lundi 7 septembre 2009

Année ionescolaire

Les frères Limbourg, Les très riches heures du duc de Berry, juillet, 1416

Cette année, affublée une fois de plus d'un poste saucissonné, j'ai effectué ma pré-rentrée dans trois écoles. Un bien beau puzzle s'annonçait : CM2 le lundi, CP le mardi, CE1 le jeudi et un autre CM2 le vendredi.
On appelle ce poste un quatre quarts temps. C'est un plein temps, mais plutôt en aggloméré qu'en chêne massif. L'an dernier j'avais déjà goûté à cette formidable fonction de bouche-trou rotatif de l'Education nationale inventée en dépit de la santé mentale de ceux qui l'exercent.
Le lendemain de cette pré-rentrée, je décidai d'aller chercher un formulaire au rectorat pour demander l'autorisation de partir en courant.

Rectorat, bureau 356
- Bonjour, j'aimerais solliciter une mise en disponibilité pour cette année.
- Ah ? Et vous avez un motif ?
- Oui : je préfère être serveuse en pizzeria plutôt que d'enseigner un an de plus en quatre quarts temps. Quelle est la marche à suivre ?
- Une lettre manuscrite suffit. Mais avant, s'il s'agit d'un problème d'affectation, allez voir monsieur D. ; il peut peut-être quelque chose pour vous. Ce serait dommage de vous mettre en dispo sur un coup de tête : vous perdriez votre salaire, quand même...
- Monsieur D. ? Le monsieur qui n'a jamais répondu à mon mail ni au syndicat par qui j'ai fait suivre ma demande, est visible ? Dans ce cas, je veux bien le voir.

Rectorat, bureau 363
- Bonjour, je suis mademoiselle Profonde, je vous ai écrit au sujet du quatre quarts temps que je ne veux pas faire.
- Oui, ah ! Justement, j'étais en train de chercher dans mes mails... Vous tombez bien. Vous allez pouvoir répondre directement à ma question. Aviez-vous demandé un quatre quarts temps lors de la saisie de vos vœux ?
- Figurez-vous que non, d'où ma démarche.
- Vous ne vous êtes pas portée volontaire ?
- Pas le moins du monde.
- Non parce que, parfois, certains en font la demande...
- Chacun ses névroses.
- Oh ce n'est pas si bête vous savez, c'est une stratégie pour avoir les quatre points bonus qui permettent à terme d'obtenir un poste.
- Ah oui, je les ai eus, ceux-là. Voyez comme ça m'a servi ! Au fait, est-ce que j'en garde le "bénéfice" cette année ?
- Non.
- Trop dommage (je me demande si ça se vend sur e-bay ?). Écoutez-moi bien : je suis venue pour une dispo. Je ne veux pas travailler un an de plus comme quatre quarts temps, j'aime encore mieux pointer à l'ANPE.
- Ne faites pas ça, vous perdriez votre salaire...
- Vous avez raison : je ne pourrais plus payer ma psychothérapie. D'un autre côté, l'origine de mes troubles disparaîtrait aussi.
- Écoutez, nous allons arranger cela. C'est une erreur de notre part ; nous n'affectons pas un professeur deux ans de suite sur un quatre quarts temps s'il n'en a pas exprimé le souhait. Mais vous auriez dû venir dès réception de votre affectation : nous l'aurions changée et cela vous aurait évité bien du stress...
- Vous m'avez envoyé ma nouvelle affectation le jour de votre fermeture.
- Vous auriez dû venir dès la réouverture, cela vous aurait évité bien du stress...
- C'est vrai qu'au lieu d'angoisser durant un mois et demi, cela aurait ramené mon stress à un tout petit mois. J'aurais dû attendre la réouverture du rectorat au lieu de partir en vacances.
- Mademoiselle Profonde, vraiment, quand ça se passe comme ça, il faut venir nous voir sans attendre.
- Je le saurai pour l'an prochain.
- J'annule votre affectation (...) Voilà.
- Et maintenant ?
- Vous attendez, et dans quelques temps, vous serez affectée ailleurs.
- Et si je reçois un autre quatre quarts temps ?
- Mais non. Nous ferons attention, vous aurez une classe. Ou deux.
- Ou trois ? Ou QUATRE ?!
- Nous vous assurons que non. Vous aurez... Quelque chose. En ZEP, bien sûr, c'est tout ce qu'il nous reste.
- Vous m'angoissez à la fin ! Je demande juste à savoir quel niveau de classe je vais avoir, si possible un peu avant d'accueillir mes élèves ! La rentrée c'est quand même demain ! Vous me voyez débouler devant une classe de mômes déjà en difficulté, ayant probablement fait leur rentrée avec quelqu'un d'autre, le tout sans aucune préparation ?! Je n'ai pas passé le concours de superhéros, il me semble !
- (après avoir scruté son écran) J'ai un poste pour vous, un instituteur qu'il faudra remplacer toute l'année, à la maternelle Truc-Muche, monsieur B., à partir du 14 septembre.
- Ah, je le connais ! Il a une moyenne section... Bon, je prends.
- Allez vite vous présenter là-bas. Mais avant, passez à l'inspection pour leur dire que c'est vous qui êtes affectée sur ce poste.
- J'y cours. Merci, au revoir !

