lundi 22 décembre 2008

Premières heures

Courbet, Après-dîner à Ornans, 1849

Hier matin, je pris un train désert.

Telle une rescapée de fin du monde, je déambulais pour choisir ma place parmi des rangées de sièges vides. Je me collai à une fenêtre. La perspective d'étendre mes jambes à l'infini et de ne rien faire d'autre que défiler dans le paysage en croyant dur comme fer à l'inverse me réjouissait. A moi vaches volantes, arbres fonceurs et maisons météores. Ce serait comme fouiller dans un coffre à Playmobils et en jeter de partout.

Le départ était prévu pour 8h01. Le train partit à 8h01.

Je regardai au dehors. Rien. La nuit avait tout empaqueté. "C'est nul ce noir, il est plus de huit heures, ça suffit !" maugréai-je. Je scrutais aux gares le nom des villes traversées. Je me dis que je ne pourrais jamais vivre à Villeneuve Saint-Georges, trop nocturne à mon goût.

Puis un bout de mon cerveau sortit de sa léthargie matinale. La notion de solstice d'hiver m'apparut et tout s'éclaira. J'eus des remords d'avoir grogné. S'il y a une date dans l'année où la nuit peut légitimement faire la grasse matinée, c'est bien celle-là. Je promis d'être compréhensive et lui murmurai de rester. Elle se leva.

Je vis des lopins de terre galoper et des présences humaines surgir entre deux bois. J'inventais des rencontres. Un druide errant dans le Gâtinais trouverait ce gisement de gui juché sur un bosquet perdu. Les chasseurs de la clairière, bredouilles, iraient tuer la vache broutant vingt kilomètres plus loin. Sauve-toi Marguerite !

L'intérieur du train me détourna de mes scénarios champêtres. Une jeune femme avança jusqu'à moi. Elle retira ses longues bottes, découvrant des chaussettes de tennis qui juraient avec sa tenue sophistiquée. Mes yeux en restèrent fascinés. Elle s'allongea sur une rangée de trois sièges, la tête sous son manteau et les pieds dans le vide. Attirés par cette quiétude, deux germanophones s'installèrent derrière elle de la même façon. Bien qu'étendus mollement, ils se mirent à palabrer sur un ton guilleret. La femme aux chaussettes blanches se redressa d'un coup en gémissant. Elle scruta l'origine du bruit entre deux sièges et retomba comme une morte. Puis elle se redressa encore, me demanda l'heure et se rechaussa. Le train arrivait en gare de Nevers.

Je trépigne toujours après Nevers. Je sais que trente minutes me séparent de mon père. Alors je piaffe sous un air qui peine à demeurer impassible. Je découpe la demie heure dans ma tête, je fais semblant de ne plus y penser. Je vois Moulins sur les panneaux routiers et mes jambes entament la gigue de l'imminence.

Un coup de frein, deux marches, une voix. "Vous êtes arrivés à Moulins sur Allier." Mes pieds embrassèrent goulûment le sol. Je dévalai et ravalai l'étage du passage souterrain.

Mon père était là qui faisait, comme à son habitude, les cent pas dans le hall.

Une fois installés dans sa voiture, je pris les nouvelles animalières.
-" Combien de chats en ce moment ?
- Dix.
- Mais ils se multiplient tous les mois ! Ils devraient se disputer des territoires ou se faire bêtement écraser de temps en temps...
- Ils s'entendent bien.
- Ce n'est pas normal."

Mon père n'a jamais pris de chat mais il en a dix. Il a toujours eu le don de transformer n'importe quelle bête sauvage en peluche fidèle et ronronnante. Il pavoise le terrain de gamelles et mangeoires et le jardin finit par ressembler à une scène de Disney. Une rangée de moineaux picore sur la table sous l'œil bienveillant d'une meute de chats digérant leur pâtée. On se croirait dans un dépliant pour témoins de Jéhovah. Je suis sûre que même les araignées de la maison viennent se frotter affectueusement aux chevilles de mon père.

Nous arrivâmes dans l'enchanté lieu-dit. Je fus accueillie par des myriades d'yeux enrobés de fourrure. J'avançai avec mon sac lourd de livres et de bouteilles. Des boules rousses et noires sautaient dans les fourrés. Je me sentais comme Moïse traversant une mer de poils. Mon père referma la porte au nez et à la barbe des félidés.
Nous nous mîmes bientôt à table. La fenêtre de la cuisine comptait cinq museaux écrasés qui suivaient les gestes de mon père en laissant des traces horizontales sur la vitre.

mercredi 17 décembre 2008

Une jolie femme déguisée en fleur

Ingres, madame Moitessier, 1856

Depuis quelques jours, c'est idiot mais je brûle d'écrire ceci.

Violette est une blogueuse. Pas n'importe laquelle : c'est la numéro 1 des chroniqueuses dans le fameux classement Elle. On pense ce qu'on veut de son blog : du bien, du mal, on le lit ou pas. Violette est un personnage créé par une femme normale et probablement quelqu'un de bien.

Cela vous en touche peut-être une sans bouger l'autre. Pas moi.

J'écrivais, il y a date, ma non rencontre avec cette personne au cours de la soirée Elle. Je la décrivis en des termes peu élogieux.

Ce soir-là, je pampillais à la remise des prix du classement, avec mes a priori en bandoulière (impossible de les laisser en bas : le vestiaire était fermé). Je fus en désaccord avec son discours, comme ça peut arriver. Je l'ai croisée, nous avons raté l'occasion de nous saluer pour des raisons qui nous échappent encore. Du monde, du bruit, une fille à qui je suis présentée et qui ne me salue pas. Je rentre ensuite raconter tout ça à mon blog.

Quiconque me connaît sait très bien comment je vais tourner les choses. Tu ne m'as pas dit bonjour ? Tu m'en veux ! Oui. Sauf que non.

Il peut arriver en soirée, immergée dans une nuée de causants, que vous n'ayez pas entendu ni distingué une inconnue vous faisant un vague coucou. Ladite inconnue peut ensuite rentrer chez elle en (se) racontant que l'effrontée a cherché à lui infliger le camouflet de sa vie, mue sans doute par un réflexe sadique tout à fait atavique et/ou un complexe de supériorité avéré.

J'ai une amie très proche qui me lit. Elle me connaît par cœur. Si je lui raconte ça au téléphone, elle me dira avec raison : "elle ne t'a peut-être pas vue ?". Mais mon amie constate ceci : lorsqu'elle me lit, elle n'a pas cette distance. Elle sirote ma prose sans voir ce qu'elle décèle aisément dans nos conversations informelles (à savoir : mon prisme paranoïde). J'arrive donc ici sans peine à faire passer des vessies pour des lanternes. Après tout, je prends bien mon nombril pour un encrier.

Ce qui pouvait arriver arriva : Violette m'écrivit en toute bonne foi pour m'expliquer qu'elle ne s'en souvenait pas mais moi, j'avais déjà pondu un billet sur - entre autres choses - "comment qu'elle se la pète celle-là". Je sais que son image dans mon blog, elle s'en tamponne sévère et elle a bien raison. En outre elle ne me demanda rien. Elle voulait juste me dire "hé, désolée, je t'ai pas vue ce soir-là".

C'est là que je suis embêtée. Je me retrouve dans cette position étrange : je ne regrette pas ce que j'ai écrit car je l'ai vécu comme ça. Mon compte rendu me semble fidèle à mes impressions, c'est pourquoi je ne veux point le modifier. Mais je culpabilise de dépeindre ainsi cette personne, en la faisant passer pour ce qu'elle n'est pas.

Gardez à l'esprit, quand vous parcourez mes billets d'un œil distrait, que vous avez affaire à une blogueuse qui, par une belle nuit de printemps, s'identifia à l'héroïne du livre de Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité. Cette nuit-là, elle n'en dormit pas. Elle téléphona à un ami insomniaque qui voulut bien vérifier avec elle la pertinence de ce rapprochement, point par point.

J'ai consulté, vous pensez. Le diagnostic est tombé : ce n'était qu'une névrose de rien du tout (et une drôle de lecture). Ensuite j'ai ouvert un blog. J'ai arrêté le psy quand je me suis rendue compte que je venais lui raconter mes billets.

En ce sens, vous naviguez sur un blog thérapeutique. Mes récits ont pris le relais de ces causeries sur fauteuil. Je publie généralement deux fois par semaine, au rythme donc de ces séances de naguère. Lorsque j'écris, j'essaie d'être au plus près de ce que je pense et ressens, ce qui a parfois pour conséquence d'éloigner fortement mes dires de la réalité toute crue (vous savez, celle qui gigote hors des regards). Mais trève de tout cela. Réjouissances en vue : je dois filer poster une boîte vide, acheter 16 verrines et surtout fêter le retour de Nefisa en pays pâtissier.

samedi 13 décembre 2008

La chaîne des sachants sachant sécher

Masaccio, Adam et Eve chassés du paradis, 1427

Me voilà taguée par le prof des collines qui me confie l'heureuse mission d'exhiber ci-dessous mon inculture. Moi, une maîtresse d'école respectable. Allons.
Le félon a pourtant souffert d'avoir dû écorner son image de sachant prodigue sous l'injonction de deux blogueurs influents. Et on ose encore prétendre que les enseignants sont solidaires entre eux. Je ne te dis pas bravo, Mathieu, je ne te fais pas la ola...

Ce tag s'appelle, mesdames messieurs, la chaîne de l'inculture (quelle idée, il y en a déjà plein la télé).

A présent, voici les domaines me sommant de me vautrer complaisamment dans ma propre ignorance crasse avant d'en ébrouer le trop-plein sur cette page : cinéma (mais pas films, notez), livres (mais pas lectures, notez), géographie, mathématiques, nourriture et boissons.
Je suis soulagée parce qu'en philosophie, économie, anthropologie, géopolitique et tuning, je n'avais aucune lacune à déplorer.

