dimanche 5 octobre 2008

Retrouvailles

Degas, Les repasseuses, 1884

La première fois que je mis les pieds au lycée, je remarquai qu'ils marchaient sur du bois. Vieillot et chaleureux, le plancher gondolé résonnait sous nos pas dans l'imposant bâtiment en forme de banane. Le lycée Lumière à Lyon fait dans l'étendue : c'est un ensemble composé de trois longs édifices et d'un gymnase avec piscine. Je mettais dix minutes à en contourner la cour pour atteindre le portail d'entrée diamétralement opposé à mon arrêt de bus. C'était rageant d'arriver en retard par la faute du périmètre de l'établissement, qui mettait ses barreaux dans les roues de mes jambes. Parfois je préférais avoir lambiné : une fois le portail fermé, nous pouvions emprunter une petite porte plus proche.
Dans ce nouveau décor, nous n'étions que deux du même collège, mais nous n'allions pas copiner pour ce motif alors que nous avions passé quatre ans à ne pas nous causer. Je scrutais les visages de mes nouveaux camarades, sans doute aussi fiers que moi. Nous étions les élus d'une sélection sur dossier, les têtes de liste ayant intégré une classe de seconde avec option "lourde" en arts plastiques. Nous ne connaissions alors rien de l'aura de déchetterie qui nimbait les filières littéraires et artistiques.
Je vis une autre fille seule, aussi haute qu'hautaine. "Qu'elle est belle !" pensai-je. Yeux et cheveux grands, elle semblait échappée d'une colonie de Sylvidres. Elle tournait la tête de chaque côté avec l'air de ne pas aimer cela. La plupart des néolycéens arboraient un rictus de survie et acquiesçaient aux remarques de tout le monde, pressés de trouver un premier copain de parade.
Un peu plus tard, j'eus l'occasion d'approcher la fille haute. Elle me parla et un monde de fantaisie s'échappa de sa bouche. Je me rapprochai d'elle. Nous avions le même goût pour les grimaces et les mots inventés. Nous passâmes bientôt les heures de cours à inventer une langue aux sons improbables et à en rédiger le lexique. "Lunettes", par exemple, se traduisait par "glougloux". Nous avions quelques règles de grammaire truffées d'exceptions. Je me souviens du système des nombres dans cette langue, que nous avions simplifié à l'extrême : "u" signifiait un, "uu" deux, "uuu" trois, etc.
Nous séchâmes ensuite, pour aller faire de l'auto-stop dans les monts du lyonnais ou entonner la chanson d'Obélix dans les couloirs du métro de la Part-Dieu. Nous adorions Gotainer, Gogol premier, la Jenlain, tenir des propos incohérents et imiter l'air interrogateur de Benny Hill. Elle me téléphonait chaque 25 décembre, articulait "Noëëëël" et raccrochait, parce qu'elle avait entendu ça dans un de ses films cultes, "Le viager". Aux alentours du bac, nos chemins se décroisèrent.
Les mots biscornus me revinrent par un message il y a quelques jours. Le site Copains d'avant a fait son oeuvre. Il réserve donc parfois de belles surprises. Nos interjections joyeuses fleurissent à présent dans une correspondance baroque, au goût de madeleine un peu folle.

24 commentaires:

Audine a dit…

Un vrai bonheur alors ...

C'est très rare, les gens avec qui on peut avoir les mêmes délires.

Zoridae a dit…

Très joli, ce billet. Il m'évoque la rencontre avec celle qui est restée ma meilleure amie et que j'ai rencontrée en seconde... Cela fait un moment que j'aimerais écrire sur elle mais je n'y arrive pas encore !

Kris a dit…

très beau souvenir à savourer et à re-décliner désormais..

Mots d'Elle a dit…

"au goût de madeleine un peu folle"...très joli ça!!

Marie-Georges Profonde a dit…

Audine,
Oui ! Ce que tu dis me rappelle ce que nous disions un jour sur les correspondances avec certains hommes...
Zoridae,
Merci ! Au boulot ! (je ris parce que j'ai lu un commentaire de toi qui disait ça, je ne sais plus où)
Kris,
Oui, le plus étrange c'est que les choses me reviennent en mémoire alors que je croyais avoir quasiment tout oublié.
Mots d'elle,
Merci ! Je trouvais "folle" inapproprié pour qualifier un gâteau et puis finalement... :)

balmeyer a dit…

Très bon !

Vous alliez au cinéma ?

Vous voyiez : les uuuuuuu mercenaires ?

Les uuuuuuuuuuuu salopards ?

Le facteur sonne toujours uu fois ?

Ali Baba et les uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu voleurs ?

.......