Bureau 356 (passant ma tête)
- Finalement je reste. Au revoir.

Inspection de l'école Truc-Muche
- Mademoiselle Profonde ?
- (conquérante) Oui, c'est moi !
- Le rectorat vient de m'appeler. Ils vous ont affectée par erreur à un poste déjà pourvu, le remplacement de monsieur B. à Truc-Muche... Il y a déjà quelqu'un...
- C'est pas moi ?
- Monsieur D. m'a dit qu'il avait mal lu l'écran.
- ...
- Asseyez-vous mademoiselle, je vais les appeler. Tiens, c'est occupé. Je rappelle. (...) Tiens, c'est encore occupé. (...)

16 commentaires:

olympe a dit…

Courage.
ça serait dommage de partir tu perdrais ton salaire !

vangauguin a dit…

Franchement, tout ce stress, tu dois bien le chercher un peu quand même!

Y'a des limites, même après qu'on a passé les bornes, même sur un mammouth!

Educons, educons, si, ça peut aussi être une insulte...pour les enseignants, parfois.

Tante May back in yo face a dit…

C'est à cause de la pan!-Denis-T'es-mort que t'as le Rhino féroce ?

viv, reviendue...
ben 'faut soutenir les cops, quoi.

balmeyer a dit…

J'adore vraiment comme tu racontes ces choses flippantes, mais ça reste néanmoins très flippant... pfff, bon courage, que dire, à part qu'il faut résister à la tentation de l'eugénisme longtemps après la naissance...

Marie-Georges Profonde a dit…

Olympe,
Merci !
Tu crois ? Oui mais si ça se trouve je rate une super carrière de trader ?)
Vangauguin,
Oui. Je pense d'ailleurs me reconvertir dans la recherche. De stress.
Tante May,
U back !! In my face ? Aïeuh ! Dis, ça fait un bail ma belle. Bisous à toi et merci de ton soutien !
Balmeyer,
Balmeyer,
Merci ! Oh, ne flippe pas ! J'aurais dû peut-être préciser que tout s'est arrangé (épisode 2 à venir, thème global : "tout va mieux même si tout est pire")

Le petit monde d'Archie a dit…

Allons, allons, Marie-Georges, c'est une question de stratégie : Si tu as quatre quarts, tu n'as qu'à bosser à mi-temps (ça te fera quand même un demi-salaire, c'est mieux qu'une dispo) et tu n'auras plus que deux classes à suivre ...
Bien sûr si tu t'obstines à vouloir bosser à temps plein ... même les ZEP tu sais, maintenant ... ça se mérite :))

Ah oui ! j'oubliais : tu peux aussi demander un congé d'un an pour poursuite d'études. C'est payé, mais s'ils acceptent, tu n'en n'auras pas deux ...

