jeudi 16 octobre 2008

Ca ira...

Raphaël, L'école d'Athènes (détail), 1510

Parigots têtes de veaux ?! Que vient faire une grève parisienne des écoles primaires devant la nécessité d'unir nos forces face à la réforme ? Voilà la réflexion qui me viendrait si j'étais en province et que parvenaient à mes oreilles les infos molles de radio machin.

Il va vous falloir comprendre notre exaspération nationalo-locale. Cette grève a été décidée il y a à peine deux semaines, suite à l'interdiction par notre inspecteur d'académie d'une réunion d'information syndicale. Avant cela, la circulaire obligeant les collègues à se déclarer grévistes plus de 48h avant la grève par fax individuel ET par mail (sans quoi, pas de grève !) nous avait déjà un peu chauffés. Ladite circulaire est en effet une interprétation de la loi un poil approximative et surtout, elle vise à mettre un maximum de bâtons dans les roues aux vilaines graines de grévistes que nous sommes.

Je vous avais parlé d'une clause précisant que nous avions le droit de devenir non gréviste au dernier moment et que nous avions décidé de tous appliquer afin de provoquer quelques remous dans la mise en place du service minimum d'accueil.
Là où je me gausse, c'est que la grève d'aujourd'hui est tellement suivie que le service minimum est impossible à mettre en place. Le gouvernement va faire une fine découverte : on ne trouve pas 2000 animateurs - formés pour garder de jeunes enfants - sous le sabot d'un cheval. Delanoë, toujours un brin funambule gauche-libéral, en fait l'amère expérience puisqu'il fait appliquer le service minimum tout en dénonçant son impossible mise en oeuvre dans un cas de forte mobilisation comme aujourd'hui.

Bon, à part cette attaque à la liberté syndicale citée plus haut (c'est déjà pas mal !), tout ça ne vous dit pas trop pourquoi les maîtres et maîtresses parisiens sont énervés. Peut-être ne savez-vous pas que la ville de Paris est une académie à elle toute seule, chapeautée par un inspecteur d'académie avec un style bien à lui.

Savez-vous par exemple que l'application du soutien scolaire est très différente d'une académie à l'autre ? En gros, on a enlevé deux heures par semaine d'école aux élèves (les fameux samedis matins) et on a voulu transformer ces heures en soutien aux élèves en difficulté. Ce soutien représente un paquet de 60 heures à répartir, à raison d'environ 2 heures par semaine. Nous, enseignants du premier degré, avons encore des samedis et mercredis matins travaillés car nous devons effectuer 108 heures en tout, hors temps de classe (réunions, rédaction de projets d'école, formation etc.).

D'une académie à l'autre, les 60 heures dévolues au soutien sont gérées de manières très diverses. Telle académie préconise l'utilisation de 6 heures à la préparation des 54 heures de cours restantes. Telle autre estime qu'une heure de soutien nécessite une heure de préparation et partage les 60 heures en deux : 30 heures de préparation des séances adaptées aux besoins des élèves en difficulté pour 30 heures avec eux. Comme nous ne sommes pas formés pour gérer efficacement les difficultés spécifiques de certains élèves (dyspraxie, dysphasie, élèves non francophones, etc.), la préparation est un minimum nécessaire. Eh bien je suis heureuse de vous annoncer qu'à Paris, on est tellement fortiches qu'on se passe de préparation ! L'inspecteur d'académie nous met directement devant les gosses et nous prie d'effectuer les 60 heures avec eux. Même Darcos n'a pas osé suggérer cela. Tout ça pour vous dire qu'on se fout des mômes, du moment que ces salauds de fonctionnaires font leurs heures avec eux. Exemple de situation vécue par moi :

(résumé des épisodes précédents) Marie-Georges fait partie des enseignants dits de "quatre quarts temps", heureux élus qui ont une école différente par jour, sans avoir le statut de remplaçant qui octroie une prime pour les déplacements et les inconvénients liés à cette position.

Lundi soir à l'école maternelle machin

- "A la semaine prochaine, Marie-Georges, on démarre le soutien, hein, n'oublie pas !"
-"Ah euh oui et comment ça se passe ?"
- "Oh ça on en parlera jeudi midi en réunion mais comme tu n'es pas dans notre école ce jour-là bin on te dira après."
- "Ah ok."

Le lundi suivant

Comme d'hab, effervescence de 8h du mat à la pause, en priant d'en avoir une avant 11h30. Ouf , bingo, je ne suis pas de récréation à 10h15 ! Pause, donc. Ma directrice déboule :
-"Marie-Georges, le soutien a lieu de 11h35 à 12h05. On t'a mise avec des enfants qui ont besoin d'apprendre à coopérer. "
- "Euh, ah ?! Comment on fait ?"
- "Bah, tu leur fais faire un jeu où ils doivent coopérer."
- "..."
La fin de la récré sonne. Je file récupérer mes 27 élèves - qui ont tous quelque chose à me raconter en même temps (ils ont 4 ans) - en me répétant en boucle "coopérera, coopéreram, coopéreras, coopérarum...". J'ai une heure pour chercher quoi faire tout en lisant "Emilie n'aime pas le soutien scolaire" à ma classe.

