dimanche 23 novembre 2008

Autoformée


Piero della Francesca, la Madone del Parto, 1467

Samedi matin, j'avais rendez-vous à la maternelle où j'officie le jeudi. Les enseignants étaient conviés à une "animation pédagogique". C'est une séance sans élèves, consacrée à notre formation à nous. Nous en avons plusieurs au fil de l'année, certains samedis et mercredis. C'est obligatoire et on ne choisit pas forcément les thèmes mais chut, il faut humeur clémente garder. En tant que quatre quarts de temps, je suis censée être dispensée des samedis mais re-chut, faisons risette. Mon inspectrice est une vraie mère pour moi : elle a décidé des thèmes et des jours à ma place. Sourions de plus belle.

En ce doux samedi matin de novembre, je m'extirpai de ma double couette (oui car les radiateurs, vous vous souvenez, eh bien ça n'est pas gagné) pour m'y rendre. Je ne vous épargnerai pas même l'intitulé de cette animation : "harmonisation des outils de l'école pour travailler la structuration du temps en cycle 1". J'allais gambadant, vers cette promesse d'harmonie avec les collègues du jeudi.

Ce qui devint subtil, c'est qu'il s'agissait d'une animation sans animateur. Nous nous autoanimâmes. Quelle différence entre une animation sans formateur et une réunion d'équipe, me direz-vous ? Ne faites pas de mauvais esprit. La formation sans formateur, c'est comme les écoles sans profs, c'est l'a-ve-nir. Depuis le temps qu'on vous le dit.

Trois heures assis dans une salle sans chauffage, à nous rafraîchir les neurones et le reste. Nulle hôtesse pour nous signifier à quel moment nous étions en zone de concertation ou si nous naviguions bien en terrain d'autoformation. Nous parlâmes clepsydres, sabliers, minuteurs, réveils, cherchant tous instruments accessibles à des mômes de 3 à 5 ans. Les fumeurs frustrés jouaient avec leur stylo. Le café se déversait dans les tasses en doses généreuses. J'avançai l'idée d'une pendule que j'avais fabriquée à (feu) l'IUFM . L'idée d'en doter chaque classe fut retenue. Hop, harmonisation des pendules enclenchée.

Nous dérivâmes en parlant des élèves pour qui le soutien scolaire constituait un traumatisme sans nom. Nous décidâmes d'arrêter de prendre ceux qui pleuraient systématiquement, en avançant l'idée que le soutien scolaire si cher au ministre n'a pas vocation à torturer l'enfant qui voit partir ses copains en récré. Je croisai les glaces à l'eau qui me servaient de guiboles. Gel ? Oui ! Gel du soutien, mesure préconisée suite au mouvement de grève. Nous nous tâtâmes.

Deuxième grève jeudi prochain, cas de conscience. Mon pied battait le rythme d'un cha cha imaginaire. Certains tremblaient pour leur salaire, d'autres de froid, l'une mariait sa fille, d'aucuns ne pouvaient pas ; je pensai à mes élèves du jeudi qui devaient commencer à oublier mon existence, les grèves tombant toujours ce jour-là... Gel des décisions.

Mes collègues remplirent ensuite leur tableau de comptes à rendre, autre nouveauté de l'année. Il s'agit d'écrire la moindre minute passée avec les parents, en réunion, en soutien etc. afin de prouver que nous faisons toutes les heures dues hors classe. Je ne le fis pas. Je suggérai de marquer dans ce tableau le temps passé à le remplir.

Enfin, l'heure du dégel. A moi l'opportunité de décaniller vite et loin !

Je pris le chemin du retour, toute formée que j'étais, en broyant la couleur du breuvage ingurgité trois heures durant. De la même teinte furent les regards que je décochais à quelques malheureux reluquant des bouts de genoux sous ma jupe. "Allez vous autoformer plus loin !", beuglais-je intérieurement. "Coucou, qui est là !" claironnait Eole niché dans mes jupons au sortir de la bouche de métro. Il prenait ma jupe pour sa bougie d'anniversaire. "Couché !" lui ordonnai-je en zigzaguant jusqu'à la rue Bichat.

En lieu plus abrité, j'admirai l'œuvre de Vellefaux que je longe lorsque je reviens du métro. La partie ancienne de l'hôpital Saint-Louis me laisse à chaque fois béate. Je décidai de m'autoformer sur le mystérieux architecte :

Claude Vellefaux, major de sa promotion, reçut son diplôme de l'école royale d'architecture en mille cinq-ou-six cent et des brouettes, puis fut introduit à la cour du roi qui, époustouflé par ses plans, lui confia l'imposant chantier de l'hôpital Saint-Louis.

