dimanche 22 juin 2008

AOC

Léonard de Vinci, La Joconde, 1506
Je n'aurais jamais cru que je m'identifierais à un paquet de pâtes. Le jour où je pris connaissance du concept d'italianité développé par Roland Barthes, je me dis que j'avais un peu de Panzani en moi. Panzani ou comment une marque franchouillarde fait pousser du rital de partout sur ses affiches, en mot et en couleurs, pour qu'on finisse par y croire. Panzani en réalité, c'est pas italien, c'est juste italianisant.

La question fut longtemps : suis-je, à l'instar de Panzani, italianisante ? Car lorsque l'on sait d'où vient mon nom, les questions qui affluent pour savoir jusqu'à quel point je suis une vraie n'appellent que de décevantes réponses. Non, je ne parle pas italien, mon père je n'en sais rien mais il n'est plus italien depuis sa majorité ; la famille là-bas je ne la connais pas. A part mon patronyme, rien ne me distingue de la grenobloise que mes papiers affichent. Je suis née à La Tronche, même pas à La Troncha.

Il me vint toutefois très vite ce constat qui me différenciait des hypocrites pâtes stygmatisées par Barthes. Moi je suis bien plus qu'italianisante : je suis d'origine contrôlée. L'Italie n'est qu'à un saut de branche : je suis tout de même la première génération dans ma famille à être née française. Donc sur la pyramide ritale, je suis largement au-dessus de Panzani qui se contente de jouer dans le sable en bas. Panzani fait semblant avec des A et des I. Mon patronyme est curieusement moins vocalique, moins solaire. Il a l'italianité réduite mais il est, lui, parfaitement italien. Il possédait même une curiosité orthographique que l'administration jugea bon de me retirer à mes 23 ans. Du coup, il ne s'écrit plus comme celui de mon père. La françaisité a gagné du terrain.

Je comprends parfaitement l'agacement qui vous gagne. C'est bien joli mais lachate mi les baskets avec vos origines, merde ! Je ne saisis pas moi-même cet attachement aux racines nécrosées à l'heure du traité de Lisbonne et de la mondialisation. Je vis à Paris, je parle espagnol, j'ai travaillé en Corée et au Mexique, je rêve de visiter le Mali... Mais je constate. A un moment donné, allez savoir pourquoi, une sorte de fierté amoureuse s'empare de moi si d'aventure on me demande d'où je viens. Affectivement, je reste fortement nouée à ma botte. Il se trouve aussi que j'ai toujours eu des amies d'origine italienne. Nous sommes effectivement légion ici (surtout moi : mon grand-père en fut pour gagner ses galons français).

Lorsque j'étais petite, ma copine de bac à sable et moi adorions nous exclamer "Que bueno !". Nous avions entendu ça dans une réclame pour du liquide vaisselle, où les protagonistes faisaient crisser du bout du doigt un plat à lasagnes rutilant en claironnant cette expression. C'était donc de l'italien pour nous, même si c'était de l'espagnol. Peu importe, l'italianité fonctionnait à plein tube dans ces mots et nous étions ravies de croire que nous parlions la langue de nos ancêtres. J'eus ensuite un petit ami italien en Belgique, aux nom et prénom aussi italiens qu'italianisants : avec une enfilade interminable de O et de I. Je fus vexée le jour où il s'esclaffa que mon patronyme ne faisait pas italien. Plus tard, je jalousai aveuglément une amie d'études qui avait toujours ses grands-parents implantés au pays. Italienne par ancêtres perdus et souffrant d'un léger défaut d'italianité, cette obsession filée me fait dire aujourd'hui que je suis probablement atteinte d'italianisme aigu.

Quelques succintes recherches m'apprirent que mes homonymes cousins respiraient toujours l'air du village de naissance de mon grand-père. Je continue à rêver d'un voyage au pays avec mon papa. Je nous vois gambader à Sedico et nous dire que nous sommes un tantinet chez nous dans ce paysage étranger. Ou plutôt : étrangement familier. A bien y regarder sur les photos, cet endroit semble un peu frappé de grenobloïté.

17 commentaires:

Monsieur Kaplan a dit…

Chère MGP,

Puisque vous acceptez de m'épouser samedi, sachez qu'en bon catholique que je suis et que vos origines italiennes vous obligent d'être également, il est hors de question de ne pas passer devant l'autel.
Pour vous faire plaisir, nous pourrions commencer par une passeggiata le long de la via Agordina Traversa, avant d'échanger les anneaux dans l'église de Sedico ?

Et ne me dites pas que "ce n'est pas le genre de la maison".

Viendra ensuite un buffet campagnard (charcuterie, porcelet entier avec "du persil dans les narines").