Voilà. Je vous ai donné un exemple, vu par le petit bout de ma lorgnette. Je rappelle que le soutien vise - à terme - à remplacer les enseignants spécialisés qui jusqu'à présent s'occupaient des élèves en difficulté sur le temps de classe, en les prenant en petits groupes. Ca s'appelle le réseau ( ou RASED, en sigle, réseau d'aide spécialisée aux enfants en difficulté). Ca marche très bien. En tout cas j'ai toujours vu ces élèves progresser rapidement avec ce système. Suppression prévue à la rentrée prochaine. Les enseignants spécialisés auront une classe, comme tout le monde, et tout le monde - formé ou pas, préparé ou pas - fera du soutien bancroche hors temps de classe, histoire d'allonger les journées des vilains petits canards avec des cours moins efficaces.

Conclusion : non à la suppression du RASED !

Sur ce, je file agiter une pique devant le rectorat, au son de "Ah ça ira". Oui je sais, c'est un peu radical, je m'en excuse auprès des rocardiens que j'aime bien. Mais là j'ai encore deux mots à dire à notre inspecteur d'académie de Paris...

11 commentaires:

Nataloup a dit…

Bien envoyé Marie-Georges!
ça faisait bien plaisir de voir cette mobilisation devant le rectorat : les instits ont bravé les gouttes de pluie pour donner de la voix : c'est encourageant!
Mais je pense qu'on a toujours pas le cul sorti des ronces comme dirait Daniel Mermet!
A dimanche pour en rajouter une couche!

mtislav a dit…

Paraît qu'il y a une pétition pour les sauver !

Zoridae a dit…

Bravo Marie-Georges, j'ai tout compris et je suis gagnée par ta colère. C'est révoltant...

(Pour le travail à plusieurs, j'ai des exercices géniaux qui servent pour l'échauffement des chœurs d'enfants... Il faut que je te fasse des photocopies... Si ça t'intéresse bien sûr !)

Mathieu L. a dit…

Votre grève a eu un retentissement important dans nos établissements difficiles du 93. Vue la manifestation de dimanche qui approche, cela nous échauffe un peu.

Courage, camarade !

Marie-Georges Profonde a dit…

Nataloup,
Tu as vu ! Ca fait plaisir. Et comme on l'a dit ensuite à l'AG, vive l'intersyndicale (ça faisait longtemps) !
A dimanche !
Mtislav,
Oui c'est vrai ! Merci !
Zoridae,
Ouf, c'est pas trop jargonneux alors. Oui ça m'intéresse ! D'un autre côté avec cela tu pallies le manque de formation des enseignants ;)
Mathieu l.,
Vraiment ? Tant mieux alors ! A dimanche !

Monsieur Poireau a dit…

C'est peut-être justement casser un truc qui marche (et la motivation des enseignants) que cherche ce ramassis de gouvernement !

[Comme disait Coluche : en même temps, à l'école ils n'y retourneront pas !].

:-))

Marie-Georges Profonde a dit…

monsieur Poireau,
Mais pour quoi faire, casser notre motivation, y'avait pas encore assez de dépressions nerveuses ?!
Très belle citation :))
Hélas vrai :(
J'aime bien ce slogan, lu sur les affiches hier : "réseau d'aide : réseau dead"

Monsieur Poireau a dit…

Marie-Georges : parce que ce gouvernement ne saurait tolérer une fonction publique qui fonctionne coorectement, il faut réformer !!!
C'est obsessionnel chez eux...
:-)))

Marie-Georges Profonde a dit…

monsieur Poireau,
C'est exactement ça, hélas. Je suis sidérée par le cynisme carriériste de nos "représentants du peuple" (comme tu le rappelles si justement sur ton blog !) étalé au vu de tous, et du fatalisme qui nous a tous saisi devant ce retour à une bonne vieille monarchie qui se targue d'être la voie de la modernité pour mieux faire passer la pilule...

roudodoudourou a dit…

Très bon billet!

j'en connais quelque chose du RASED!
mes deux mômes sont dans une école proche de la porte de Montreuil "ex-RASED" pourrait-on dire, puisque la prof spécialisée en soutien-lecture à été virée à la fin de l'année dernière, plus de CLIN non plus, et des maître G et jenesaisplusquellelettre en nette diminution.
On a fait un beau bazar vers le mois de juin, avec, cerise sur le gâteau, Delanoë venu nous rencontrer... enfin plutôt faire sa promo.
Bien sûr la mobilisation n'a servi à rien.

Jeudi dernier la totalité des profs de l'école étaient en grève, et ceux qui étaient censé encadrer itou.

Marrant!
J'ai eu mes parents de province au téléphone qui me disaient que les infos télés disaient que la grève avait été peu suivie : en fait le rectorat lui-même a déclaré qu'il été surpris de l'ampleur mouvement de grève!!
La désinformation télé va bon train.
De même, mes parents (anciens profs mais centristes) sont persuadé que le gouvernement met en place des mesures vigoureuses pour le soutien des élèves en difficulté.
Tout ça c'est le pipeau télé, évidemment.

Je te recommande un blog qui traite aussi de ces question par un directeur d'école en ZEP dans les Ardennes, Archie, que tu croises parfois sur mon blog :
http://couleurdutemps.blogspot.com/

Bon courage, MG!

Marie-Georges Profonde a dit…

Roudodoudourou,
Merci !
Nous comptons nous mobiliser pour sauver le rased, notamment en refusant d'appliquer le soutien, mais j'imagine déjà comment cela va être traduit aux infos, l'horreur...
Pour la télé, comme c'est étonnant !!! Décidément je ne suis pas prête d'en acheter une. De toute façon on sait qui a la mainmise sur les médias de masse.

Et merci aussi pour le lien, beau blog en effet !