lundi 22 décembre 2008

Premières heures

Courbet, Après-dîner à Ornans, 1849

Hier matin, je pris un train désert.

Telle une rescapée de fin du monde, je déambulais pour choisir ma place parmi des rangées de sièges vides. Je me collai à une fenêtre. La perspective d'étendre mes jambes à l'infini et de ne rien faire d'autre que défiler dans le paysage en croyant dur comme fer à l'inverse me réjouissait. A moi vaches volantes, arbres fonceurs et maisons météores. Ce serait comme fouiller dans un coffre à Playmobils et en jeter de partout.

Le départ était prévu pour 8h01. Le train partit à 8h01.

Je regardai au dehors. Rien. La nuit avait tout empaqueté. "C'est nul ce noir, il est plus de huit heures, ça suffit !" maugréai-je. Je scrutais aux gares le nom des villes traversées. Je me dis que je ne pourrais jamais vivre à Villeneuve Saint-Georges, trop nocturne à mon goût.

Puis un bout de mon cerveau sortit de sa léthargie matinale. La notion de solstice d'hiver m'apparut et tout s'éclaira. J'eus des remords d'avoir grogné. S'il y a une date dans l'année où la nuit peut légitimement faire la grasse matinée, c'est bien celle-là. Je promis d'être compréhensive et lui murmurai de rester. Elle se leva.

Je vis des lopins de terre galoper et des présences humaines surgir entre deux bois. J'inventais des rencontres. Un druide errant dans le Gâtinais trouverait ce gisement de gui juché sur un bosquet perdu. Les chasseurs de la clairière, bredouilles, iraient tuer la vache broutant vingt kilomètres plus loin. Sauve-toi Marguerite !

L'intérieur du train me détourna de mes scénarios champêtres. Une jeune femme avança jusqu'à moi. Elle retira ses longues bottes, découvrant des chaussettes de tennis qui juraient avec sa tenue sophistiquée. Mes yeux en restèrent fascinés. Elle s'allongea sur une rangée de trois sièges, la tête sous son manteau et les pieds dans le vide. Attirés par cette quiétude, deux germanophones s'installèrent derrière elle de la même façon. Bien qu'étendus mollement, ils se mirent à palabrer sur un ton guilleret. La femme aux chaussettes blanches se redressa d'un coup en gémissant. Elle scruta l'origine du bruit entre deux sièges et retomba comme une morte. Puis elle se redressa encore, me demanda l'heure et se rechaussa. Le train arrivait en gare de Nevers.

Je trépigne toujours après Nevers. Je sais que trente minutes me séparent de mon père. Alors je piaffe sous un air qui peine à demeurer impassible. Je découpe la demie heure dans ma tête, je fais semblant de ne plus y penser. Je vois Moulins sur les panneaux routiers et mes jambes entament la gigue de l'imminence.

Un coup de frein, deux marches, une voix. "Vous êtes arrivés à Moulins sur Allier." Mes pieds embrassèrent goulûment le sol. Je dévalai et ravalai l'étage du passage souterrain.

Mon père était là qui faisait, comme à son habitude, les cent pas dans le hall.

Une fois installés dans sa voiture, je pris les nouvelles animalières.
-" Combien de chats en ce moment ?
- Dix.
- Mais ils se multiplient tous les mois ! Ils devraient se disputer des territoires ou se faire bêtement écraser de temps en temps...
- Ils s'entendent bien.
- Ce n'est pas normal."

Mon père n'a jamais pris de chat mais il en a dix. Il a toujours eu le don de transformer n'importe quelle bête sauvage en peluche fidèle et ronronnante. Il pavoise le terrain de gamelles et mangeoires et le jardin finit par ressembler à une scène de Disney. Une rangée de moineaux picore sur la table sous l'œil bienveillant d'une meute de chats digérant leur pâtée. On se croirait dans un dépliant pour témoins de Jéhovah. Je suis sûre que même les araignées de la maison viennent se frotter affectueusement aux chevilles de mon père.

Nous arrivâmes dans l'enchanté lieu-dit. Je fus accueillie par des myriades d'yeux enrobés de fourrure. J'avançai avec mon sac lourd de livres et de bouteilles. Des boules rousses et noires sautaient dans les fourrés. Je me sentais comme Moïse traversant une mer de poils. Mon père referma la porte au nez et à la barbe des félidés.
Nous nous mîmes bientôt à table. La fenêtre de la cuisine comptait cinq museaux écrasés qui suivaient les gestes de mon père en laissant des traces horizontales sur la vitre.

22 commentaires:

Catherine a dit…

Nous aurions bien besoin d'un dresseur de chats-cons chez nous ! Profitez bien de votre séjour. XX

noèse cogite a dit…

Ça ressemble à un conte de noël...la morale de l'histoire?
Une gentille damoiselle chez les chats oublia pour un instant les frémissements du temps.
Bon temps des fêtes.