Et puis le "Nous ne connaissions alors rien de l'aura de déchetterie qui nimbait les filières littéraires et artistiques.", non seulement j'adore, mais c'est tellement vrai ! :))

.......

et ce film de Françsois Truffaut, comment il s'appelle, déjà ???

balmeyer a dit…

Avec Jean-Pierre Léaud ? Là, quand il est gamin ?

balmeyer a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
balmeyer a dit…

Ah oui ! "Les uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu uuuuuuuuuuuu coups !"

Marie-Georges Profonde a dit…

Balmeyer,
Et les 400 lol, tu connais ? Moi oui avec tes commentaires :)))))
Preuve que c'était un système simple : tu l'as très bien appliqué (quoique, qui sait... Je n'ai pas recompté tous les u). On n'a pas dit que c'était pratique !

martin a dit…

Beau texte à la nostalgie légère...

:)

Zoridae a dit…

Et les uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu verges d'Appolinaire, vous connaissiez ?

Marie-Georges Profonde a dit…

Martin,
Oui et ça fait du bien : je viens de recevoir un mail d'elle et je suis encore pliée de rire... J'avais oublié que nous faisions des crêpes en forme de plein de choses... Bref !
Zoridae,
C'est la honte mais... C'est même la seule chose que je connaissais d'Apollinaire lorsque j'étais lycéenne !
A part ça, tu as lu l'article de Dorham sur la fin de uuuuuuuuuuuuuuuuuuu(...)uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu odyssée de l'espace ?

Zoridae a dit…

Marie-Georges,

Hihihi !

Comme u image a dit…

Je ne vais pas citer tous les petits bouts de phrases qui rendent ce texte particulièrement remarquable, mais c'est l'ensemble qui est une belle invitation au voyage dans le temps.
(Et les sylvidres, ce sont bien les créatures qui faisaient rien qu'à embêter Albator, c'est ça ?)

Dorham a dit…

sinon, y a les uuuuuuuuuuuuuuuuuuuu
uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu
uuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu
journées de sodome...

spermy a dit…

très belle note que j'ai lu uu fois pour cette raison.

balmeyer a dit…

Je suis un intégriste du gag. Je me révolte au plus au point de la déliquescence et de la décadence de la blague du "u". C'est l'heure de l'inquisition.

Dans les "400 coups", il y a vraiment 400 u. Je ne blague pas avec ça. C'est un mode de vie, un sacerdoce, une mission. Quand Zoridae m'a réclamé 11.000 "u" pour les 11.000 verges, je n'ai pas imaginé un seul instant n'en faire 40. Non. Et j'ai eu peur. J'ai dit : tu te rends compte du pouvoir de cette blague ?

---------

Sinon, je ne sais pas si vous connaissez ce film.

martin a dit…

"...des crêpes en forme de plein de choses... Bref !"
Ah qu'il est frustrant ce bref !
N'y a-t-il pas dans ces quatre lettres un billet en puissance ?
J'dis ça j'dis rien, hein... :)

Dorham a dit…

Balmeyer,

ça suffit, y a combien de "u" à Gunther !!!!!!!!!

Marie-Georges Profonde a dit…

Oh la la, déjà uuuuuuu commentaires de plus :)
Comme u image (et comme dit Zoridae : Hihi !),
Merci ! Oui, il s'agit bien des femelles destructrices de chez Albator.
Dorham,
Un grand souvenir, celui-là...
Spermy,
Contente que ça t'ai pluu
Balmeyer,
Que tu aies mis un point d'honneur à aligner 400 u ne m'étonne pas :)) Ayatollah du gag !
Tu as trouvé le plus grand nombre en titre de film, on dirait !
Martin,
;)
Dorham,
La question n'est pas pour moi mais je dirais... u

vangauguin a dit…

"les batons dans les roues de mes jambes"...?...?...?

Euh? Tu as fais aussi beaucoup d'équitation, les jambes arquées? beaucoup chevauchée fantastique? ...

Allez embarquez moi tout ça!

C'est "Retrouvailles", ou c'est "Freaks, le retour"...?

Comme dirait une cochonne qui m'est proche, ça m'en bouche un groin.

Et pendant ce temps, le temps passe, et repasse...

BritBrit a dit…

T'imagines si elle avait été fan des bronzés, elle t'aurait appelé en faisant "Bip Bip".

Sinon, toujours un ravissement de te lire

Monsieur Poireau a dit…

Ouaih, moi aussi j'ai inventé tout un langage une fois, sous l'effet massif de la Jeanlain !
:-)))

[Dans un article à venir, j'évoque un ancien copain à moi dont je suis sans nouvelles, mais, dans un sens, je me demande si je souhaite le revoir ou simplement si je ne suis pas un peu nostalgique de l'époque...].