D'aucuns s'esclaffent lorsqu'ils lisent "je suis fan de Jean-Sébastien Bach". Personnellement, j'ai toujours rêvé de prononcer ce genre de phrase : " je suis cultivée en nourriture." Je remercie le présent tag de m'avoir donné l'occasion de le faire.

cinéma
Je n'y vais presque jamais car je n'aime que les films où le son ne colle pas avec l'image, les productions du sud de l'Ouzbékistan et les dessins animés de Miyazaki. J'aimerais me réjouir de la sortie d'un bon vieux blockbuster qui déplace les foules, mais rien à faire, je déteste. Je ne sais pas d'où me vient ce snobisme.

Mes parents ne m'ont jamais emmenée au cinéma. Ma mère affectionnait les films d'action avec du pectoral saillant sous T-shirt lacéré ainsi que les films d'horreur, qu'elle louait chaque mercredi après-midi. Moi les mercredis, j'en avais marre de manger de la guimauve en voyant une substance similaire couler du cerveau de ses héros.

J'ai dû aller au cinéma pour la première fois à 14 ans. Je croyais que je détestais ça, parce que mes copains de collège m'avait emmenée voir :

- Einstein junior, l'histoire d'un savant qui découvre comment mettre des bulles dans la bière (du temps où la bière n'en avait pas) en scindant un atome avec une hache ;
- un film de lunettes avec Tony Danza. Sa fille, moche à lunettes, devient belle sans lunettes et trouve l'amour parce qu'elle a eu la bonne idée d'enlever ses lunettes : un type beau sans lunettes, qui la rejetait quand elle portait des lunettes ;
- 58 minutes pour vivre avec Bruce Willis, le type quelconque que tout le monde trouvait beau, peut-être parce qu'il n'avait pas de lunettes. Il courait partout avec du charbon plein les joues.

Plus tard, j'ai fait des études artistiques incluant des cours de cinéma. J'ai vu qu'il existait des films sans explosion de crâne dedans. Bresson, Duras et Godard ont réussi le tour de force de me ventouser à l'écran, moi qui clamais volontiers que je n'aimais pas ça. L'université a donc révélé une part snob-élitiste cachée au fond de mon moi-plouc.

Aujourd'hui, je ne vais pas au cinéma car je me dis "celui-là, autant le voir à la télé", avant de me rappeler que je n'ai pas de télé.

livres
Moi, inculte en livres, vous voulez rire ? Un livre se compose de pages et d'une couverture. Et toc. Allez, pour vous prouver que je peux vraiment être ridicule dans ce domaine, ce souvenir de mes 15 ans :

Moi : Vous étudiez quoi en français en ce moment ?
Ma copine qui a changé de classe : Mauriac.
Moi : Ah ? C'est de qui ?

géographie
Précision tout à fait dépourvue d'intérêt : je suis cartographimaniaque. Je collectionne planisphères et cartes en tout genre. Bon. Mais à chaque fois que je scrute ces petites merveilles, je m'étonne que Brazzaville ne soit pas au Brésil. Ça devrait.

Vous commencez à cerner mon problème ? Pour moi les cartes se lisent comme des romans, les films sont meilleurs avec des images fixes, les pages d'un livre devraient être reliées dans le désordre vu que je les parcours comme on regarde un planisphère, etc.

mathématiques
J'aimais bien les maths au lycée. En classe de seconde artistique, je ricanais à la vue des fronts suants de mes camarades devant la moindre équation à une inconnue.

Je suis passée en première scientifique. J'ai détesté. Mon inculture croît donc de façon exponentielle à partir de ce niveau.

Je suis revenue en filière artistique. J'éprouvai tout à coup une grande admiration envers ceux dont je me gaussais naguère. Je réalisai qu'ils demandaient des explications parce que, même pour compter, ils ne s'en laissaient pas conter, là où le prof de maths ne pouvait que seriner "c'est comme ça et puis c'est tout".

nourriture
Rien ne me dégoûte : j'ai été une végétarienne qui aime la panse de brebis farcie, la cervelle d'agneau, la langue de boeuf, les tripes à l'eau (potage coréen des lendemains de biture)...
Je me souviendrai toute ma vie de "la soupe aux crevettes bourrées" ("drunk shrimp" au menu) dégustée à Singapour. On arrose les crevettes vivantes avec du vin blanc. Elles sautillent alors dans le bocal (mettre un couvercle). Quand elles commencent à cuver, on les plonge dans la soupe bouillante.
A part ça, mon inculture est trop béante pour arriver à la cerner (au fait ! On fait comment pour savoir ce qu'on ne sait pas ?)... Je cuisine un peu, mais pas très bien. Ça vous va comme ça ? Ou vous voulez la liste de tous les pays dont je ne connais pas la gastronomie ?

boissons
Arrêtez, je suis incollable en tisanes. J'aurais pu être herboriste, tellement que j'en connais les vertus. Je sais par exemple que la tisane "nuit tranquille" aide à dormir, que la tisane "digestion facile" aide à digérer et que la tisane "minceur" est infecte.
Inculte : petite, je n'ai jamais bu de Tang. A la télé, ça chantonnait "Tang, aussi bon goût que le fruit". De la poudre qui imite le fruit, ça devait être vachement bon. La publicité me faisait assez envie pour que je me tortille au bout du chariot lorsque mes parents passaient à toute berzingue devant le rayon boissons lyophilisées. Mon père m'a toujours dit non (il était chimiste).

Cette chaîne, même si elle vous les brise, ne doit pas l'être. Sinon c'est plus une chaîne. Et je refuse l'idée d'avoir écrit tout ça pour m'apercevoir que j'ai participé à une vulgaire gourmette.

C'est lamentable mais on continue : merci d'avance à Balmeyer, Cochon, Maximus Bob2Bob, Audine et Britbrit.

mercredi 10 décembre 2008

Une soirée parmi les blogueuses d'en haut

Rembrandt, L'ascension, 1636

Lundi soir, j'étais, comme claironné précédemment, invitée à la remise des prix du classement Elle des blogs féminins les plus influents.
C'était écrit comme ça sur l'invitation. "Laissez-moi passer, vous ne savez pas qui je suis !" me retins-je de beugler derrière un couple lambinant à la sortie du métro.

Les gardiens de l'entrée scrutaient ledit papier avant de nous diriger vers le vestiaire où des dames aux mains pleines de cintres collectaient ces invitations (mais pas les manteaux).
Ensuite il s'agissait de se diriger vers un monsieur posté devant l'ascenseur et de lui demander si c'était bien par là, la soirée Elle. Il fallait effectivement cheminer verticalement.

Une monstrueuse baie vitrée dévoilait un panorama parisien avec sa triomphante tour injectée de veines bleuâtres, à deux pas de là. Je commençais à me demander si c'était le bâtiment dans lequel je me trouvais qui était dans Paris ou l'inverse. Bref, ça n'allait pas fort. La capsule ascensionnelle ne me disait rien qui vaille :

"- Vous avez des escaliers ?
- Oui mais c'est haut.
- Bon mais je veux bien les emprunter quand même.
- En fait les escaliers ne vont pas jusque là."
Fichtre, pensai-je, si même les escaliers n'y vont pas...

Influente ou pas, il était hors de question que je me retrouve gigotant dans le vide, à un étage que même les escaliers rechignaient à atteindre. Je tournai les talons en pestant intérieurement contre les architectes tarés.

Sitôt les fesses posées sur une banquette en cuir, quatre hommes en costume surgirent hors de la nuit. Je venais visiblement de m'asseoir sur un interrupteur à vigiles. Je leur expliquai. Bienveillants, ils tentèrent de me rassurer en m'expliquant que le huitième étage était en fait le quatrième. J'acquiesçais tout en cassant un comprimé "nerfs tranquilles" entre mes canines.

Je retournai à l'ascenseur observer les vagues de blogueuses s'y engouffrant. Des grappes de jeunes femmes souriantes se faisaient avaler de leur plein gré. Puis, à force, plus personne. La soirée perchée devait battre son plein tandis que, bras ballants en bas, le ridicule ne me tuait pas.

Le planton empli de pitié se proposa de m'accompagner. J'acceptai mais mes jambes regimbèrent. Finalement, une blogueuse retardataire coiffée d'un bonnet rouge à grandes oreilles se pointa et, telle une vachette fascinée, je décidai d'embarquer avec elle.

En arrivant, je fus rassurée de voir que nous n'avions pas à nous tenir en équilibre sur une corniche surplombant le champ de Mars. Madame Elle s'exprimait au micro dans une drôle de pièce en forme de couloir à double niveau. Puis vint le tour de paroles de monsieur Wikio, puis celui de Cathy Nivez. Ne me demandez pas de vous restituer le contenu des discours, je n'en ai aucun souvenir. J'étais trop occupée à chercher tout un tas d'évidences sur les visages de l'assistance.

J'entendis monsieur Wikio parler de la remarque d'Olympe au sujet de l'absence des femmes dans le classement Wikio et à mon grand désespoir, il ne la présenta pas. Pas moyen de savoir où elle se cachait, ni qui était qui. J'étais bien avancée.

Je feuilletai un magazine Elle posé devant moi et y reconnut en photo mon accompagnatrice à bonnet rouge. Je réalisai que j'avais pris l'ascenseur en tête à tête avec la numéro un du sexe et n'avais rien trouvé de mieux à faire que de lui conter mes aventures de Barbie agoraphobe.

Accoudée au balcon, j'observai les crânes des lauréates de chaque catégorie - catégories dont je ricanais volontiers naguère - et mes a priori en furent chamboulés : la dame numéro un de la mode avait l'air d'une fille normale. J'éprouvai presque une légère admiration devant la lauréate de la catégorie beauté, une jeune femme de 20 ans qui, paraît-il, fabrique elle-même ses crèmes et file ses recettes dans son blog. Pas con, me dis-je.

