. Denoël, 2000, pp. 21-22.