mercredi 24 juin 2009

Si rose

Bosch, Le jardin des délices (détail), 1504

Vous l'aviez peut-être remarqué.

(sur un air d'Ouvrard)

J'ai la dissert qui déserte
Le billet tout fluet
Le stylo qui prend l'eau
Et les mots ramollos
Ah mon dieu que c'est embêtant d'être une blogueuse qui craque
Ah mon dieu que c'est embêtant du coup c'est moins marrant.

Je n'ai pas de raison extrêmement valable qui viendrait justifier le présent relâchement mais, en attendant d'en trouver une, je vous propose d'accuser un innocent. Voici un poème qui fera l'affaire (oui, c'est de la poésie : y'a des rimes, c'est vous dire si c'est poétique).

Ôde rose

Un soir je t'ai rencontré et
Les billets de mon blog se sont espacés

Je me suis vue noyer ma prose
En prenant une cuite à l'eau de rose

Mignon, allons voir la cirrhose
De mon myocarde qui implose

Depuis qu'une pluie de pétales
Me fit déraper, je m'étale

Mais après tout l'horizontale
N'est-elle pas la position idéale

Sauf pour une douche matinale
Ou avaler notre café sans mal

Qu'importe l'eau qui bout, déjà je brûle
Tu parles, tu souris, je hulule.

samedi 13 juin 2009

Politique, vie et fruits de saison

Dürer, Jeune lièvre, 1502

Mardi dernier, chez le psy.


- "Bonjour. Euh... Euh... (...)
Je vais prendre ma carte dans un parti politique.
- (approbateur) Mmmh.
- Oui parce que, j'en ai marre de me sentir extérieure à tout ce qui se passe, et puis j'ai envie de discuter de perspectives politiques avec des gens, de débattre, d'entendre plusieurs sons de cloche ; pour ça on ne peut pas compter sur les médias.
- Oui.
- Et puis j'en ai marre qu'on me prenne pour une demeurée.
- Mmmh ?
- L'autre jour, une directrice d'école - pas une des miennes, une d'à côté - m'a encore parlé comme à une débile. Je lui exposais un problème tout à fait précis au sujet d'un élève victime d'absence parentale flagrante avec maltraitance. Je lui demandais comment entamer une démarche dans la mesure où nous n'avons plus d'assistante sociale dans l'école cette année. Elle n'a rien trouvé de mieux que de m'expliquer la vie en haussant les épaules : "Ah bin ma pauvre fille, avec notre gouvernement on n'a plus rien alors même si tu trouves une assistante sociale, c'est pas garanti qu'elle puisse s'en occuper. Tu comprends, les gens ont voté pour ça." Ca m'énerve. Je lui ai pas demandé de m'expliquer la politique sarkoziste.
- Elle vous a dit "ma pauvre fille" ?
- Euh. Je crois qu'elle a dit "ma pauvre". N'empêche, c'est gonflant. Avec moi les gens se croient toujours obligés de m'expliquer la vie.
- Non.
- (piquée) Comment ça, non ? Vous êtes censé dire oui, là !
- (indigné) Vous posez une question et vous estimez que la réponse vous est due. Toutes les réponses ne vous sont pas dues.
- (vociférant) Mais pas du tout, je parle d'un problème à résoudre, d'un gamin, et on ne fait rien, on noie le poisson ! Merci docteur, j'étais pas au courant, que toutes les réponses ne me sont pas dues !! Ah voilà, vous aussi vous m'expliquez la vie. Je ne viens pas ici pour ça !
- (posé) Il semble que vous ayez manifestement posé une question qui l'embarrasse. Elle a usé d'un stratagème pour ne pas y répondre. La question est : pourquoi y entendez-vous "ma pauvre fille" ?
- (calmée) Euh. Quand même, on s'adresse souvent à moi sur ce mode-là. Autre exemple : l'autre jour, j'interviens devant l'école (toujours pas la mienne au passage, mais bon, personne ne faisait rien) pour chasser une dizaine de gosses qui s'acharnaient sur un seul élève, prostré contre un mur, en train de pleurer. Je leur dis de rentrer chez eux, certains s'en vont. Un élève reste et agrippe le bras de la victime en lui disant "allez, viens, on s'en va" mais ce dernier résiste. Je lui fais remarquer qu'il n'a visiblement aucune envie de le suivre et lui demande de lui lâcher le bras. Il me répond "Vas-y, tu me parles pas comme ça !". Je l'attrape et le rentre de force dans l'école pour l'asseoir sur un banc et lui rappeler deux ou trois règles de base sur la manière de s'adresser aux adultes.
- (approbateur) Mmmh.
- Une collègue passe et vient jouer les doctorantes en enfantologie : "Ces mômes sont malheureux chez eux, alors ils ne sont pas pressés de rentrer à la maison. Il faut comprendre ça.". Trop sympa de m'expliquer la vie, encore une fois. Il m'a fallu répliquer que je ne chassais pas des gamins par plaisir sadique mais parce qu'ils étaient dix à s'acharner sur leur camarade. Elle a répété sa phrase de bonne âme qui préconise l'absence d'intervention. J'aurais dû les regarder faire avec amour ? Comme si ça leur rendait service !
- Elle avait réagi comment ?
- Elle n'a pas assisté à la scène. Elle m'a juste vue gronder celui que j'avais attrapé.
- C'est un peu la même histoire. Elle ne sait pas quoi faire alors elle vous balance des généralités. Mais vous ! Vous croyez qu'on vous prend pour une "pauvre fille". Il faudrait vous demander ce qui fait que...
- ... Mais évidemment ! Elle a cru bon d'expliquer le métier à la débutante que je suis ! Et puis j'ai d'autres exemples ! C'est une école où les projectiles venant des tours voisines sont monnaie courante, au point qu'ils ont installé des caméras spécialement pour ça. L'autre jour, à la sortie de midi, je discutais avec une de mes élèves sur le perron. Une pêche vient s'écraser sur une marche, juste à mes pieds. Surprise, je m'exclame "mais qu'est-ce que c'est que ça ?!". Une maman, d'un air blasé, me répond "c'est une pêche". Merci madame. Heureusement que vous êtes là pour m'apprendre à reconnaître les végétaux.
- (amusé) Eh bien après tout, votre question était "qu'est-ce que c'est".
- (interloquée) M'enfin, elle trouve ça normal, que les pêches volent bas ?! Mon élève a compris et m'a répondu : "maîtresse, ça vient de cet immeuble-là." Mais la mère... Peut-on être habituée aux pluies de fruits à ce point, jusqu'à dire "Tiens, c'est une pêche" lorsque l'un d'eux percute le sol devant soi ? Y'a pas comme un problème ?
- On se revoit mardi, même heure.
- Oui."