Vint le tour de la tête d'affiche de ma catégorie : les chroniqueuses. Celles qui sont censées avoir un cerveau, pensai-je en me redressant fièrement. A l'écoute du discours de la gagnante, je constatai, dépitée, qu'il n'en était rien. Enfin, j'exagère un peu. Disons que l'hémisphère de la superficialité crasse tenait le haut de son pavé cérébral.
La voilà ânonnant que les blogs n'étaient pas faits pour dire des trucs sérieux et que pour dire des trucs sérieux y'avait le papier. J'imagine que pour les lois d'airain, y'a l'airain, etc. Je n'ai pas la même idée qu'elle des blogs mais c'est normal : j'affectionne avant tout les blogs politiques et littéraires, avec de vrais morceaux de gens dedans.

Catégorie maman/bébé, ah bin ça alors, encore une fille normale qui dit des trucs intelligents.
Catégorie sexe/love, la fille de l'ascenseur, wouah ! m'exclamai-je bêtement.

Toutes posèrent pour la postérité mensuelle, un bouquet de mariée à la main.

Puis ce fut la ronde des petits fours. J'entamai la conversation avec ma voisine, une fois le caméraman qui faisait des mises au point sur ma joue gauche décanillé. On se serait cru dans une réunion d'agents secrets :

- "bonjour, moi c'est Bouche de là, et toi ?
- Enchantée, je suis Maman écolo.
- Oh ! Alors tu as un blog politique !" manoeuvrai-je habilement, pour détourner son attention de mon ignorance béante en matière de layette.

Elle m'expliqua qu'elle avait suivi des études politiques et avait un passé de militante. Nous causâmes de cela, de mon métier, de son entreprise et de l'école Montessori où elle venait d'inscrire son fils, pendant que des plateaux de bouchées multicolores défilaient :

- "Je suis pour l'école publique et laïque mais avec les projets de ce gouvernement, je ne veux pas mettre mon fils à l'école publique en ce moment.
- Saumon habillé de radis japonais à la vanille.
- Merci.
- Je te comprends ! La pédagogie Montessori est passionnante et le ministre actuel se préoccupe de tout sauf de l'échec scolaire, qu'il agite pour justifier ses coupes sombres dans le budget de l'Education nationale.
- Lasagnes vertes à la mozzarella.
- Merci.
- Il prône le retour en arrière, comme si ça allait améliorer les choses !
- Beignet d'écrevisse et sa pince à attraper le beignet.
- Merci (...)"

J'étais ravie d'être si bien tombée. Nous nous acheminâmes ensuite vers le buffet à champagne. Nous croisâmes Cathy Nivez, radieuse, et déclinâmes nos noms de code. Elle me dit qu'elle appréciait mon blog et voulut en parler à miss numéro un des chroniqueuses. "Il faut absolument que tu connaisses Bouche de là !" lui lança-t-elle. Sous les paupières de cette dernière, trop occupée à signer des autographes pour dire bonjour, cette expression : "je m'en cogne".

Cathy ne se démonta pas et nous présenta à une grande blonde d'un mètre quatre-vingts, mademoiselle Agnès de Wikio. Maman écolo et moi finîmes la soirée en causant critères wikio avec Agnès, jeune femme fort sympathique aux yeux rieurs, à l'écoute de toute suggestion et notant tout blog qu'elle n'était pas sûre d'avoir référencé.

Nous partîmes en reprenant l'ascenseur maudit. Devinez avec qui ? Mademoiselle n°1 du sexe. Je devais inconsciemment lui vouloir quelque chose. J'en plaisantai avec elle. Celle qui lui parlait sans discontinuer nous lança un regard de bouledogue aux aguets.
Nous eûmes droit à un joli sac plastique avec une clé USB et un exemplaire du magazine. Comme j'en avais déjà chourré un, je me retrouvai avec deux Elle. Malgré cela, je rentrai à la maison par voie souterraine.

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Vous venez de lire le récit de la soirée Elle telle que je l'ai vécue. Vous aurez remarqué que la n°1 des chroniqueuses n'est pas présentée sous son meilleur jour.

Ce ne sont que mes impressions du moment, vu au travers de mon prisme parfois paranoïde.

Loin de moi l'intention de vous souffler que cette personne n'est qu'une dinde superficielle puisque, comme vous pouvez le constater à cette lecture, nous n'avons pas échangé la moindre conversation ce soir-là. Je ne la connais pas.

L'intéressée m'a adressé un mail tout à fait aimable pour souligner qu'elle ne m'avait pas vue ce soir-là et qu'elle aurait été plutôt contente de me saluer.

Elle a ajouté qu'elle non plus n'avait pas aimé son discours au micro, qu'elle était mal à l'aise face à l'assistance et que sa superficialité affichée faisait partie du personnage de son blog.

Je la remercie d'avoir pris la peine de me donner son point de vue par écrit. Elle ne m'a rien demandé mais il me semblait justifié, au regard de ce que mon billet laisse (un peu vite) supposer, de vous préciser cela.

lundi 8 décembre 2008

Chez Elle

Degas, Chez la modiste, 1882

Je suis privée de fête du 8 décembre depuis que j'ai quitté la région lyonnaise, mais qu'à cela ne tienne. Cette année, l'occasion de festoyer à cette date se présente inopinément. Au moment où paraîtront ces lignes, je serai en train de pampiller chez Elle. J'ai été conviée à la soirée donnée à l'occasion du classement des blogs féminins lancé par le célèbre magazine. Premier scoop donc : vous naviguez actuellement en zone féminine influente.

Vous ne pouvez pas avoir surfé récemment sans avoir goûté aux remous que provoquèrent les catégories retenues par le magazine. Un brin gnan gnan pour qui, comme moi, n'aime pas parler chiffons, exècre les photos de bébés et éprouve un intérêt tout relatif devant les mille et une variantes de la poule au pot, le classement Elle des blogs féminins se répartit en huit catégories, parmi lesquelles la politique et la littérature brillent par leur absence.

Alors que quand même, des blogs littéraires et politiques féminins, il y en a, et non des moindres, en nombre suffisant pour mériter d'y figurer.

Plusieurs blogueuses et blogueurs s'indignèrent de l'aspect caricatural d'un classement présenté par d'aucuns, dont le raisonnement m'échappe encore, comme une avancée. N'ayant placé aucun espoir particulier en une quelconque amélioration de notre condition par l'entremise de magazines féminins, je ne pris guère part à ce tollé.

Comme le précise Cathy Nivez, c'est une première et il y aura moult remaniements. De plus, je compte parmi celles dont la condition s'est effectivement améliorée via ce classement féminin : je passe de la cour des bâtards - je m'ébroue depuis quelques temps dans la catégorie "divers" au Wikio - à celle des "chroniqueuses". Ça a quand même plus de gueule, non ?

Je suis comme à peu près tous les blogueurs et euses : je n'ai pas créé mon blog pour caracoler dans des classements, donc je m'en fous. Mais quand je grimpe, je suis flattée, avant de m'en foutre à nouveau. Une bonne place au classement n'est, au mieux, que la promesse de ratisser des visites supplémentaires. Ce qui ne constitue pas, en soi, un intérêt majeur ; enfin "faut voir", dirons-nous. Je suis un peu Desprogienne dans ma façon de bloguer : je veux bien causer de tout ici, mais pas avec n'importe qui.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'aucun classement ne saurait vous garantir l'apport d'un nouveau lectorat attentif, sensible à votre prose et bienveillant. Si l'appeau à troll existe bel et bien, on n'a pas encore trouvé la technique pour confectionner l'appât infaillible à gentil lecteur. Heureusement, ce dernier vient généralement pépier de lui-même à votre fenêtre, attiré de proche en proche par les lueurs bleutées des liens scintillant sur vos blogs de prédilection. On appelle ça, un peu vite fait d'ailleurs, une communauté de blogueurs, pour ce qui ressemble plutôt à une guirlande affinitaire.

J'arrête ici ce billet préprogrammé, rédigé ce dimanche avec l'espoir saugrenu que je suis en train de bien m'amuser demain.

J'aimerais vous dire "je vous raconterai" mais je me connais. On verra.

dimanche 7 décembre 2008

Noël, deux ans avant

les frères de Limbourg,
Les très riches heures du duc de Berry, février, 1416


J'ai toujours mis un point d'honneur à être chez mes parents le soir de Noël. Eux ne m'ont jamais rien demandé. C'est plutôt moi qui les tyrannisais pour que nous fassions quelque chose ensemble. Même lorsque je vivais en Corée, je revenais pour Noël. Où diable ai-je pu choper ce sens de la famille et cet amour des traditions, le genre de notions dont mon éducation fut pour le moins exempte ? Mystère et boule de Noël.

Le réveillon de 2006 fut différent des autres, mais je ne le sus que plus tard.

Mon père vint me chercher en voiture à la gare. Comme à notre habitude, nous ne dîmes mot durant le trajet, à l'exception d'une escale pâtissière qui nous mit en verve :
- "Bonjour madame, lançai-je, perdue dans une forêt de gâteaux géants, euh vous avez des bûches moins grandes ?!
- Non. Il ne me reste que des 10 ou 12 personnes. Ou celle-là, 8 personnes.
- Vise la bûche au chocolat, papa ! On la prend ?
- Si tu veux.
- Mais toi t'aimes pas le chocolat ! En même temps celles au café me font moins envie, la crème au beurre bof...
- On prend les deux.
- Youpi !"
Je sautillais intérieurement pendant que la dame empaquetait les monstres.

Affublés de nos hyperbûches, nous retournâmes à la voiture. Nous étions trois à dîner.

Lorsque nous arrivâmes, ma mère se tenait debout dehors, sur le pas de la porte. Elle m'accueillait toujours comme ça.

