dimanche 8 juin 2008

Balade

Füssli, le cauchemar, 1781

Ce matin ou presque, un alien poussa en moi. Dans tout un tas de grognements, il parvint à articuler : "Et si on allait se promener ?". Comme je ne suis pas contrariante les jours de lessive, je voulus lui faire plaisir. C'était décidé, nous irions profiter du soleil pendant son absence. Je pris un parapluie, une paire de lunettes de soleil, je mis mes bottes puis dévalai les escaliers, les bras pleins de sacs poubelle, eux-même pleins d'emballages vides, eux. Comme deux teckels venant juste de comprendre que c'était l'heure de la balade, mes cuissots s'affolèrent et firent la fête, bondissant et tournoyant sur eux-mêmes. Mes jambes couraient au-dessous de moi et j'eus peine à leur faire comprendre que sans destination pour nous aiguiller cela ne servait à rien. Délestée de mes déchets, j'ouvris la porte de l'immeuble et vis que tout était gris. Je jetai un coup d'oeil à la laverie qui semblait me causer façon pendule d'argent de chez les vieux de Brel. J'en fis fi et partis dans l'autre direction.

Je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seule. On aurait même dit que j'étais accompagnée. Je recomptai : mon alien, mes deux cuissots et ma tête. Moi et personne d'autre. Je poursuivis mon chemin, sentant petit à petit grandir cette présence étrangère. "Il n'y a que moi", me raisonnai-je. En réalité, plusieurs êtres, manifestement intéressés par mon activité, décidèrent de se joindre à mon erratique promenade. Je me retrouvai vite entourée d'une nuée de personnages à qui je n'avais rien demandé, surtout pas de me suivre. "Et si tu allais chez l'épicier acheter du chocolat ? Oh ouiiii !" m'interpella une petite fille blonde à qui il manquait deux dents de devant. "Et puis tu rentres. Y'a rien là-bas, où tu vas ?", continua-t-elle. Je toisai la péronnelle sans mot dire, pour lui signifier que nous n'avions pas gardé les bisounours ensemble. Mes nougats prirent la direction opposée au chocolat et je me retrouvai dans cette rue si souvent arpentée.


Je passai devant le bar-tabac où deux tables au milieu du trottoir faisaient figure de terrasse et où un jour, en panne de cigarettes, une copine s'arrêta et fut accueillie d'un "Bonjour monsieur !" qui nous laissa pantoises. J'accélérai le pas pour doubler un homme d'affaires du dimanche visiblement pressé. Il me redoubla. Je le reredoublai. Malgré tous mes efforts, la clique de dingues me suivait toujours. "Mort aux cons !" me hurla une lycéenne habillée en noir, dégainant son majeur comme un cran d'arrêt. "Ca doit être jouissif de foncer dans une foule en bagnole, comme ce type, là, le Japonais dont ils parlaient à la radio ce matin. Qu'est-ce que ça doit être bon !", me lança une fille bizarre qui mâchait un chewing-gum. "Moui mais alors il faudrait que les gens revivent juste après", lui rétorqua une bonne soeur qui avait relevé sa robe pour mieux suivre mes enjambées.
Je décanillai de plus belle, avant d'être coupée dans mon élan par la vitrine d'un salon de coiffure qui vendait des crustacés en peluche. Une odeur familière : quelqu'un portait Opium du désormais regretté Yves Saint-Laurent. Je relevai la tête et ne vis qu'un gars avec un béret qui souriait devant un réverbère. En traversant l'avenue, je me rappelai d'une vendeuse en parfumerie à qui j'avais confié mon intention d'acheter Opium et qui avait tout fait pour que je reparte avec un Chanel, sous prétexte qu'Opium c'était pour les jeunes filles. "Elle mériterait bien de tâter de mon capot, celle-là !" mugit la mâchonneuse. "Encore vous !" finis-je par lâcher, fortement agacée d'être mangée des yeux par ces donzelles un brin collantes.


Les furies n'eurent de cesse de m'emboîter le pas lors de ma ronde parisienne. Je trouvai du réconfort en frôlant de vieilles pierres rue de Thorigny. Je repris un rythme soutenu devant l'audace de ma lycéenne, laquelle prit à partie une passante qui me dévisageait : "qu'est-ce t'as, toi ?". Ma course s'acheva chez un traiteur chinois où il fut demandé à un homme qui voulait une paille avec son soda s'il la préférait petite ou grande. Je rentrai, un sac plein de victuailles odorantes sous cellophane, pour raconter ma promenade à mon blog. J'écrivis un texte qui racontait autre chose.

4 commentaires:

mag a dit…

Superbe tableau! J'adore!

Quant à tes 'êtres, manifestement intéressés par mon activité' ça s'appelle un dédoublement de personnalité... Ca se soigne hein! t'inquiète ;-)

Sans rire et à ce propos, je ne sais pas si tu es une lectrice assidue, mais perso, ces phénomènes de schizophrénies m'ont toujours fascinée. J’ai lu (et relu) un livre qui s’appelle Sybil. Extraordinaire ! Si ça t’intéresse, tu trouveras plus d’infos ici : http://magenvadrouille.skynetblogs.be. Tu choisis la catégorie 'bouquins' et en défilant, tu tomberas dessus. (Désolée, j'ai pas encore compris comment on met une adresse url dans les comm...Je ne désespère pas ceci dit ;-)

Bises !

Dorham a dit…

C'est drole, j'ai utilisé cette peinture pour un ancien texte. Pour le reste, j'adore, c'est une très belle déformation surréaliste d'un quotidien qui mérite bien ça.

Jouer,
jouer,
déformer,
un superbe jeu de construction...

Marie-Georges Profonde a dit…

Mag : merci beaucoup pour l'info ! Oui ça m'intéresse. Je suis comme toi, les délires schizo et parano me fascinent (moi non plus je sais pas faire, je croyais du coup que c'était pas possible ?).
Dorham et Mag : oui, en le cherchant, j'ai découvert que ce tableau servait fréquemment à l'illustration de blog.
Dorham : franchement, je me demande si la lecture de certains textes sur des gens qui ont plusieurs moi ne m'a pas influencée ! En fait je n'ai cessé de penser à ton texte. Je vais donc de ce pas mettre un lien.

Zoridae a dit…

Superbe ce texte ! Fantastique, lyrique avec toujours une pointe d'humour ! J'ai beaucoup pensé aux moi de Dorham pendant la lecture, pas surprise que tu l'aies lié à la fin !