C'est rigolo le psy. J'ai l'impression qu'on débusque des bouts de névrose détalant ça et là, entre deux bosquets de conversation. Un jour je trouverai le terrier de ces maudites bestioles.

mercredi 27 mai 2009

A Dorham

Nous avons eu de beaux échanges. Tu m'as offert de bonnes tranches de rigolade et de savoureux moments de lecture. Pas une de tes histoires ne m'a laissée tranquille sur ma chaise. Tes univers m'en extirpaient sans prévenir, comme un coup de groin expert dans une truffe se croyant bien planquée dans sa terre.

Ceux qui ont essayé de lire du Dorham d'un œil savent de quoi je parle. C'est impossible. Vous pensez pouvoir effleurer distraitement quelques lignes en oblique mais l'extracteuse Dorhamienne est déjà à l'œuvre. Vous voilà aspiré et violemment rejeté vers des mondes étranges faits de fakirs fous, de cadavres sans dents et de supermarchés effroyables.

"La suite !" venais-je ensuite bêler bêtement au bas de ta page.

Je ne peux donc que désapprouver ta pertinente idée de prendre le large avec le monde du blog. Mais je me réjouis de te savoir occupé à d'autres choses passionnantes et j'attends sagement tes futures publications. Heureusement, tu continues d'écrire.

Te souviens-tu du temps de la gloire, lorsque par exemple nous avions gagné l'eurovision ? Zoridae, Balmeyer, Gaël, Nicolas et moi faisions les chœurs derrière toi. C'était ta dernière représentation en chanteur de variété et nous avions pleuré beaucoup. A présent j'en souris : nous ne savions pas, à l'époque, que ta célèbre plume traviata-punk allait bientôt nous réjouir !

Petit rappel en images :

lundi 11 mai 2009

Suivi

Lucas Cranach, Mélancolie, 1532


Je prends des capsules de joie depuis maintenant deux mois. Je me rends donc régulièrement à une visite de routine chez mon généraliste. Au programme : contrôle technique avec vérification du niveau de larmes, pression psychologique, tenue de route et questions diverses.