Je me débattis pour sortir les boîtes et mon sac de la voiture. Je voulus lui montrer le résultat de la mission pâtissière qu'elle nous avait confiée.
- "Figure-toi qu'on a pris deux bûches et qu'en plus...
- Oh, fit ma mère, je m'en fiche, de toute façon c'est que pour vous. Je suis au régime sans sucre.
- Ah !"
Je me voyais déjà, verdâtre comme le goûteur de Cléopâtre, arguant " il fallait finir cette bûche..." devant un médecin incrédule.

Dans le salon, nous causâmes des ennuis de santé qui l'avaient conduite à un régime sans conditions le jour du réveillon : une mystérieuse, soudaine et importante éruption d'eczéma, très étendue. Peut-être une réaction allergique, mais à quoi ? Son docteur lui avait prescrit des corticoïdes et un menu aussi réjouissant qu'un sermon de messe en latin.

"- J'en ai même sur les yeux ! Et là, impossible de mettre de la crème...
- Si, il en existe une spéciale, j'en ai déjà eu, ça s'appelle...
- Comment ça ?!"
Piquée, ma mère fronça les sourcils en regardant droit devant elle et je ne mis pas trois secondes à reconnaître une amorce de bouffée délirante.
- "Pourquoi le médecin ne me l'a pas dit ?
- Il est peut-être nul, il connaît pas, il a oublié...
- Non mais pourquoi il ne m'a rien dit ?
- Euh...
- Ils ne m'ont rien dit ! Le pharmacien m'a demandé : comment ça va en ce moment ? Mais pourquoi il a dit ça d'ailleurs ? C'est bizarre quand même !
- Tu trouves ?
- Qu'est-ce qu'il a voulu dire par là ?
- Bin comment ça va, quoi.
- C'est bizarre."

Ma mère souffrait d'une paranoïa avérée, assortie d'hallucinations qui la faisaient gamberger sévère. Mes parents avaient déménagé à la campagne car ma mère était persuadée que des gens lançaient des pierres sur sa maison toutes les nuits. Elle n'en dormait plus et scrutait le jardin depuis le balcon, d'où elle sentait la présence de clochards dissimulés derrière le laurier, à coup sûr payés par d'anciens voisins malfaisants pour procéder à cette lapidation quotidienne. Le jour, elle retrouvait les cailloux lancés et les montrait à mon père, qui haussait les épaules en les balançant dans l'allée. Elle disait qu'il faisait disparaître les preuves.

Si un voisin lui disait bonjour, elle comprenait qu'il savait.

Lorsqu'ils déménagèrent, je priai naïvement pour que les symptômes de ma mère finissent emmurés dans notre ancienne demeure.

Je me souviendrai toute ma vie de ma première visite dans leur actuel chez eux, une splendide bâtisse ancienne, en pleine nature vallonnée. Émerveillée, je faisais le tour du propriétaire avec ma mère lorsqu'elle s'arrêta en pointant du doigt une motte de terre.
- "Regarde !
- Ah oui dis-donc, les taupinières ici, c'est grave !
- Ce ne sont pas des taupes qui font ça. Regarde bien.
- Euh... Bin si, c'est des taupes.
- Regarde comme elles sont alignées en direction de la fenêtre. Ce sont des humains qui ont fait ça. Ils veulent nous dire quelque chose...
- ..."
Dans son monde, les humains parlaient en taupinières, les voisins invalides retrouvaient leurs jambes chaque nuit pour accourir dans la grange et trafiquer la tondeuse, la maison était un hall de gare nocturne où le village entier passait ses nuits à entrouvrir la porte de la salle de bains et à déplacer l'écuelle des chats pour déposer un assortiment de messages codés. Les paysans étaient organisés en mafia. Tous avaient les clés de chez elle.

Dans son monde, il n'y avait jamais de hasard : si un policier avait voulu jouer aux cartes avec elle l'autre soir, au club du troisième âge, cela voulait bien dire ce que cela voulait dire.

A côté de ça, ma mère haïssait les ragots et ne croyait que ce qu'elle voyait. Cela suffisait bien à nourrir ses scénarios à la Agatha Christie mâtinés d' X-files, deux de ses séries de prédilection.

Ce que mon père déplorait dans cette pathologie, c'était son inutilité : "Si encore ça servait à garder la maison mais même pas ! Quand il se passe vraiment quelque chose elle ne voit jamais rien !"

La soirée de Noël passa comme des milliers d'autres. Ma mère avait oublié le complot médical. Chacun vaquait à ses occupations en grignotant un peu des pléthores de nourriture préparées par ma mère. Elle s'estimait mauvaise cuisinière et c'était sans doute vrai. Elle supprimait des ingrédients pour faire plus simple ou plus léger, elle cuisait tout à feu vif pour aller plus vite. Pour moi, ses recettes sacrilèges surpassent de loin toutes les autres.

A la maison, nous ne mangions jamais ensemble. Noël ne faisait pas exception.
Le déballage de cadeaux constituait en revanche un moment de réunion.
- "Oh ! Un, deux, trois... Quatre pyjamas !
- Un pour chaque saison, précisa ma mère. Et puis si ça te fait trop, tu en laisses un ici. Comme ça, pas besoin d'en trimballer un à chaque fois que tu viens."
Le bleu imprimé pingouins me parut tout désigné pour rester.
Ma mère me couvrait toujours d'argent et de vêtements à Noël, en y mettant sa touche personnelle. Elle avait de drôles d'idées et lorsque son cadeau était commun, c'était l'explication l'accompagnant qui le rendait unique.

Unique, elle l'était. Comme toutes les mères, certes, mais plus que les autres. Puisque je vous le dis.

Solitaire par goût et diserte en société, colérique et douce, déprimée et fantasque, elle s'était elle-même diagnostiquée schizophrène extralucide. Lorsqu'elle se retrouvait à devoir parler à des gens, sa voix trahissait une fausse candeur. Ses yeux semblaient toujours à l'affût de l'extraordinaire. On eut dit une sorte de miss Marple un peu déjantée.

Je la revois encore lors d'une exposition d'enseignants et peintres amateurs, présenter une de ses œuvres : Terminator 2, portrait exécuté à la peinture à l'huile sur toile. Schwarzie, œil rouge, visage bleuté et bazooka en main, trônait parmi les paysages marins et les corbeilles de fruits des autres exposants. Je venais rire de l'incongruité avec mes camarades de lycée, non sans fierté face à ce qui constituait à mes yeux une originalité implacable.

Le surlendemain de Noël, je rentrai à Paris, digérant mollement le repas et notre rencontre. Quelques jours plus tard, je reçus un mail d'elle très doux. Elle me disait de ne pas hésiter à revenir, à chaque fois que j'en aurais envie.

En février, je revins. Elle ne m'attendait pas sur le pas de la porte. Je passai une semaine, recroquevillée dans son fauteuil, à pleurer sa mort.

samedi 6 décembre 2008

Roulés dans la farine

Raphaël, La fornarina, 1519

La crise, c'est dur. On a moins d'argent et tout augmente. Y'en a marre !

Oui. Mais quand y'en a marre, y'a Malobar. Pour l'achat de quinze paquets de Malobar cerise-paprika, le seizième est à moitié prix jusqu'au 16 décembre. Les solutions MOINS CHÈRES : la vie Auchian, elle change la vie.

Arrêtez. Qui fait vraiment tout pour AUGMENTER VOTRE POUVOIR D'ACHAT ? Quand c'est moins cher, c'est chez Leblerc : pour l'achat d'un jéroboam d'Orangigna, la canette en édition limitée et numérotée avec décorations "fêtes de Noël" est à moitié prix. Merci qui ?

Non mais hé. En LUTTE pour votre pouvoir d'achat, c'est Calefour : pour l'achat de deux palettes de crème au chocolat Daniette, un service à poivre complet en cristal dark est offert, oui vous avez bien lu, offert ! Offre soumise à conditions, voir en magasin.

N'importe quoi. Vous parlez de lutte mais vous n'y connaissez rien. Nous, on est des mousquetaires CONTRE LA VIE CHÈRE. D'ailleurs cette semaine, c'est la quinzaine du cabillaud frais d'Australie. Arrivage massif hier matin, notre stock est en promotion jusqu'au 25 décembre à minuit. Untelmarché, les bonnes affaires moins chères.

Qu'est-ce qui vous inquiète ? La révolution est en marche, c'est la publicité qui le dit. A entendre les réclames radiophoniques, le marketing des hypermarchés est le fleuron de l'action citoyenne pour garantir la préservation de notre pouvoir d'achat. A grand renfort de "lutte", de "pouvoir", de "pour tous", on se croirait dans un tableau de Lacroix, "La grande distribution guidant le peuple". Si vous n'êtes pas convaincus, c'est que vous n'y mettez pas du vôtre.

Je vous soupçonne de compter parmi les pénibles qui, comme moi, achètent de la farine. (Vous avez déjà vu de la farine en promo, hors celles qui sont déjà chères parce que fournies avec leur véritable boîte cartonnée superprotectrice ?)

Vous voulez préparer une tarte au pommes mais misère ! Votre boîte de farine est aussi vide que votre créativité en matière de tartes. Vous allez au supermarché Flanprix à côté de chez vous. Vous pénétrez au cœur de gondoles surinvesties avec l'idée saugrenue d'acquérir un paquet d'un kilo de farine de blé. Vous parcourez trois fois l'ensemble des rayons car votre œil déjà surmené peine à repérer l'objet convoité.

La niche de ce dernier une fois localisée, vous vous faites un tour de rein pour explorer cette partie du rayonnage rangée à vos pieds tandis que des colorants pour gâteaux se trémoussent à hauteur d'yeux. A quatre pattes pour lire les étiquettes, vous constatez qu'il y a rupture de stock de farine. En revanche, les mélanges pour crêpes, préparations à brioches et autres poudres à pain pullulent. C'est plus cher qu'un paquet de farine acheté avec quelques sachets de levure et pour cause : l'effort de mélanger les deux vous est épargné. Or, c'est bien connu : le travail, ça a un prix. Demandez à la caissière. Ah non, tiens.