Moui. Si ça se trouve, me dis-je devant les pierres rougeaudes, ce que j'admire aujourd'hui est ce qui se faisait de pire à l'époque. D'autres projets, tous plus grandioses les uns que les autres, ont fini au poêle. Trop chers pour les malades. Autocorrection :

Claude Vellefaux, architecte au rabais, fut pistonné auprès de Henri IV. Étant, comme tous les monarques, près de ses sous, ce dernier lui ordonna de réaliser une bâtisse sans fioriture :
- "Je n'ai pas un radis. Ma femme compte dilapider l'or de la couronne pour commander notre album de famille à Rubens en 24 tableaux, rien que ça ! Il devient urgent d'ouvrir un nouvel hôpital loin d'ici pour y entasser les gueux contagieux. Je veux un grand machin tout simple.

- C'est un honneur Sire, mais que faire sans idée ni moyens ?!
- On a commandé trop de pierres pour le chantier de la place des Vosges. Tu n'as qu'à les prendre et faire construire des murs avec, cela fera l'affaire.
- Bien, votre Altesse".

Mon moral volait plus bas que la facétieuse bise. Je me repris.

Le petit Claude, futur marquis des Anges, fut repéré lors d'un déplacement du roi dans nos campagnes. Alors qu'il traçait au sol les plans de la pyramide du Louvre avec un bâton, Henri IV lui ordonna de monter dans son carrosse et le ramena à Paris où il le nomma architecte du roi. Claude, dont la mère était souffrante, put désormais envoyer à sa famille de quoi acheter nourriture et soins appropriés. Il persuada Henri IV que les malades avaient besoin d'un dispensaire digne de ce nom avec force moyens et qu'une telle entreprise serait tout à la gloire du roi. Ce dernier en fut séduit et mit à la disposition du petit Claude l'argent nécessaire à la construction du plus grand hôpital jamais édifié au service des déshérités.

Je gratifiai cette dernière version de la note maximale et terminai mon trajet avec la fierté que requiert une telle réussite. C'est drôlement chouette, l'autoformation.

21 commentaires:

littleblue a dit…

Passer d'un appartement sans chauffage à une salle de réunion non chauffée évite les chauds et froids qu'aurait pu occasionner un changement brutal de température. L'éducation nationale avait tout prévu!
On attend avec impatience la suite de l'histoire des radiateurs.Ne vous déplacez pas sans double couette, l'hiver est arrivé...

Audine a dit…

Et on se demande pourquoi une certaine démotivation, parfois ...

L'autoformation en groupe, mais qu'est ce que c'est bidon ...

Simon Gaetan a dit…

N'est-ce pré
où va elle

Didier Goux a dit…

L'autoformation en groupe, c'est juste le nouveau nom pour ce qui s'est appelé jadis Instruction publique et naguère Éducation nationale, c'est bien ça ?

Sophie a dit…

tout cela fait froid dans le dos !

Monsieur Poireau a dit…

L'autoformation, c'est vraiment n'importe quoi ! Bientôt les enfants auront la chance de faire de l'autoformation aussi et directement chez eux ?
:-))

[Bien vue la vie théorique de l'architecte ! :-)) ].

Fab-Fab a dit…

Donc, si je comprends bien, institutrice (ou prof des écoles? je préfère instiitutrice...) en 4/4, ça veut dire que tu fais 4 jours dans 4 écoles ou classes différentes? J'ai juste? Comment tu t'y retrouves?

Sinon, amusante ta prose sur Claude Vellefaux (dont j'ai tantôt habité l'avenue éponyme, au n°5)et sur son oeuvre dont, effectivement, la partie ancienne a vachement plus de gueule que la partie "moderne" (70's) qui ne ressemble à rien. On verra bien ce que donneront les travaux de la partie future, mais tout ça risque de ressembler, au final, à un grand n'importe quoi!
Et l'oeuvre architecturale originelle dans tout ça? hein? Claude doit s'en être retourné dans sa fosse commune!

Didier Goux a dit…

« Sinon, amusante ta prose sur Claude Vellefaux (dont j'ai tantôt habité l'avenue éponyme... »

Non, non et NON ! Éponyme signifie "qui donne son nom à...". Par conséquent un personnage peut être éponyme d'une avenue, mais certainement pas l'inverse. Dans ce dernier cas, "homonyme" suffit : c'est moins snob, d'accord, mais c'est parfaitement juste.

Didier Goux a dit…

Et, pendant qu'on y est : pourquoi ne pas foutre à la poubelle ce "au final" qui n'est pas français et le remplacer par ce bon vieux "finalement", qui remplit toujours très bien son office, hmm ?

Mots d'Elle a dit…

Je suis admirative: non seulement tu fais de l'autoformation professionnelle, mais tu appliques aussitôt la technique acquise à un autre domaine de compétence! Ca donne pas raison à ton ministre tout ça finalement?