- "Comment ça va ces temps-ci ?
- Écoutez docteur, ça va vraiment très bien. Je ne sais pas si c'est dû aux gélules ou aux congés. Est-ce que je peux en prendre à vie ?
- Des congés ?
- Mais non.
- Ce n'est pas le but.
- Je comprends, mais comme je vais bien, je n'ai pas hâte d'arrêter. D'ailleurs pourquoi arrêter, si une gélule rose suffit à mon équilibre ?
- Parce qu'on peut faire sans.
- On n'en sait rien, j'ai peut-être juste un défaut de fabrication à la base : des synapses qui bâillent, une sérotonine grumeleuse, un strabisme des neurones ou quelque chose comme ça.
- Rien n'est moins sûr. Vous avez pu subir une dépression réactionnelle ; c'est ce qui arrive suite à une série de coups durs. Là, vous allez mieux grâce à votre traitement, vous allez vivre votre vie tranquillement, le temps va faire son œuvre, la thérapie aussi ; les antidépresseurs deviendront inutiles et nous les arrêterons progressivement.
- Vous ne croyez pas que je puisse avoir hérité d'une usine à morosité en guise de cerveau ? Ça n'existe pas, une raison physique à la dépression ?
- Si.
- Ah !
- Cela dit, c'est un peu facile de dire "je suis faite comme ça".
- Je vais mal depuis toujours. J'ai fait une dépression à 18 ans et une à 28. Et cette année, encore.
-Il y a des états très anciens que l'on peut changer, la psychothérapie est là pour ça. Cela ne veut pas dire que vous êtes construite pour déprimer. Si c'est le cas, on peut prendre des médicaments à vie. Je pense que vous n'en êtes pas là.
- Comment savoir si je réagis mal parce que je suis faite pour mal réagir ou si je suis devenue comme ça à force de mal réagir ? C'est vraiment l'œuf et la poule, ces histoires de dépression. Oh, à propos de progéniture, je peux vous raconter mon rêve ?
- Eh bien...
- Ça dure trois minutes ! C'est pour mieux m'en rappeler quand je verrai mon psy. J'ai une mémoire auditive, vous comprenez.
- Je ne suis pas votre thérapeute, mais allez-y, je vous écoute.
- Cette nuit, les gens étaient enceintes. Entendez : les hommes aussi. D'ailleurs ils portaient des kilts, sans doute pour que ça ait l'air plus normal. Je passe sur les épisodes étranges d'allers et retours à la clinique. La fin de mon rêve me laisse perplexe. Je suis dans la cuisine de la maison de mon enfance, avec ma mère. Elle est enceinte. Mon père est mort (l'inverse de la réalité en somme) depuis 3 jours et c'est pour ça que je suis revenue. J'arrive après sa mort. Je demande à ma mère quand a lieu la cérémonie. Absence de réponse claire : "euh, oh..." Manifestement elle se fiche de me répondre. Elle n'a pas l'air triste. Je me fâche : "Normalement s'il est mort y'a 3 jours, il doit y avoir la cérémonie d'enterrement très bientôt ! Tu veux pas me dire quand ?!" Elle m'ignore et regarde distraitement dans le micro-ondes. On se retrouve dans le bureau (l'ancienne chambre de ma grande sœur décédée) et je crie : "c'est dégueulasse de te venger sur moi ! Tu sais bien ce que ça fait de ne pas assister à l'enterrement de son père ! Tu en as souffert toi-même (ce qui est bien réel) et tu veux me faire subir ça ! De toute façon je n'aimerai pas ton gamin !"
- Ton gamin.
- Oui.
- Pas ta gamine.
- Euh.
- Je ne fais que reprendre votre terme. Alors... Effectivement, je pense qu'il y a matière à un travail avec votre psy. (rire étouffé) Ouh, ça oui.
- Il me semblait, aussi. Merci de m'avoir écoutée et à dans un mois."