Didier Goux a dit…

Des livres et des bouteilles : c'est vraiment bien, une femme qui a le sens de l'essentiel à ce point...

Gaël a dit…

une arche de Noé ?

Simon Gaetan a dit…

la nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine,fastoche...

la Mère Castor a dit…

drôlement bien. J'aime les trains et les maisons à chats, surtout celle des autres.

Marie-Georges Profonde a dit…

Catherine,
Il y a des chats qui s'aventurent chez vous ? Que fait Bergotte ?! Merci, je profite !
Noèse cogite,
Ah bon, je voyais plutôt un film qui vire légèrement à l'horreur... Merci, à vous de même !
Didier Goux,
Quoi d'autre dans une hotte paternelle, en même temps...
Gaël,
version auvergnate alors.
Simon Gaetan,
Simon si mystérieux !

Marie-Georges Profonde a dit…

La mère Castor,
Oui, j'ai ces inclinations aussi...

Audine a dit…

Encore encore des aventures avec des chats !!

Ton père a un ordi ou tu trimballes un portable ou bien ?

(En géo, j'arrive à dépasser légèrement 51 000, t'abuses de me faire changer d'addictions, les poissons c'est mieux)
(pour les autres : ceci est une conversation codée, cherchez pas)

(et dis, où les pêches tu, les photos de tableaux ?)

Marie-Georges Profonde a dit…

Audine,
Mon père est un geek : il a deux ordis et nous pianotons de concert dans la même pièce. Moderne, la ferme du Bourbonnais !
(oui mais les poissons ça apprend pas à situer des villes de poissons comme Istres, que j'arrive jamais à replacer même après 10 parties)
(Je passe par Google images, c'est jamais les mêmes sites...)

Dorham a dit…

Le début du texte est vraiment très chouette. De très belles images pour définir cette mélancolie du paysage qui défile...

Le reste !
C'est pas flippant tous ces greffiers quand tu te relèves la nuit pour manger un bout de gruyère ?

Zoridae a dit…

Ce billet est magnifique !!

Je suis soufflée par tant de beauté, la description du voyage en train si juste et poétique, les images originales et frappantes, le foyer paternel digne d'un conte de fées...

Pfiou !

Marie-Georges Profonde a dit…

Dorham,
Tu es un lecteur sensible : tu as perçu cette légère angoisse pointant effectivement sous le paradis aux chats ;)
Zoridae,
Merci, c'est trop, je suis très flattée ! (en fait le début du texte m'ennuie particulièrement, mais j'ai poursuivi : je voulais publier quelque chose pour changer du billet précédent :s )

Dorham a dit…

Marie-Georges,

tu l'as voulu la poursuite de la série, la voilà !!!

Alors camembert...(désolé pour la longueur, je ne m'arrange pas avec l'âge faut croire :)))

balmeyer a dit…

Moi aussi je suis très séduit par ce billet... c'est qu'il a l'air "confortable", on aimerait y vivre, parmi les chats.

(et je viens de faire la litière des miens, enfin, ceux de mon épouse, donc je ne suis pas indulgent avec ces créatures...)

Mots d'Elle a dit…

J'aime TOUT de ce billet, du départ 8h01 à l'arrivée dans l'univers des chats et des araignées affectueuses!!

Melle ciguë a dit…

'défiler dans le paysage en croyant dur comme fer à l'inverse' Amusant! Je m'imaginais la même chose quand je prenais le train pour aller à l'école...

Melle ciguë a dit…

Moi qui découvre mon père, ce billet me touche aussi...
Tu séduis donc tout le monde avec tout ton billet... Comme dirait Zoridae:Pfiou!

Monsieur Poireau a dit…

Quel texte magnifique, ce qu'il faut de réalisme et sa pincée de magie pour arriver au Père dont on se demande s'il n'est pas lui-même porteur des mêmes proportions à tes yeux !
:-)))

BritBrit a dit…

A la lecture de ton article à haute voix, mon chat me demande s'il peut être adopté par toi qui semble, à son avis, plus "animalière" que moi.
Quand je vous dis que j'ai un chat ingrat...

Marie-Georges Profonde a dit…

Dorham,
Vu l'heure à laquelle je réponds, je peux te demander la suite de cette suite :p
Balmeyer,
Confortable je ne sais pas, je n'irais pas partager les tomettes enneigées de ta terrasse avec eux.
Mots d'Elle,
Alors je suis contente :)
Melle Ciguë,
Bin ton commentaire me touche !
Monsieur Poireau,
C'est trop ! Merci :)
Britbrit,
Il devrait plutôt réclamer une adoption par mon père, chez moi il mourrait de claustrophobie.

Cyrano de Vergerac a dit…

Quel beau texte ... A en faire souffrir ma moitié pour ce que tu sais.

Longue vie à ton père (au moins autant que de vies de ses chats, soit 9x10 etc.)