Marie-Georges Profonde a dit…

Littleblue,
Je ne sais pas si j'écrirai la suite des radiateurs : la chute est tellement navrante en ce qui concerne la livraison... Mais merci de votre assiduité !
Audine,
Je crois même qu'à l'EN ils sont formés pour démotiver, c'est assez incroyable.
Simon Gaetan,
On m'a soufflé plusieurs anagrammes de votre mystérieux message, mais j'aimerais avoir votre réponse :)
Didier Goux,
J'espère pas. Mais ça pourrait le devenir.
Sophie,
Oui...
Monsieur Poireau,
Dans des classes encore plus chargée grâce à la baisse du nombre d'enseignants, on vire au mieux à l'autoformation, sinon à l'autostagnation :))
[merci ! Ca m'a fait penser à ton billet sur les trois titres de journaux différents pour une même affaire :))]
Fab-fab,
C'est exactement cela. Jusqu'à présent je ne me suis pas trompée de jour donc tout va bien !
Ancien voisin donc... Moi j'habite côté ancien, j'ai de la chance !
Didier Goux,
Je suis en train de boire une tisane "nuit tranquille", vous en voulez ?
Merci tout de même pour cet éclaircissement qui, j'en ai peur, semble nuire à votre tension.
Didier Goux,
Là c'est une cause perdue, je crois que le "au final" est déjà fortement usité. Ca va finir comme "malgré que" : dans les grammaires.
Mots d'elle,
Tu crois ? Je ne pense pas car ce qu'il en ressort est peu brillant :))

Mots d'Elle a dit…

Ah mais il ne veut pas que ça brille ce pitoyable ministre...il veut que ça fasse de la mousse pour pas un rond!

Didier Goux a dit…

Marie-Georges : je sais, pour "au final" (mot qui n'existe pas, entre nous), mais j'adore les combats d'arrière-garde et les causes perdues. De même, je me bats pour réhabiliter les "problèmes" stupidement remplacés depuis quelque temps par des "soucis".

Siestacorta a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Marie-Georges Profonde a dit…

Mots d'Elle,
Joliment dit :)
Didier Goux,
Mais j'aime beaucoup les soucis, moi ! C'est floral, ça comporte un début d'allitération, ça permet le sempiternel jeu de mot avec sushi, ça a l'adjectif "soucieux"... De quels arguments disposez-vous pour brandir votre problème (tout matheux, qui rime avec blème...) ?

Siestacorta a dit…

http://www.crevez-tous.com/actualite/medias/
vaquette_crevez-tous_flyer_paris_nov_2008.pdf

lien à copier en deux fois, sinon ça rentre pas...
J'irai demain, ça peut t'intéresser.

Simon Gaetan a dit…

Nespresso what else?

Didier Goux a dit…

Moi aussi, j'aime les soucis ! C'est juste que les deux mots ont (avaient ?) des sens différents, c'est tout. Je peux très bien avoir un problème qui ne me cause aucun souci, ce^pendant que vous vous faites du souci pour une chose qui, au fond, ne présente pas le moindre problème.

Vous typez le topo ?

Fab-Fab a dit…

A Monsieur Didier de (bon?) Goux
(comment ça vous n'avez pas de particule?)

D'abord, merci pour l'apport de votre science du verbe (et du reste) au petit béotien que je suis. J'aimais assez à reprendre les autres, moi aussi, quand ils se trompaient, mais depuis, j'ai mis de l'eau dans mon vin (Sacrilège! vous entends-je vous exclamer... bah oui...). Les causes, perdues, je ne sais pas si je vais m'y accrocher, on passe quand même à côté de beaucoup de chose à force de s'y acharner, et la vie reste quand même assez courte.

Mais je suis content de savoir, désormais, employer "éponyme" correctement!

Sinon, au final, je pense que je vais le garder... J'aime bien. Et puis, ne parle-t-on pas d'un "grand et beau final" dans le cadre d'un spectacle? Disons, que je prends ma vie comme un opéra!

Enfin, en cas de coup dur, surtout n'hésitez pas : 1/4 de Lexomil, et tout va mieux!

Marie-Georges Profonde a dit…

Siestacorda,
Merci pour l'info. J'étais déjà de sortie ce soir. C'était bien ?
Didier Goux,
Ah je saisis mieux le euh... souci ?
Fab-Fab,
"Heureusement, chacun peut choisir sa propre folie" Jodorowsky (ton choix et ton opéra m'ont fait penser à cette belle phrase d'Opera Panica !)

balmeyer a dit…

Qu'est-ce que c'est bon ! Et drôle ! Ca fait du bien de prendre des pauses, on apprécie mieux ce qu'on lit, après.

(Et puis il faut dire, ayant un lardon dans la grande casserole des auto-formés, j'apprécie doublement ce genre de sujet)

Sinon : "(feu) l'IUFM", je ne savais pas, je me sens largué !

Sinon au carré, les passages sur "Le petit Claude, futur marquis des Anges..." comment dire, j'adore ! pétédeaire.