En sortant du cabinet médical, j'emprunte la rue qui se trouve être celle d'un ex que je n'ai pas vu depuis un an au moins. Ce dernier en profite pour sortir à ce moment-là. De deux choses l'une : soit c'est le destin, soit il sort de chez lui sans arrêt. Je pense ne pas souhaiter lui parler mais je me connais mal : un de mes bras s'agite frénétiquement pour lui faire coucou.
Il s'approche et me demande de mes nouvelles.
- "Ça va, là je euh (Marie-Georges, explique-lui que tu ne traînes pas en bas de chez lui en hululant !) je sors de chez le médecin.
- T'es malade ?
- Non.
- Tu vas le voir parce que tu vas bien ?
- C'est une visite de routine. Il me prescrit du bonheur en gélule.
- Oh !
- Ça n'allait pas trop il y a quelques temps."

Je m'arrête de sourire pour mieux coller à mon propos. Je me souviens avoir été amoureuse de ce drôle de type qui me préférait maussade. Mon expression fait son effet : il semble plus intéressé.

- "Qu'est-ce que tu fais, là ?
- Qu'est-ce que je fais là ?
- Non, là.
- Ah, là ! Je suis quatre quarts temps. J'ai quatre écoles cette année. Je déteste ce travail.
- Hé bien moi je suis allé trois mois au Japon.
- C'est bien dis-donc."

Mon ton feint ostensiblement l'enthousiasme. Je me sens au boulot, quand un enfant m'annonce une nouvelle aussi extraordinaire que l'acquisition d'une casquette Spiderman. Pas grave : il n'aurait pas aimé que je sourie. Pendant que nous causons, je constate que le médecin avait raison. Le temps fait son œuvre : mon ex a de nouvelles rides autour des yeux.

Nous prenons congé en nous disant "à bientôt" sans y croire ni vraiment le vouloir. Un peu plus tard pourtant, dans la pharmacie où je patiente depuis dix minutes en essayant de deviner à quoi servent toutes les boîtes, il entre et vient s'ajouter à la file des clients. Comme quoi.

mardi 14 avril 2009

Animale de compagnie

Courbet, Autoportrait au chien noir, 1842

Mon blog vient de souffler sa première bougie et moi, ces jours-ci, je joue au bowling avec celles de mon propre gâteau d'anniversaire. La petite fille en moi s'épanouit, à en écraser la femme qui, d'ordinaire, s'évertue à lui marcher sur la tête.

Ça, c'est la faute aux vacances.

A peine arrivée chez mon père, je commençai à sautiller. Intérieurement d'abord, jusqu'à ce que, en montant l'escalier de chêne qui mène aux chambres, je surprenne un singulier mouvement de ressort dans mes jambes. Ces dernières se calaient sur une samba échappée de ma boîte à rythme crânienne, qui martelait un guilleret "mon papaaa, mon papaaa". "Tiens, je suis contente d'être là", remarqua ce qui me restait de sensé.

Depuis que je suis là, la gamine enthousiaste fraîchement débarquée se laisse pousser l'animal de compagnie. Je suis un peu le huitième chat de la maison. Le matin, j'accours pour assister au service de la pâtée. Il faut voir l'embarras de mon père tenant une gamelle géante et s'aventurant d'un pas hésitant sur la terrasse, tandis que des volutes de fourrures circulent autour de ses chevilles en miaulant. L'écuelle une fois déposée, les félins rangés en soleil tout autour, je reprends leurs giries et mon père se retrouve bientôt affublé d'une grande fille ronronnant dans ses pattes.

De temps en temps tout de même, je le laisse pour me poster à l'ordinateur. Mais son répit ne dure jamais bien longtemps.

J'entends la porte d'entrée. Je me dépêche de sortir trottiner derrière lui. Mon père se tient debout devant la mare et semble observer quelque chose. Je me plante à son côté en l'imitant, poings sur les hanches. A cet instant, je réalise les limites de mon entreprise. Je n'ai aucune raison objective de fixer le paysage de la sorte, mais je scrute comme mon père - qui doit certainement savoir ce qu'il fait - en cherchant un indice sur la surface de l'eau. En vain. Je découvre l'existentialisme familial.

Mon père se met à marcher prudemment entre les fleurs et je le suis. Mes pieds se posent sciemment sur les mêmes pierres que les siens. Il y a sans doute mieux à faire mais à ce moment-là, je n'ai aucune envie de quoi que ce soit d'autre qu'être près de lui. Par moments je veux lui parler, alors je l'interroge sur des noms de fleurs, d'arbres, d'animaux alentours. J'essaie de retenir tout ça. Je risque une énième question bête en apercevant un de nos chats roux :
- "C'est qui, lui ?
- C'est Rouquinet.
- Comment tu fais pour distinguer Rouquin, Rouquinet et Chapi ?"
L'œil malicieux de mon père annonce une réponse nébuleuse qui ne tarde pas :
- "C'est simple : ils sont pas pareils."

