mardi 25 novembre 2008

Myope sous les stroboscopes

Seurat, Scène de théâtre, la répétition, v. 1880

"Marche ! Marche !" chuchote mon meilleur ami pour m'avertir de l'imminence de l'obstacle. J'ai 16 ans et je ne veux plus porter mes lunettes. 16 ans, autant de produits cosmétiques sur le visage. Nous sommes dans la boîte de nuit de son village, comme tous les week-ends. Je ne vois rien mais je fais semblant. De toute façon, impossible de baisser la tête pour vérifier s'il y a une marche : ça me décoifferait. Des deux heures passées dans la salle de bains des parents avant de sortir, l'œuvre capillaire occupe bien le quart. J'ai de longs cheveux blonds et je les sculpte de la pointe à la racine. Pas une mèche n'échappe au ratissage contrariant que constitue ma technique de crêpage-décrêpage intégral.

Je ne porte que du noir. Je mets la même minijupe moulante, le même décolleté, la même redingote, les mêmes chaussures à chaque fois, et pourtant il me faut invariablement 30 minutes pour choisir ma tenue. Mon ami, parfois, ça le rend dingue. Le plus souvent, il vérifie le résultat final et corrige le moindre cheveu perdu ou pli de chemisier au millimètre. Il aime bien voir les garçons baver à mon passage. Nous ricanons et nous félicitons lorsque le disc-jockey, posté à l'entrée de la boîte à l'heure de l'ouverture, suit mes jambes des yeux.

Ici c'est gratuit pour les filles et j'ai une boisson offerte. Nous commandons un tequila-gin-vodka avant d'aller nous asseoir à l'entrée. J'aime bien scruter ceux qui arrivent et ceux qui se font refouler. Mon ami va danser. Il ne faut pas qu'on reste ensemble sinon on nous prendra pour un couple. Je reste là en fumant cigarette sur cigarette. Il fait un peu froid mais la musique est moins forte. Des grappes de garçons en chemise passent en me lançant parfois des signes d'intérêt sous forme de grognements réjouis, auxquels je me dois de répondre en fixant le mur de l'autre côté. Je ne distingue pas les visages. Autant ne pas prendre le risque de lancer des œillades involontaires à Quasimodo.

Comme chaque soir, je rêve du prince charmant. Comme chaque soir, ce sera la suprise au moment des slows. Comme chaque soir, il me faudra trouver parmi la faune une âme charitable pour me ramener. Le mieux, c'est de tomber sur un prince avec carrosse : pas besoin de résister aux avances du conducteur.

Une fois, le patron de la boîte se proposa de me raccompagner. Il ne tenta rien et me souhaita bonne nuit en me souriant gentiment. Un type bien. Puis il raconta nos exploits sexuels fictifs à tout le monde. Un type bizarre, finalement.

J'ai, depuis, moins de mal à trouver un chauffeur parmi le personnel de la boîte.

Je me poste près de la piste et réponds indifféremment "non" aux invitations à danser. Je discerne dans l'obscurité un garçon qui gesticule des bras à quelques pas d'ici. Il a l'air de s'adresser à moi. On dirait qu'il veut l'heure. Je m'approche et lui dis que je n'ai pas de montre. Il me glisse à l'oreille "Tu veux danser ?" Je comprends que son mouvement circulaire de l'index mimait moins celui d'une trotteuse que nos corps tournoyant sur Ti amo. Je me sens bête d'avoir avancé vers lui.

Je le suis sur la piste à pas prudents. Je redoute le sempiternel questionnaire "tu viens souvent ici moi aussi - comment tu t'appelles c'est joli moi c'est bidule ". Rien de tout cela. Sa conversation est naturelle. Il a presque mon âge pour une fois : 18 ans. Il ne glousse pas et semble s'intéresser à ce que je dis. J'en suis si surprise que je décide de lever la tête pour voir celle qu'il a. Non seulement il n'arbore nul sourire forcé ou autre expression idiote, mais en plus il a un visage d'ange. Je remercie le dieu des boîtes.

27 commentaires:

Zoridae a dit…

La suite ! La suite !

Dorham a dit…

Ah oui comme Zo,
j'espère une suite :)

Dorham a dit…

Et sinon, t'es en quelle classe ? Tu aimes les films de gladiateurs ? Tu as déjà vu un homme tout nu ? Dis, tu me tiendrais pas la main pendant que je rends ?

(je sais, c'était pour...pour rien. Je sors)

Didier Goux a dit…

Qu'est-ce que ça peut être bête, les filles ! Heureusement que les garçons sont également très cons, sinon on n'arriverait jamais à rien.

mtislav a dit…

"Ici c'est gratuit pour les filles et j'ai une boisson offerte." C'est le genre de phrase qui me donnent envie de lire. Mais en boîte tous les jours ? Il y a bien un jour de la semaine où ça ferme ?

Et j'aime bien le titre. J'aime beaucoup.

Fab-Fab a dit…

Malgré le respect que je te dois Marie-Georges, je suis très sceptique concernant l'existence du dieu des boîtes... Ou alors, c'est un dieu très sélectif, qui choisit ses brebis (un peu comme un videur!). Du coup, j'ai arrêté d'aller à sa rencontre au cours de ce genre de messes... (que tu racontes fort bien, cependant!)

Mots d'Elle a dit…

Un visage d'ange vu sans lunettes et sous les lumières stroboscopiques...ça donne quoi au jour?
( récit vraiment plaisant à lire)

Le coucou a dit…

Ah, moi aussi, j'ai beaucoup aimé,et j'attends la suite! Il était comment, au premier rayon de soleil? Carbonisé, en vampire, ou bien il a déployé ses ailes?