En attendant : bon courage quand même !

mimylasouris a dit…

Voilà qui me conforte dans l'idée qu'il me suffira amplement de connaître l'éducation nationale en tant qu'élève. Bon courage !

des pas perdus a dit…

C'est pourtant bon un quart quart... Non, là vraiment, embêter le rectorat... tu exagères.

Maouezig a dit…

bon, je vois que ça s'arrange pas dans les cours de récré... en te lisant j'avais la désagréable sensation d'être dans un mauvais rêve, tout en sachant bien que rien ne sert de me pincer... brrrr, j'en ai froid dans le dos et de plus en plus envie de partir en vadrouille quand mon bébé à venir sera en âge de subir ces avanies scolaires !!!

Allez, courage, je pense à toi en allant m'inscrire au Pole Emploi suite à mon deuxième licenciement économique de l'année... on pourrait croire qu'ils ont les cerveaux faits pareils, dans toutes ces structures publiques !!!

à bientôt te lire encore et toujours de si belle humeur... et tes vacances, tu nous en diras un bout ?

Mlle ciguë a dit…

"tout va mieux même si tout est pire"
Toujours aussi simple toi... j'adore !

(et bonjour à Sylvestre 09 ;-)))

Monsieur Poireau a dit…

As-tu pensé à faire un mail à Monsieur D. au sujet de la nouvelle-nouvelle situation ?
C'est très Kafka est dans la place l'éducation nationale quand même. Ils ont une manière de couper les cheveux en quatre qui est assez horripilante…
:-))

[Les chinois doivent être fort marris de ne plus pouvoir commenter ! :-) ].

Cochon a dit…

Ah, mais c'est de ta faute aussi !
Si tu étais allée les voir dès reception de ton affectation, tu aurais évité bien du stress ! Et tu aurais pu remplacer monsieur B...

Heureusement que l'histoire se termine bien. Non ? Ce n'est pas ce que tu disais sur Facebook ?D'un coup j'ai un doute affreux...

Marie-Georges Profonde a dit…

Archie,
Certes mais le délai... Pour obtenir un mi-temps, ça se demande un an à l'avance... Quant au congé formation, ouuuh y'en a pas beaucoup qui en obtiennent un. La dispo, c'était la seule chose jouable dans l'urgence (vu que ça consiste à arrêter de me payer, les démarches sont beaucoup plus simples et rapides !).
Mimylasouris,
Ah, oui mais tu ne sais pas ce que tu perds : en paperasses par exemple, pour caler un meuble c'est pratique d'avoir une pile d'arrêtés sous la main.
Des pas perdus,
Faut voir. Je te découpe en quatre et après tu me dis si tu trouves ça bon, d'accord ?
Maouezig,
Ça s'est arrangé, quand même. La suite au prochain épisode ! Les vacances, c'était tellement bien qu'il m'en faudrait d'autres pour avoir le temps d'écrire dessus :)
Melle Ciguë,
Oui, à l'image de ma hiérarchie en quelque sorte... (merci pour lui !)
Monsieur Poireau,
S'il n'y avait que les cheveux, ça irait bien !
Cochon,
Mon Facebook est plus d'actualité que mon blog, où Marie-Georges traîne un peu. La suite bientôt (et avant l'hiver, promis, mon compte rendu de la fête du 27 août) !

Audine a dit…

Bon alors, ce 2e épisode, le compte rendu de la fête du 27, le récit des vacances, et des nouvelles de 09 ???

Ma fille fait AVS (auxiliaire vie scolaire) : effectivement, l'organisation académie / rectorat, ça semble ubuesque ...

J'espère que tu vas pouvoir faire ton boulot dans des conditions plus décentes !

Marie-Georges Profonde a dit…

Audine,
AVS, ça c'est encore un sacré statut... Qu'elle n'hésite pas à contacter les syndicats enseignants au besoin...
Pour la suite, déjà, quand j'ai le temps de répondre aux commentaires je suis contente, alors imagine. Et puis le compte rendu, je l'avais commencé, je pianotais tout en me baladant sur des blogs. Ton billet d'alors m'a appris une bien triste nouvelle, je n'ai plus eu envie causer fiesta.
Plein de bises à toi.

balmeyer a dit…

Les tongues, c'est bien, aussi.