Demain, je rentre à Paris. Je vous laisse, il faut que j'aille repasser mon costume d'adulte indépendante.

lundi 13 avril 2009

bougie sous cloche

Mantegna, La présentation de Jésus au temple, 1465


En avril, découvre-toi un profil
.

Cet adage bien connu des blogueurs et gueuses, je décidai de le prendre au pied de la lettre il y a un an jour pour jour, en commettant le présent blog.

Il est d'usage courant qu'un anniversaire de blog se célèbre par un billet. Lorsqu'on est verni, l'événement tombe un lundi de Pâques, jour béni où d'autres blogueurs trompent l'ennui en éditant un billet d'anniversaires groupés. La fête n'en est alors que plus folle.

Un an, c'est l'entrée dans la force de l'âge bloguesque ; c'est à la fois la fin du début et le début de la suite. C'est dire si ça compte. La naissance de mon tout premier billet, c'était il y a un siècle, il y a une éternité ; je m'en souviens comme si c'était hier.

Quelle mouche me piqua à l'époque ? C'est simple : une montagne de linge grondait au fond de ma salle de bains en attendant une lessive qui tardait à venir. Ce jour-là, j'aurais fait n'importe quoi pour ne pas aller à la laverie. Le n'importe quoi en question prit la forme d'un blog. Très vite, je découvris le succès de mon entreprise : une semaine à peine après la création de Bouche de là, ma lessive n'était toujours pas faite. Je devins blogueuse convaincue.

Le blogage me réussit : en un an, j'ai acquis un nouvel appartement, une machine à laver et deux radiateurs. Si je suis une femme épanouie et bien dans mon corps, c'est grâce à mon blog, sans lequel je ne pratiquerais pas le footing. Ma vie sociale est plus intense, mes cheveux faciles à coiffer. C'est donc profondément émue et d'une poignée de doigts enthousiastes que j'adresse ici mes bons vœux à mon bon vieux blog.

dimanche 29 mars 2009

Le samedi

Poussin, Les bergers d'Arcadie, 1640

C'est curieux, un jour on ouvre un blog seule dans son coin, en pensant avoir trouvé un moyen de tenir son journal ; on se sent libre mais un peu triste avec ses "zéro commentaire". Et plus tard, des lecteurs se signalent. On se dit "ohlala, je ne vais pas écrire ça, ça va plomber l'ambiance, les pauvres, etc." Voilà. Et puis bon, on se ressaisit : "c'est mon blog, bordel !", comme dirait l'autre. Tout ça pour vous dire que je regrette d'être morose mais j'ai besoin d'écrire ce qui suit ; oui, besoin, allez savoir pourquoi, allez comprendre. Comme me disait une amie hier, écrire c'est aussi un moyen d'être sûr de ne jamais oublier. Ce doit être pour cela. Voici donc une partie de la longue liste de courses de mes souvenirs avec ma mère et ma grand-mère, toutes deux montées au ciel il y a deux ans.

C'est samedi et j'ai sept ans. Ou huit, ou neuf. Tous les samedis sont les mêmes, de toute façon. Je déteste le dimanche, mais je ne sais pas si j'aime le samedi.
C'est super, le samedi : c'est jour de frites. Ma mère a déposé sur la table un plat en verre, tapissé de papier absorbant et empli de pommes de terre dorées. Ça sent l'arachide chaude. Youpi, ça se mange avec les mains ! J'adore attraper une frite et la promener dans mon assiette, en traçant des sillons sur une plage de cristaux de sel. Mais ma mère se lève déjà. Elle va fermer les fenêtres. Mon père se lève aussi et met sa veste. J'engloutis le reste à toute vitesse. J'entends la voix de ma mère au téléphone. Six mots qu'elle prononcera durant trente ans dans le même ordre, sur le même ton, sans jamais en ajouter un. "Allô ? C'est nous ! On arrive." J'entends la porte du garage s'ouvrir et le moteur ronronner. Je n'ai pas vu mon père sortir. Il est déjà en bas et fume sa gitane en manoeuvrant la voiture en marche arrière. J'accours.