Je le sais, j'enfonce des portes automatiques ouvertes. J'avais qu'à pas y aller. J'en suis sortie bredouille, avec la perspective surréaliste de devoir faire plusieurs magasins pour trouver de la farine qui s'appelle "farine", sans ajout de lait ou d'oeuf lyophilisé. Il n'empêche que, quand j'entends dans les pubs les exclamations niaises des comédiens-consommateurs comblés par tant d'offres bidon, ponctuées par les slogans cryptotrotskystes de nos hyperprotecteurs, je fulmine tout net. J'ai l'impression qu'on me sussure que tout ira mieux en m'enfonçant un entonnoir dans le gosier (dans le meilleur des cas).

Tout va mieux, mais ne vous avisez pas d'acheter de la moutarde de Dijon qui vienne de Dijon par exemple. Un grand groupe vient de racheter Amora-Maille et délocalise, pour cause de bénéfices qui pourraient être encore plus grands que les 25 millions actuels. Ledit grand groupe se contrefout du produit vu qu'il vend aussi bien de la soupe et du thé que du dentifrice. Et puis la moutarde de Dijon, y'a bien qu'en France qu'on en achète.
Moi je dis : vivement que le camembert de Normandie vienne de Belgique ou de Tchéquie. Avec un peu de chance, il sera tellement dégueu que les ventes baisseront. On pourra enfin en acheter trois pour le prix de deux et demi.

mercredi 3 décembre 2008

On décolle vite

David, Les Sabines, 1799

Voici un texte qui s'inscrit dans la chaîne initiée par Audine, en hommage au texte de Dorham. Le principe ? Faire référence à un odieux projet du gouvernement, ou à une pratique actuelle contraire aux principes républicains, dans un billet inspiré de celui de Dorham.

L'autre nuit, vous n'avez pas fait l'amour. Ne venez pas me chanter l'argument du célibat qui n'aide pas. Je ne vois pas le rapport. Ni les rapports en général, si vous insistez. Là n'est pas la question : nous parlons de l'autre nuit, voulez-vous bien vous concentrer ?

Hier soir, c'est vous qui avez chauffé la place dans votre lit, juste pour votre deuxième vous-même, qui s'en satisfit. Oui, vous vivez en couple, mais à l'intérieur de vous. C'est comme une ultime division cellulaire.

Parfois c'est la guerre. C'est normal dans les couples. Vos deux moitiés se toisent. Y'en a une qui refuse de faire la vaisselle et l'autre qui lui fait remarquer que c'est dégueulasse. Mais l'avantage du couple interne du célibataire, c'est qu'à nous deux, on n'a que deux épaules. Alors c'est forcément en même temps qu'on les hausse.

L'autre nuit, disais-je, vous n'avez pas fait l'amour. Vous étiez tous les deux crevés. Vous n'auriez pas pu procréer de toute façon parce que la nature n'a pas réfléchi plus que ça aux célibataires en mal de maternité. C'est comme ça. En plus, vous prenez la pilule. Pourquoi diable ? Parce que vous portez un prénom biblique. Alors, si d'aventure l'ange Gabriel vous rendait visite, vous préférez prendre vos précautions. Avec tout ça, c'est sûr, vous n'avez pas procréé.

A vos heures perdues, vous tissez une poupée vaudou à l'effigie de votre gynécologue et vous l'étranglez avec une ficelle de tampon. Oui, parce qu'un jour vous causiez contraception et elle vous a dit : "ce n'est pas la pilule qui peut réduire votre fertilité, c'est votre âge", alors que vous n'aviez justement rien demandé au sujet des conséquences de l'âge sur la fertilité.

Aujourd'hui vous cherchez votre poupée. Vous la retrouvez sous une pile de vingt volumes de "L'histoire universelle". Vous décidez de la sanctifier. Alors, après avoir desserré la ficelle, vous l'asseyez sur la pile dans une pose digne et l'encensez au patchouli.

Vous n'aurez sans doute jamais d'enfants mais la société vient de vous apprendre à adorer cette idée. Jamais votre fillette ne vous demandera à sept ans pourquoi son camarade de classe ne vient plus depuis que des policiers sont venus le chercher avec son papa.


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Le sujet de ce billet, Flo Py en a parlé ici. J'ajoute, hors texte-hommage :

Je viens d'apprendre qu'il y a quelques jours, à Grenoble, un père est allé chercher ses enfants à l'école un peu plus tôt, accompagné de deux policiers, pour un "rendez-vous à la préfecture". A 19h, les enseignants apprenaient que la famille était au centre de rétention de Lyon.

Ce n'est que le matin qu'ils réussirent à joindre la famille paniquée. Ils informèrent le centre de la visite de la Cimade (seule organisation autorisée à entrer) ce même matin. Lorsque les militants de la Cimade arrivèrent sur place, la famille était déjà en route vers l'aéroport, leur avion décollant une demie heure plus tard.

Je copie et colle ici un extrait de la lettre d'une militante de Réseau Éducation Sans Frontières destinée aux écoles :

Nous n'avons rien pu faire, nous attendions que les militants de la Cimade comprennent la situation de la famille, afin de pouvoir les aider en connaissance de cause. Ils ont été expulsés ce matin. Leurs chaises d'école resteront vides. C'est une première en Isère : la traque des étranger-e-s pénètre dans les écoles.

Les seuls enfants en situation irrégulière sont ceux qui ne sont pas à l'école.

Nous vous demandons de bien vouloir faire circuler cette information le plus largement possible. Personne ne doit pouvoir dire "on ne savait pas".

Merci,

Emmanuelle, pour le Réseau Education Sans Frontières 38

lundi 1 décembre 2008

Demain je vais bien

Daumier, Le mal de tête, 1833

Les enfants ? C'est la maîtresse du lundi qui vous parle. Comme j'ai très mal à la gorge et à la tête, je ne peux pas être là aujourd'hui. Mais je reviendrai avec le chat dès lundi prochain. En attendant, la vidéo ci-dessous est pour vous. Puissiez-vous vous en inspirer pour construire autre chose que vos sempiternels empilements.
Les enfants du mardi ? Tâchez d'apprendre à lire d'ici demain, parce que je serai bien là mais pour que je vous raconte une histoire, c'est pas gagné.
Les enfants du jeudi ? Tout est de votre faute. Si vous vouliez bien arrêter de jouer aux bidibules humains sur les bancs au lieu d'écouter, je crierais moins et ma gorge s'en porterait mieux. Nous ferons de la pâte à sel pour fabriquer un mors des décorations de Noël.
Les enfants du vendredi ? Quand vous aurez compris qu'on peut tourner les pages d'un classeur sans l'ouvrir, on passera beaucoup moins de temps à ranger les leçons de géographie, ce qui nous en laissera plus pour écouter la suite des aventures de Georges Bouillon.

Madame l'inspectrice ? J'ai avancé de trois cases au Profopoly. J'ai tiré deux cartes contradictoires : "vous êtes quatre quarts de temps" et "rendez-vous à votre école samedi matin". J'ai tout fait. Aujourd'hui je stagne sur "accident du travail, passez un tour" et je suis proche de la case "hôpital psychiatrique de la Verrière". Mon dé ne comporte que des 1, est-ce normal ?

Excusez l'amertume qui affleure légèrement dans ce billet, j'enrage parce que je suis tout le temps malade cette année et que je vais devoir reprendre une thérapie à cause du boulot (ou du monde entier, j'hésite). Je ne suis pas à plaindre : l'an prochain j'aurai une classe, normalement. C'est juste qu'il faut tenir.

vidéo de Bibopof

dimanche 30 novembre 2008

Organisée

Delacroix, La mort de Sardanapale, 1827

Je m'organise. Je travaille la semaine, je suis malade le week-end. Voilà quinze jours que j'ai ainsi réparti mes activités et pour l'instant ça tient plutôt bien.

Fièvre, donc lit et soupe ce dimanche. Un mal de gorge à se la mordre.
Je sens que demain je vais aller au boulot un peu comme le Cid d'Anthony Mann à la rencontre des Maures : sans vie. Vous n'auriez pas un cheval et un corset en fer ?

Puisqu'on parle de morts :
Il y en a eu 195 en Inde, mais voici ce qu'on en dit sur la page d'accueil Yahoo : "Rachida Dati est sous le choc après la mort de son amie, la fondatrice de Princesse Tam-Tam" (illustration : gros plan en photo sur les yeux soucieux de Rachida).
Bon.
A les écouter tous, le point culminant de cette horreur semble être le décès des créateurs de Princesse Tam-Tam, voire le fait que Rachida en soit intimement affectée. La créatrice était mère de famille, souligne-t-on. Les Indiennes qui passaient par là, sans doute pas.
L'arrestation brutale de Filippis ne fait pas non plus grand bruit à la radio. On en parle moins que le bal des débutantes qui a eu lieu vendredi avec les filles de Delon et de Rochefort. Ouah gé-nial... J'ai aussi appris sur Yahoo que les pères de famille fortunés auraient enfin la Porsche de leurs rêves : sportive quand même, mais avec un grand coffre.
Tout n'est pas noir !
(aïe j'oublie que je suis une fille quand j'écris, pardon Ô Dieu des blogs de filles d'avoir causé automobile)
Heureusement que je suis abonnée au Canard, sinon j'aurais l'impression de vivre à Disneyland. D'ailleurs j'aime tellement les journaux avec des noms d'oiseaux que je pense aussi m'abonner à la hulotte.

vendredi 28 novembre 2008

Quatorze ans et demi

Velazquez, Les ménines, 1657


J'ai quatorze ans et demi et ma meilleure amie me parle de plus en plus de cette boîte de nuit où elle sort depuis quelques temps. Je suis fascinée. Je veux y aller avec elle.