Puis la noce ne sera pas "à Rebecca", mais nous avons toute la semaine pour en discuter.

Bien à vous,

Marie-Georges Profonde a dit…

Monsieur Kaplan,
Comme vous montrez pâtes blanches devant ma condition italienne, je ferai un effort pour gagner en catholicité. Veuillez donc m'indiquer dans un délai raisonnable si d'aventure je devais faire coudre d'autres choses que mon trousseau et ma robe.
Bonne idée, ce buffet ambiance Marco Ferreri.
N'oubliez pas Kaoutchouski dans la programmation, s'il vous plaît.

Pepite2choco a dit…

Ce qui me perturbe avec tes articles, c'est que ça prête pas souvent à réponse. En fait même pas ça, c'est que ça m'intimide et je ne sais jamais quoi dire après! Mais sache le : Je te lis, même si je me tais ^^

Marie-Georges Profonde a dit…

C'est un peu ça la blogosphère, j'ai l'impression : on s'intimide les uns les autres :))
Je sais que tu me lis. Tu sais comment je le sais ? Parce que je te lis !

Dorham a dit…

Dis donc, tu me tagues sans le savoir toi. La ritalitude, c'est compliqué de vivre avec. Nos gentils ancêtres, courant au train de l'assimilation ont gommé tout ce qui pouvait y constituer un frein. La langue, le prénom (heureusement, l'administration n'a pas touché mon nom, ni celui de jeune fille de ma mère), même la bouffe...

Hélas, MG, bien qu'italien (sans une ombre vaguement française au tableau ; une arrière grand mère alsacienne néanmoins) et catholique, je crois qu'il va te falloir épouser Mr Kaplan (pourquoi, je dis hélas, si ça se trouve, c'est un parti d'enfer)...

Avant tout mariage, je te conseille néanmoins de lire : "Le Destin de Mr Crump" de Ludwig Lewishon.

:)
(superbe billet)

Zoridae a dit…

Oui, moi je suis de plus en plus intimidée à te lire... Chaque article est génial, brillant. Quelle verve tu as ! Je t'admire vraiment.

nataloup a dit…

saluté MG!
Gracie mille pour le tag! et paf! j'vais m'creuser la tête pour dégoter 5 contractions mais j'ai déjà mes p'tites idées griffonées sur le coin d'un cahier d'écolière... A suivre d'ici quelques jours... C'est toujours un plaisir de te lire : tu me transportes dans ton univers intérieur et là, j'étais bel et bien dans ton italianisme aigu... Continue à nous ravir les mirettes et les neurones!

Marie-Georges Profonde a dit…

Dorham : merci pour la référence ! Je suis promise à monsieur Kaplan mais tout va bien, dans ma famille on a rarement épousé même nationalité que soi. L'honneur familial est sauf, ainsi que son traditionnel pudding génétique.
Zoridae : Euh, c'est la vraie Zoridae qui m'écrit ?! (Merci rougissant...)
Nataloup : Merci à toi ! Hâte de te lire ! A bientôt.

Zoridae a dit…

Pourquoi la vraie ? Il y a une fausse ?

Marie-Georges Profonde a dit…

Zoridae : Aaah là je te reconnais ! L'autre elle a le blogger tout grisé...

Zoridae a dit…

Ah bon ? Bizarre :)

Monsieur Poireau a dit…

D'où ça vient que très souvent, ai-je cru remarquer, les liens géographique se font d'enfants à grands-parents. Quelque soit l'intégration des parents, les racines reviennent en mémoire des enfants à partir des grands-parents !
:-))

Monsieur Poireau a dit…

[merci pour lien ! ;-)) ]

Marie-Georges Profonde a dit…

Monsieur Poireau : peut-être parce que les parents, c'est fait pour qu'on leur reproche des choses :))
[de rien c'est un plaisir !]

britBrit a dit…

et tu crois qu'on peu "pauliser" ???

Anonyme a dit…

Et encore t'as du bol de savoir où se situe le village où les tiens pullulent.
Mon ascendance est tellement compliquée que ceux qui ont eu des vélléités de constitution d'arbre généalogique sont sous traitement psychiatrique lourd.

Stéphane

PS : Si tu oses dire que je ramène tout à moi, je te répondrai... Bah oui.

Marie-Georges Profonde a dit…

Britbrit : Pauliser, c'est s'installer à Pau et aimer ça ?
Stéphane : Oui, je tiens la bonne branche euh le bon bout. Je ne savais pas que ton arbre généalogique était si broussailleux voire nébuleux. Oui, tu ramènes tout à toi (c'est juste parce que tu me l'as tendue, celle-là !) :))