Solaize, Vernaison. Silence dans la voiture. Le pont au-dessus du Rhône est toujours aussi grand, la maison au toit de tuiles multicolores toujours aussi mystérieuse. Elle est trop petite pour y habiter. On dirait une chapelle muette. Vernaison, Grigny, Givors. Une statue de la liberté communiste, un lacet qui monte, des immeubles de toutes les couleurs.

Ma grand-mère se tient debout devant le petit parking qui borde la route. Je saute sur mon siège. Je sais que c'est la fin du silence. Elle s'installe à l'arrière, à côté de moi. Elle me sourit, me dit bonjour, me donne un rocher en chocolat. Elle entame une conversation avec ma mère. Elle dit qu'il n'y a rien de bien à la télé, que le café est cher, elle rit en racontant qu'un homme lui donnait vingt ans de moins. Elle est joyeuse. Ma mère se contente de répondre d'une voix à peine audible mais aimable, en fixant la route droit devant elle. Deux femmes, deux mondes. Ma mère sans maquillage, ma mère cent pour cent coton, ma mère attentionnée et douce mais aussi grave et mutique. Ma grand-mère parfumée, coiffée, joviale, ma grand-mère qui me demande comment ça va à l'école, qui a toujours des choses à raconter. Et qui donne, donne et donne encore : des sous aux enfants de son quartier, du chocolat, des beignets aux pommes qu'elle nous a préparés, des photos de mes chanteurs préférés découpées dans des programmes télé...

Nous arrivons sur le parking du supermarché. Chacun prend un chariot et file dans ses rayons. Je zigzague. Je passe avec mon père près des jouets, je sais qu'il m'en achètera un. Il ne dit jamais non, sauf pour les poupées Barbie ; c'est interdit, je ne sais pas pourquoi.
Je galope retrouver ma mère aux fruits et légumes. Très vite, je m'ennuie. Je file vers les caisses. Ma grand-mère a déjà fini, elle nous attend de l'autre côté, assise sur un banc. Je la rejoins. Nous discutons. Elle me parle de prix en ancien francs, je ne comprends pas. J'aime bien quand elle me parle de mon grand-père, je ne l'ai pas connu. Ils se disputaient tout le temps. Elle me dit qu'un jour, elle lui a envoyé un cendrier en verre à la figure. Elle me raconte qu'elle donne des coups de pied à son dentiste. Je ris.

Mes parents arrivent avec leurs chariots pleins. Nous allons à la voiture. Ma grand-mère tend un pot de fleurs à ma mère. Elle sourit en le prenant et dit "elles sont jolies", d'un air un peu triste. Nous roulons et déposons ma grand-mère chez elle. Je lui fais coucou de la main depuis la voiture qui redémarre, elle répond malgré ses sacs qui l'embêtent.

Nous repassons devant les tuiles intrigantes. J'ai un peu mal à la tête.

Nous arrivons dans notre village. Nous tournons et nous garons sur le parking du cimetière. Ma mère me demande si je veux venir. Je ne sais pas. Quand je reste dans la voiture, j'ai peur toute seule. Quand je vais avec eux, j'ai peur aussi. C'est un endroit étrange : on n'entend que le gravier qu'on écrase et il y a un mort sous chaque croix ; beaucoup de morts qui font Dieu sait quoi sous nos pieds.

Je viens. La tombe de ma soeur est différente : pas de croix, pas de nom de famille, juste une stèle avec son prénom et deux dates, 1969-1979. Mes parents s'activent en silence, jettent des fleurs derrière une barrière où gisent des monceaux de plantes fanées, arrachent de la mousse, trient les petits cailloux blancs qui encadrent le marbre. Ma mère dépose le pot offert par ma grand-mère, mon père va chercher de l'eau. Je suis rassurée quand j'aperçois des visiteurs dans les allées du cimetière, mais c'est rare. Je n'aime pas quand nous sommes seuls avec les morts.

Nous fermons la grande grille qui grince et montons dans la voiture. Arrivés à la maison, je cavale, je fouille dans les sacs à la recherche de gâteaux, je file avec mon nouveau jouet. Mes parents rangent les courses. Il est 14 heures, mon père se change et descend au jardin. Il remontera à l'heure du dîner. Ma mère s'allonge devant la télé jusqu'au soir.