Je demande la permission à ma mère. J'aime bien que mes parents soient d'accord avant de faire quelque chose. Ils sont toujours d'accord, mais quand même.

Ma mère n'est pas d'accord. Elle dit que ça se termine en bagarre entre bandes rivales. Je lui réponds que c'est n'importe quoi, que c'est plus comme à son époque, que si c'était vrai il n'y aurait plus de clients parce qu'ils seraient tous morts.

Ma mère ne veut pas que j'y aille, tant pis. Je dis que je vais passer la nuit chez ma meilleure amie. Je n'ai pas pour habitude de dormir chez elle mais là j'ai une excuse toute trouvée : je joue une pièce de théâtre dans son village. Je ne sais pas à quelle heure ça se finit et ça évitera à mon père de venir me chercher. Ma mère est d'accord.

C'est le grand soir. Avec quelques filles de ma classe, nous avons mis en scène des textes de Clavel. J'ai un rôle de vieux barman qui se souvient des crues du Rhône. J'ai un long monologue à la fin. Avant cela, j'évolue en silence derrière de vraies bouteilles, astiquant le comptoir et servant des verres. Par curiosité, je remplis celui d'une des protagonistes avec un alcool qui ressemble à de l'eau. Celle qui lui donne la réplique la voit suffoquer en silence après une gorgée et laisse échapper un rire suraigu. A cet instant, nous ne sommes guère crédibles en papys nostalgiques devisant dans un troquet des pentes lyonnaises.

Mes parents ne sont pas là. C'est la deuxième année que je fais du théâtre et à chaque fois qu'il y a une représentation je leur fais le coup : "Ne venez pas me voir, j'aurai trop le trac !" Ils acquiescent, mon père me dépose et s'en va. A la fin, quand je vois les parents de mes camarades féliciter leur progéniture, je regrette un peu de les avoir écartés.

Ma meilleure amie est là. Nous allons chez elle. Elle habite une toute petite maison au centre du village. Un rideau sépare sa chambre de celle de ses parents. Nous dévalons sans cesse les escaliers qui mènent de la salle de bains à la chambre. Les préparatifs sont à peine moins longs que la soirée elle-même. J'aime ce moment. Mon amie a un nombre incalculable de rouges à lèvre et de parfums sous forme d'échantillons. Elle entreprend ma transformation. Elle dit que si j'y vais comme ça, je vais me faire refouler à l'entrée. Au moindre essai de mascara, je vois un monsieur désapprouver : "mademoiselle, on n'entre pas avec ce mascara".

J'ai les cheveux crêpés tant que faire se peut. Je ressemble à une héroïne de Dallas. Je porte un jean, une brassière moulante, une imitation de grand parfum et beaucoup de maquillage sous mes lunettes en plastique. Des filles du quartier arrivent. Elles sont pour la plupart plus âgées que nous. Nous allons à pied jusqu'à la boîte de nuit, une bonne marche jusqu'en périphérie. Je ne dis rien et écoute les recommandations des grandes de 16 ans.

"- Tu baisses les yeux et tu dis : bonsoir. Tu souris pas. Comme ça : bonsoir.
- T'as dix-sept ans, ok ? 17 ans, ils s'en foutent.
- Normalement c'est 18, si y'a un contrôle ils sont mal alors ils s'en foutent pas.
- Mais ils demandent pas aux meufs ! Ma sœur elle est bien déjà rentrée, elle a treize ans.
- Mais toi t'es une habituée et moi ils me connaissent.
- T'es folle toi.
- Ça veut rien dire. Si ils veulent pas qu'elle rentre ils refoulent tout le monde.
- On n'y va pas toutes en même temps ok ?
- Pourvu qu'on se fasse pas refoul !"

A l'entrée du parking, nous nous scindons en deux groupes. Je me place derrière mon amie de manière à pouvoir l'imiter. Nous ne parlons pas. Nous affichons un air neutre qui se veut celui des clients venus cent fois, blasés jusqu'à l'os. Nous lançons un "bonsoir" en travaillant notre intonation d'habituées.
Les videurs ont un costume noir et les bras croisés. Ils nous suivent du regard. L'un, très grand, tête et corps carrés, cheveux gris et nez à la Belmondo, se tient debout devant le guichet. Un autre, assis sur un tabouret, a un visage maigre et renfrogné. Il ne parle pas. Il porte des santiags rouges avec des têtes d'indiens dessus.

J'entendrais presque l'autofocus de leurs prunelles. Ne tourne pas la tête, Marie-Georges, ta soirée en dépend. Imagine que tu portes une minerve.
Personne n'est refoulé. Je constate que certains hommes entrent malgré une chemise du plus mauvais goût.

mardi 25 novembre 2008

Myope sous les stroboscopes

Seurat, Scène de théâtre, la répétition, v. 1880

"Marche ! Marche !" chuchote mon meilleur ami pour m'avertir de l'imminence de l'obstacle. J'ai 16 ans et je ne veux plus porter mes lunettes. 16 ans, autant de produits cosmétiques sur le visage. Nous sommes dans la boîte de nuit de son village, comme tous les week-ends. Je ne vois rien mais je fais semblant. De toute façon, impossible de baisser la tête pour vérifier s'il y a une marche : ça me décoifferait. Des deux heures passées dans la salle de bains des parents avant de sortir, l'œuvre capillaire occupe bien le quart. J'ai de longs cheveux blonds et je les sculpte de la pointe à la racine. Pas une mèche n'échappe au ratissage contrariant que constitue ma technique de crêpage-décrêpage intégral.

Je ne porte que du noir. Je mets la même minijupe moulante, le même décolleté, la même redingote, les mêmes chaussures à chaque fois, et pourtant il me faut invariablement 30 minutes pour choisir ma tenue. Mon ami, parfois, ça le rend dingue. Le plus souvent, il vérifie le résultat final et corrige le moindre cheveu perdu ou pli de chemisier au millimètre. Il aime bien voir les garçons baver à mon passage. Nous ricanons et nous félicitons lorsque le disc-jockey, posté à l'entrée de la boîte à l'heure de l'ouverture, suit mes jambes des yeux.

Ici c'est gratuit pour les filles et j'ai une boisson offerte. Nous commandons un tequila-gin-vodka avant d'aller nous asseoir à l'entrée. J'aime bien scruter ceux qui arrivent et ceux qui se font refouler. Mon ami va danser. Il ne faut pas qu'on reste ensemble sinon on nous prendra pour un couple. Je reste là en fumant cigarette sur cigarette. Il fait un peu froid mais la musique est moins forte. Des grappes de garçons en chemise passent en me lançant parfois des signes d'intérêt sous forme de grognements réjouis, auxquels je me dois de répondre en fixant le mur de l'autre côté. Je ne distingue pas les visages. Autant ne pas prendre le risque de lancer des œillades involontaires à Quasimodo.

Comme chaque soir, je rêve du prince charmant. Comme chaque soir, ce sera la suprise au moment des slows. Comme chaque soir, il me faudra trouver parmi la faune une âme charitable pour me ramener. Le mieux, c'est de tomber sur un prince avec carrosse : pas besoin de résister aux avances du conducteur.

Une fois, le patron de la boîte se proposa de me raccompagner. Il ne tenta rien et me souhaita bonne nuit en me souriant gentiment. Un type bien. Puis il raconta nos exploits sexuels fictifs à tout le monde. Un type bizarre, finalement.

J'ai, depuis, moins de mal à trouver un chauffeur parmi le personnel de la boîte.

Je me poste près de la piste et réponds indifféremment "non" aux invitations à danser. Je discerne dans l'obscurité un garçon qui gesticule des bras à quelques pas d'ici. Il a l'air de s'adresser à moi. On dirait qu'il veut l'heure. Je m'approche et lui dis que je n'ai pas de montre. Il me glisse à l'oreille "Tu veux danser ?" Je comprends que son mouvement circulaire de l'index mimait moins celui d'une trotteuse que nos corps tournoyant sur Ti amo. Je me sens bête d'avoir avancé vers lui.

Je le suis sur la piste à pas prudents. Je redoute le sempiternel questionnaire "tu viens souvent ici moi aussi - comment tu t'appelles c'est joli moi c'est bidule ". Rien de tout cela. Sa conversation est naturelle. Il a presque mon âge pour une fois : 18 ans. Il ne glousse pas et semble s'intéresser à ce que je dis. J'en suis si surprise que je décide de lever la tête pour voir celle qu'il a. Non seulement il n'arbore nul sourire forcé ou autre expression idiote, mais en plus il a un visage d'ange. Je remercie le dieu des boîtes.

dimanche 23 novembre 2008

Autoformée


Piero della Francesca, la Madone del Parto, 1467

Samedi matin, j'avais rendez-vous à la maternelle où j'officie le jeudi. Les enseignants étaient conviés à une "animation pédagogique". C'est une séance sans élèves, consacrée à notre formation à nous. Nous en avons plusieurs au fil de l'année, certains samedis et mercredis. C'est obligatoire et on ne choisit pas forcément les thèmes mais chut, il faut humeur clémente garder. En tant que quatre quarts de temps, je suis censée être dispensée des samedis mais re-chut, faisons risette. Mon inspectrice est une vraie mère pour moi : elle a décidé des thèmes et des jours à ma place. Sourions de plus belle.

En ce doux samedi matin de novembre, je m'extirpai de ma double couette (oui car les radiateurs, vous vous souvenez, eh bien ça n'est pas gagné) pour m'y rendre. Je ne vous épargnerai pas même l'intitulé de cette animation : "harmonisation des outils de l'école pour travailler la structuration du temps en cycle 1". J'allais gambadant, vers cette promesse d'harmonie avec les collègues du jeudi.