Simon Gaetan a dit…

c'est le Dieu des boites de Sardines,fastoches .

Gaël a dit…

encore !

Nicolas a dit…

Tous ceux qui attendent la suite sont des pervers qui salissent ce blog en attendant un dénouement sexuel.

En plus, ils sont bêtes : les anges n'ont pas de sexe.

Gaël a dit…

quoi tu connais la suite ? le garçon est un ange ?

Le petit monde d'Archie : a dit…

Finalement, peut-être qu'il voulait juste l'heure le type, et puis bon, une fois que tu étais devant lui ...

Incroyable. Tu vois à quoi tiennent les choses ?

C'est peut-être pour ça qu'il n'y jamais d'horloge dans les boîtes ...

Marie-Georges Profonde a dit…

Zoridae et Dorham,
Alors concernant la suite : si ça se passe deux ans avant, c'est pas grave ?
Dorham,
On sent que tu as été le roi des pistes de slows !
Didier Goux,
Comme vous dites.
Mtislav,
Ah oui ? J'en ai d'autres si tu veux "ici le vestiaire c'est dix francs mais on dépose le nombre d'articles qu'on veut" "ici quand tu achètes une entrée, tu en as une gratuite pour le vendredi suivant"
J'y allais tous les jours ouverts, c'est à dire les vendredis, samedis, parfois dimanches.
Fab-fab,
Je te comprends. Mais c'était mes seules sorties...
Mots d'Elle,
Un très beau et gentil garçon (mais je n'ai jamais mis mes lunettes en sa présence. Lui, ne sachant rien de ma myopie, me trouvait juste originale : mon air perdu sur le parking, mon pas hésitant, ma chute sur le tapis roulant d'une boîte où il m'emmena un soir...)
Le coucou,
Pas de surprise de cet acabit : il resta beau en pleine lumière :)
Simon Gaetan,
Tant que c'est pas des thons...
Gaël,
Enthousiaste ou blasé ?
Nicolas,
Ahahah !
Enfin quelqu'un qui a compris l'histoire :))
Gaël,
Va savoir...
Archie,
C'est sûrement ça :))

Gaël a dit…

pas blasé pour un sou ! impatient !

BritBrit a dit…

J'adore. Cela me fait penser à mon adolescence avec ses gros pb existenciels (suis-je moche avec mon appareil dentaire ? / Ce spot sur mon nez me défigure-t-il ?).

Vivement la suite.

Marie-Georges Profonde a dit…

Gaël,
Tant mieux !
Britbrit,
Y'a pas de suite...

Monsieur Poireau a dit…

Mais c'est incroyable ce que les filles sont compliquées quand elles sortent en boîte, genre mettre une jupe courte et moulante puis refuser toutes les invitations des garçons… JJe crois que je ne comprendrais jamais !
:-)))

[Beau texte, encore !!!!].

Mat Nattes a dit…

c'eeeeeest ça! on va t'croire, mééééouiche!

en attendant, il y a quatre cops qui t'attendent dans l'coton.

ben ouiche, le Coton Club.
pffff...
passe-moi les cacahuètes, allez, tiens.
pffff...

balmeyer a dit…

Pareil, mot pour mot, que mtislav : "Ici c'est gratuit pour les filles et j'ai une boisson offerte." C'est le genre de phrase qui me donnent envie de lire.

Sinon : "Une fois, le patron de la boîte se proposa de me raccompagner. Il ne tenta rien et me souhaita bonne nuit en me souriant gentiment. Un type bien. Puis il raconta nos exploits sexuels fictifs à tout le monde. Un type bizarre, finalement." C'est juste parfait.

La différence entre toi et une danseuse brésilienne : toi aussi tu as une plume, mais dans la main.

Marie-Georges Profonde a dit…

Monsieur Poireau,
C'est toi qui es compliqué : explique-moi en quoi mettre une jupe signifie "je veux danser" :))
May,
Tu sais, le pire est que tout ce que j'écris sur ma vie est vrai. A la base c'est un psychoblog ici. Je m'allonge et je cause.
Sinon c'est drôle ce que tu dis parce que c'était justement le nom de cette boîte...
(Oups, pas vu)
Balmeyer,
C'est la seule différence d'ailleurs.
Et heureusement, t'imagines, avec le temps que je passe assise devant l'ordi, ce serait d'un inconfort.
(Cela dit, tu pourrais nous épargner les clichés visant les danseuses brésiliennes et leur prétendue plume sur la tête.)

balmeyer a dit…

Je ne pensais pas à la tête, à vrai dire.

Maouezig a dit…

comme toujours je me régale à vous lire, tous blogueux autant que vous êtes !
J'espère bien vous voir passer un d'ces quatre me dire ce que vous pensez de mes divagations à moi... que j'ai du mal à retranscrire régulièrement, mais je persévère !

bien des bises du frimas breton !

Marie-Georges Profonde a dit…

Balmeyer,
Oui bon on avait compris :))
Maouezig,
J'arrive ! Merci de ton passage !

balmeyer a dit…

Oui ben j'ai compris après, j'ai failli effacer mais ça faisait petit joueur ! :)

Et puisqu'on papote, je renouvelle mes compliments sur ce billet, je double la mise et je dis banco.

Toujours drôle et toujours plus incisif (et vive les brésiliennes, non mais oh)

Siestacorta a dit…

Le spectacle était tellement bien que j'y retourne demain samedi.

Tu devrais venir, je te dis que tu vas aimer !

Marie-Georges Profonde a dit…

Balmeyer,
C'est trop, je suis écarlate !
(Mais où est passée ma plume ?!)
Siestacorda,
Bien bien, pas sûre que je puisse y aller mais si oui, pourquoi pas.