Ce qui devint subtil, c'est qu'il s'agissait d'une animation sans animateur. Nous nous autoanimâmes. Quelle différence entre une animation sans formateur et une réunion d'équipe, me direz-vous ? Ne faites pas de mauvais esprit. La formation sans formateur, c'est comme les écoles sans profs, c'est l'a-ve-nir. Depuis le temps qu'on vous le dit.

Trois heures assis dans une salle sans chauffage, à nous rafraîchir les neurones et le reste. Nulle hôtesse pour nous signifier à quel moment nous étions en zone de concertation ou si nous naviguions bien en terrain d'autoformation. Nous parlâmes clepsydres, sabliers, minuteurs, réveils, cherchant tous instruments accessibles à des mômes de 3 à 5 ans. Les fumeurs frustrés jouaient avec leur stylo. Le café se déversait dans les tasses en doses généreuses. J'avançai l'idée d'une pendule que j'avais fabriquée à (feu) l'IUFM . L'idée d'en doter chaque classe fut retenue. Hop, harmonisation des pendules enclenchée.

Nous dérivâmes en parlant des élèves pour qui le soutien scolaire constituait un traumatisme sans nom. Nous décidâmes d'arrêter de prendre ceux qui pleuraient systématiquement, en avançant l'idée que le soutien scolaire si cher au ministre n'a pas vocation à torturer l'enfant qui voit partir ses copains en récré. Je croisai les glaces à l'eau qui me servaient de guiboles. Gel ? Oui ! Gel du soutien, mesure préconisée suite au mouvement de grève. Nous nous tâtâmes.

Deuxième grève jeudi prochain, cas de conscience. Mon pied battait le rythme d'un cha cha imaginaire. Certains tremblaient pour leur salaire, d'autres de froid, l'une mariait sa fille, d'aucuns ne pouvaient pas ; je pensai à mes élèves du jeudi qui devaient commencer à oublier mon existence, les grèves tombant toujours ce jour-là... Gel des décisions.

Mes collègues remplirent ensuite leur tableau de comptes à rendre, autre nouveauté de l'année. Il s'agit d'écrire la moindre minute passée avec les parents, en réunion, en soutien etc. afin de prouver que nous faisons toutes les heures dues hors classe. Je ne le fis pas. Je suggérai de marquer dans ce tableau le temps passé à le remplir.

Enfin, l'heure du dégel. A moi l'opportunité de décaniller vite et loin !

Je pris le chemin du retour, toute formée que j'étais, en broyant la couleur du breuvage ingurgité trois heures durant. De la même teinte furent les regards que je décochais à quelques malheureux reluquant des bouts de genoux sous ma jupe. "Allez vous autoformer plus loin !", beuglais-je intérieurement. "Coucou, qui est là !" claironnait Eole niché dans mes jupons au sortir de la bouche de métro. Il prenait ma jupe pour sa bougie d'anniversaire. "Couché !" lui ordonnai-je en zigzaguant jusqu'à la rue Bichat.

En lieu plus abrité, j'admirai l'œuvre de Vellefaux que je longe lorsque je reviens du métro. La partie ancienne de l'hôpital Saint-Louis me laisse à chaque fois béate. Je décidai de m'autoformer sur le mystérieux architecte :

Claude Vellefaux, major de sa promotion, reçut son diplôme de l'école royale d'architecture en mille cinq-ou-six cent et des brouettes, puis fut introduit à la cour du roi qui, époustouflé par ses plans, lui confia l'imposant chantier de l'hôpital Saint-Louis.

Moui. Si ça se trouve, me dis-je devant les pierres rougeaudes, ce que j'admire aujourd'hui est ce qui se faisait de pire à l'époque. D'autres projets, tous plus grandioses les uns que les autres, ont fini au poêle. Trop chers pour les malades. Autocorrection :

Claude Vellefaux, architecte au rabais, fut pistonné auprès de Henri IV. Étant, comme tous les monarques, près de ses sous, ce dernier lui ordonna de réaliser une bâtisse sans fioriture :
- "Je n'ai pas un radis. Ma femme compte dilapider l'or de la couronne pour commander notre album de famille à Rubens en 24 tableaux, rien que ça ! Il devient urgent d'ouvrir un nouvel hôpital loin d'ici pour y entasser les gueux contagieux. Je veux un grand machin tout simple.

- C'est un honneur Sire, mais que faire sans idée ni moyens ?!
- On a commandé trop de pierres pour le chantier de la place des Vosges. Tu n'as qu'à les prendre et faire construire des murs avec, cela fera l'affaire.
- Bien, votre Altesse".

Mon moral volait plus bas que la facétieuse bise. Je me repris.

Le petit Claude, futur marquis des Anges, fut repéré lors d'un déplacement du roi dans nos campagnes. Alors qu'il traçait au sol les plans de la pyramide du Louvre avec un bâton, Henri IV lui ordonna de monter dans son carrosse et le ramena à Paris où il le nomma architecte du roi. Claude, dont la mère était souffrante, put désormais envoyer à sa famille de quoi acheter nourriture et soins appropriés. Il persuada Henri IV que les malades avaient besoin d'un dispensaire digne de ce nom avec force moyens et qu'une telle entreprise serait tout à la gloire du roi. Ce dernier en fut séduit et mit à la disposition du petit Claude l'argent nécessaire à la construction du plus grand hôpital jamais édifié au service des déshérités.

Je gratifiai cette dernière version de la note maximale et terminai mon trajet avec la fierté que requiert une telle réussite. C'est drôlement chouette, l'autoformation.

lundi 17 novembre 2008

Marre de café*

Klein, Anthropométries, 1960

Ce n'est pas que je veuille faire une pause, mais cela serait peut-être souhaitable. Mon crâne est tout vide, ses parois d'une blancheur éclatante. Les pensées structurées ont désincrusté le tissu cérébral avant de se jeter en vortex dans une béance artérielle branchée par là. Je me sens lessivée tout net.

En bloguant, je me paie des trips à la Roquentin. Non, ça ne se mange pas. Je cause existentialisme, un peu de sérieux s'il vous plaît. Je constate que ma tête se prolonge en cou, que mon cou se termine en épaules, mes épaules en bras, mes bras en mains, mes mains en doigts, mes doigts en touches de clavier. Cette dégoulinade organisée se meut aux extrémités en faisant tic-tic. Un tic-tic à rendre dépressif un pianiste minimaliste.

Je me sens pionnière de mon espèce dans le cours inéluctable de l'évolution.

J'en suis sûre : nos mains auront de plus en plus de doigts tandis que nos dents se raréfieront, parce qu'on ne tape pas de messages avec (à moins d'être le Jimmy Hendrix du messenger mais cela reste exceptionnel). Nous aurons de la corne de pied sur les fesses.

Nous nous serons adaptés.

Nos cellules oculaires feront directement filtre-écran et notre visage s'illuminera tout seul - comme dans les pubs pour les eaux minérales - afin de survivre en milieu webcamien. Le matin, nous ouvrirons les yeux et nos paupières actionneront la mélodie du démarrage Windows. Nous mangerons des humains "élevés sans ordinateur" au petit-déjeuner.

Dans les séries télé, les rires seront remplacés par des "Lol !" enregistrés.

Les linguistes auront noté qu'après avoir écrit tout en abréviations, on se sera mis à parler comme on écrit puis à transcrire nos nouveaux phonèmes. On lira dans le petit Robert 2312 :

PETEDEAIRE adj., de l'ancien français "pété de rire" (fam) devenu "ptdr" (stand.) : qui est èmdéaire. Litt. "A 7 instant, il fut pétédéaire par terre." (Kévin Houellebecq, Mes lols en terre mongole)

Voilà ce que j'entrevois lors de ces absences pré-épileptiques où mes orbites hagardes gobent leur jus de rayons blancs. Si avec cela, vous ne cernez pas chez moi une lassitude, due sans doute à cette dépendance inquantifiable au blogage, ne cherchez pas plus avant. Vous êtes sûrement, vous aussi, un précurseur de la branche des homos blogus.


*C'est de moi. Si. Je suis blogueuse donc tout ce que je dis est de moi. Maintenant, si un chanteur mort veut me piquer le jeu de mots, même antérieurement à sa création, je n'y pourrai rien.

vendredi 14 novembre 2008

L'humeur du jour


Fra Angelico, La conversion de Saint-Augustin, 1436

mardi 11 novembre 2008

L'Education nationale m'a tuer

Courbet, La truite, 1872

Notre actuel ministre de l'Education nationale prévoit pour la rentrée prochaine la suppression du réseau d'aide spécialisée aux enfants en difficulté (dit RASED, composé d'enseignants formés pour prendre en charge les élèves en rupture avec l'apprentissage dans un ou plusieurs domaines). Il est vrai que former des enseignants, ça coûte cher, alors que le soutien scolaire est une mesure totalement gratuite, qui n'a toutefois pas la même vocation que le dispositif RASED (mais noyons le poisson s'il vous plaît).

Les mots ont un sens. Soutenir, c'est prendre par le bras l'élève qui, sur le chemin de la connaissance, a les jambes qui flageolent. Mettre en place une aide spécialisée, c'est fabriquer le treuil adéquat pour remonter celui qui s'est déjà cassé la margoulette et git (parfois depuis lurette).

Manifestement, moins les gens sauront faire la différence et mieux ce sera, si l'on en juge par le flou artistique du discours qui suit. Tant pis, on n'y verra que du feu ! Et hop ! Magic Darcos ou le Houdini des dispositifs de lutte contre l'échec scolaire. The Darcos side of the moon.

Je vous invite à écouter les explications ci-dessous. Ensuite, je vous propose de pousser des "ah ?" d'étonnement face à la mobilisation des enseignants qui feront encore cadeau de leur journée de salaire à l'Etat pour la grève du 20 novembre prochain.


dimanche 9 novembre 2008

Gloire à quelques blogueurs


Bronzino, Allégorie du triomphe de Vénus, 1545

Je voulais déclarer mon amour à un blog que j'aime, celui de Gaël, en faisant tout comme lui, avec une vidéo à la fin de mon billet (sauf que lui, en plus, ses vidéos, il les fabrique. Allez voir !).

Cette semaine, Gaël a posté un beau billet sur le prix des médicaments. Pour cette raison, et parce que j'aime Weird Al Yankovic, je lui dédicace un clip où l'on voit un chirurgien opérer directement un porte-monnaie. Pratique ! Oui mais lui il peut être cher : il danse comme Madonna. Et puis, comme il dit dans la chanson, le problème c'est que ses patients meurent avant de payer.

Là où j'ai l'air très bête et beaucoup moins expérimentée que Gaël, c'est que je n'arrive pas à mettre cette vidéo à la suite de mon billet, parce qu'elle n'a pas de code gnagna. C'est pas demain que je ferai du plagiat de Gaël. Je voulais, je ne peux pas. Bon, le clip est visible ici.
Like a surgeon, hey, cutting for the very first time...

J'ai quand même une prouesse technique à vanter : si une bouche s'affiche devant mon adresse de blog dans la barre de votre navigateur, c'est grâce à un blogueur célèbre qui s'est pris la head hier pour m'aider à faire ça (c'est lui qui m'a certifié que les blogueurs devaient parler comme Jean-Claude Vandamme lorsqu'ils s'échangeaient des conseils de blogage, ce que Nicolas ne fait pourtant pas trop). Merci Balmeyer !

Qui a gagné le troll d'or de la semaine ? J'hésite entre Dorham et Didier Goux. Dans les deux cas remarquez, ce dernier y est pour quelque chose.
Mais ce qui m'a plus amusée cette semaine, c'est la fête à la grenouille d'Audine et son jeu en commentaire.

Mise à jour : pour une interprétation très fine de l'oeuvre de Bronzino qui illustre le présent billet, lisez à nouveau Gaël, ici cette fois (oui on se renvoie un peu la balle, là. Mais Gaël a un réel talent en décryptage d'image !).

mercredi 5 novembre 2008

Chacun son métier : deuxième couche

Vermeer, La laitière, v. 1660

Résumé de l'épisode précédent (pour Mtislav) :

Le billet d'hier démontrait que l'affirmation scientifique "la chaleur monte" était à relativiser : personne pour me livrer mes radiateurs au quatrième étage. Où j'appris qu'un transporteur transporte mais ne livre pas, qu'un installateur installe ce qui est livré mais ne livre pas ce qu'il va installer, qu'un client sans ascenseur est prié d'assumer son choix de vivre sans le confort moderne en se livrant tout seul.


Le lendemain

- "Allô, mademoiselle Profonde ? Ici la société Déachelle Strasbourg. Nous avons deux colis à vous livrer. Je vous appelle pour prendre rendez-vous. Quelle date vous conviendrait ?
- Hier.
- Pardon ?
- Vous êtes déjà venu hier. Vous êtes reparti avec.
- Je ne suis pas au courant.
MG en aparté
Fichtrebleu, si le gars de Déachelle Paris était monté, ça m'aurait fait quatre radiateurs !
- Alors vous n'êtes sans doute pas au courant que j'habite au quatrième sans ascenseur. Ce fut tout le problème. Le livreur n'a su livrer.
- Si, nous sommes au courant. Grothélec nous a précisé cela. Nous allons mettre en place un système, un taxi ou quelque chose pour que vous puissiez être livrée.
- Un taxi, une roulotte, une girafe... Comme vous voulez. L'idée c'est que ça monte jusque chez moi."

L'aimable strasbourgeoise me fixa un rendez-vous pour mercredi prochain. J'ai hâte de voir le taxi grimper mes escaliers. En même temps, si elle m'envoie vraiment un taxi, j'entends d'ici le dialogue avec le chauffeur.

Marie-Georges cogita un moment sur la polysémie du mot taxi, le sens exact de taxi en patois alsacien, l'instauration d'une "taxe i" pour les habitants des derniers étages et la signification de ce i...
Elle finit par s'allonger. Sa migraine en fit autant.

mardi 4 novembre 2008

Chacun son métier

Giotto, L'ascension, 1305


-"Allô, mademoiselle Profonde ? Ici l'entreprise Déachelle, Je passerai vous livrer deux colis aujourd'hui entre midi et deux heures.
- Parfait.
- Euh par contre je les monterai pas hein, je peux pas. Deux téléviseurs, je ne peux pas.
- Deux téléviseurs ?!

yeux humides, nez au ciel, bouche en dessous, en aparté
Seigneur, qu'ai-je fait pour mériter cela ?

bouche face au combiné
Vous voulez dire deux paquets lourds qui pourraient être des téléviseurs, n'est-ce pas ?
- Oui.
bouche réjouie
- Ce sont mes radiateurs !
- Oui enfin ce que je sais c'est qu'ils pèsent 90 kilos chacun. Vous comprenez, moi je suis transporteur, pas livreur.
- Oui, je comprends. Je ne peux pas non plus les monter jusqu'au quatrième. Je suis institutrice, pas haltérophile.
- Oui je comprends.
- Bon.
En choeur
- A tout à l'heure.

Oreille droite écoutant le numéro de la compagnie vendeuse dans un téléphone portable, doigt composant la même chose sur un téléphone fixe
- Allô Grothélec ? Je suis mademoiselle Profonde. Les radiateurs arrivent aujourd'hui. J'aimerais savoir si un installateur peut venir rapidement, par exemple cet après-midi, car les radiateurs ne seront pas livrés verticalement mais simplement transportés à l'horizontale. Du coup ils vont rester en bas de mes escaliers.
- Ce n'est pas normal.
- Je ne sais pas, je ne suis pas normalienne.
- Je comprends. Cela dit nos artisans sont installateurs, pas livreurs.
- Je comprends. Le souci est que je suis cliente sans ascenseur, pas avec.
- Je comprends. Nous allons contacter Déachelle pour leur demander de vous livrer chez vous.
- Merci."

Vers midi et demie
- Allô, ici le transporteur Déachelle, je suis en bas de chez vous avec les colis.
- Vous avez eu un coup de fil de Grothélec ?
- Non.
- Bon. Je ne suis pas transmetteuse, mais voilà : ils voulaient vous contacter et vous dire de me livrer les radiateurs chez moi.
- Je ne peux pas. Je suis transporteur-livreur, pas livreur-déménageur.
- Je comprends. Quant à moi je suis en haut, pas en bas.
- Je comprends.
- Que pouvez-vous faire ?
- Je peux repartir avec.
- D'accord.
- Au revoir."

De toute façon je ne mets jamais de chauffage chez moi.

mardi 28 octobre 2008

Gérontophile

Ensor, Portrait du père de l'artiste, 1881

Je suis restée bête et béate à cause d'un vieux.
Qu'avait-il fait pour me mettre en joie ? Rien d'autre que d'être vieux.
C'est ainsi.
Je l'ai vu. Tout a changé. Mes commissures ont commencé à toucher mes oreilles. J'ai relu mon billet. Voiture 16, place 18, fenêtre.
Je me suis assise à côté de lui.
Je devais avoir l'air d'une illuminée : je souriais comme si la malédiction du clocher m'avait frappée en pleine grimace. J'avais l'impression que j'étais née comme ça, avec une bouche qui remonte toute seule, comme une balise de la mer morte.
Son ventre semblait tenir la tablette devant lui, sur laquelle était posé un journal : la montagne. Un vieil auvergnat, donc.
Quand le vendeur de boissons est devenu audible, je l'ai senti se redresser. J'ai fait pareil. Je voulais tout faire comme lui.
Il a commandé un café. J'ai regretté ne pouvoir l'imiter. "C'est malin, tu bois du café d'habitude." Je maudissais celui pris à grandes tasses quelques heures auparavant. Il m'avait vaccinée. Il faut dire que le café de mon papa, il est comme lui : c'est le plus fort. A la surface, on croit voir ses gènes italiens ricaner dans du pétrole. Quand on en a bu un, on décline tous les suivants du jour.
"Zut, je ne pourrai pas entamer une conversation sur le café de la sncf !", déplorai-je intérieurement. Puis je questionnai l'ambulant :
"- Qu'est-ce que vous avez, en barres chocolatées ?"
Je me félicitai intérieurement. "Bien joué ! Ca fait vieux ça, barre chocolatée." Je regardai mon voisin mais il ne saisit pas cette perche intergénérationnelle.
Je voulus ensuite lui proposer un de mes triangles au nougat mais me ravisai : "malheureuse, il a sûrement un dentier !"
Je me retins de finir la friandise, pour avoir l'air d'une fille bien. Au lieu de me faire remarquer que j'étais une fille bien, il toisa l'effort en ouvrant son journal.
Un intérêt sembla naître lorsqu'il me vit chercher une poubelle. Accoudoir, rebords, radiateur, mon index tentait de soulever tout ce qui pouvait imiter un couvercle de poubelle design. Ses yeux suivaient ma main. Il cherchait à travers moi. Nous étions enfin ensemble. Je trouvai un cylindre à ordures entre nous et y jetai mon papier. Sa vigilance retomba.
Peu de temps après, l'ingrat utilisa la poubelle en feignant connaître son existence ainsi que le sens d'ouverture du couvercle depuis des temps immémoriaux.
Je me suis vengée en fourrant mes oreilles d'écouteurs MP3.
Je me suis injecté le fou chantant dans les conduits et j'ai regardé les vaches filer à toute allure. Je souriais désespérément.

Puisqu'on parle des anciens, j'en profite pour souhaiter un bon anniversaire à PMÂ, à ne pas confondre avec PMA, qui est né plus tard, ainsi qu'à PLR, même si ces trois blogs ont le même prolifique papa : Nicolas.