lundi 9 mars 2009

Mtislav

Ensor, L'entrée du Christ à Bruxelles, 1889

On peut bloguer sans blog. D'après Hegel, il s'agirait même de la plus haute expression de l'art du blogage. Le texte qui suit nous a été envoyé par un des plus éminents membres du comité de rédaction du blog englouti Mtislav. Je vous en souhaite une bonne (re)lecture.


Je m’appelle Didier Goux


C’est un projet que nous avons mené depuis maintenant plus de trois ans dans notre jolie université du bord du périphérique. C’est un travail que nous avons proposé à nos étudiants de science du langage notamment, qui malgré leur brillante réussite en licence, master voire en doctorat ne maîtrisaient qu’imparfaitement certaines fonctions du langage... Il s’agissait de leur proposer un atelier d’écriture qui les motive véritablement. L’idée nous est venu dans un café où nous nous retrouvions avec un ami blogueur. Faisant que le constat que les trolls étaient vraiment dépourvus d’imagination et de répondant, réunis autour de nos apéritifs, nous imaginions tout l’intérêt que pourrait donner à un blog les interventions de trollers sérieux et compétents. Signalons avant d’aller plus avant à ceux qui l’ignoreraient que on désigne par “troll”, sur la toile, celui qui provoque, recherche la bagarre, ou plutôt la polémique puisqu’il ne s’agit que de mots... La conversation allait bon train sur les qualités caricaturales que devrait nécessairement posséder ce troll. A la suite de cette discussion, notre laboratoire a décroché une subvention mirobolante d’un opérateur en téléphonie mobile. Dans la guerre pour le financement de nos recherche, nous sommes habituellement les parents pauvres. Autant dire que cette manne, nous ne comptions absolument pas dessus. Il fallut assez rapidement mettre sur pied notre protocole de recherche et se lancer. Un premier groupe d’étudiant travailla sur le commentaire de blogs. Ils se référaient à la “bible” que nous avions établie pour se caler tant sur le plan politique que psychologique. De droite, politiquement incorrect, multiphobe pourraît-on dire ; obsessionnel, en quête d’une reconnaissance paradoxale, volontiers sardonique. Une question se posa rapidement au G1a (le groupe des commentateurs) que ne tranchait pas la “Bible” : pouvait-on aller jusqu’à l’insulte. Cela donna lieu à des discussions qui furent récurrentes, la position de principe étant que l’insulte était conforme à voire nécessaire au personnage, d’autant plus crédible si elle visait une femme.

Il nous sembla que notre troll devait lui-même posséder un blog. Nous avons lancé un deuxième groupe d’étudiants volontaires, beaucoup plus réduit, sur ce projet. Le travail des étudiants du G2a était beaucoup plus facile à encadrer. Ce qui a souvent été délicat, c’est de limiter leurs ardeurs : un blogueur qui produit plus de trois billets dans une même journée aurait pu paraître peu crédible. Même s’agissant d’un sexagénaire atrabilaire, vindicatif et érotomane. Les étudiants l’ont bien compris, ont fouillé leurs billets, travaillant son côté “artiste” (raté et maudit), sa misanthropie et ajoutant au personnage une touche d’humour qui a bien inquiété les superviseurs : ce n’était pas du tout conforme au programme de départ.

Il a fallu pallier une autre difficulté : les blogueurs organisent des rencontres rituelles. Rien de mieux que d’y faire apparaître notre personnage. Le risque pouvait paraître insensé mais à la réflexion il était tout à fait limité. Dans ces réunions, chaque blogueur bouffi d’orgueil a plutôt tendance à s’écouter parler. Pour paraître fin, méchant et percutant, en un mot, pour avoir de l’esprit, il suffisait d’être précédé de la réputation d’en avoir, d’être physiquement identifiable et remarquable. Nous avons sollicité un intermittent du spectacle qui a préparé son rôle avec le G3a, ne soyez pas impressionnés, le groupe était constitué de membres des deux précédents groupes. Au total, nous n’avons été que trois professeurs et une trentaine d’étudiants à travailler sur ce projet.

Pourquoi dévoiler le “pot aux roses” me direz-vous ? Tout d’abord, notre principal bailleur de fonds a décidé de nous laisser tomber (1). Nous n’avons plus les moyens de faire fonctionner Didier Goux ! Par ailleurs, nous avons connu toute une série de difficultés dont le récit serait fastidieux (2).

Certains pourraient être tentés de reproduire cette expérience (3). Nous ne pouvons leur dire qu’une seule chose : Didier Goux, c’est moi...



(1) Pour ceux que cela intéresse, paraîtront prochainement les premiers travaux sur cette expérience. A noter que plusieurs collègues ont eux aussi lancé des travaux de ce type. Leur grand mérite est de motiver les étudiants sur le problème des fautes d’orthographe ! Ne riez pas, c’était l’un de nos objectifs majeurs pour ce qui concerne les élèves de licence. Sans avertir nos étudiants, nous avons prévenu l’auteur du blog sur lequel notre personnage allait commenter de produire toujours plus de fautes d’orthographe que notre troll. Chacun sait que quelqu’un qui ne fait pas de fautes, dans notre belle langue, c’est quelqu’un qui en fait un petit peu moins que l’autre... Cela a marché, nos étudiants ont beaucoup progressé, le travail en groupe, la relecture anxieuse de chacun des commentaires a formidablement motivé tous les participants.

(2) Des collègues d’une autre université d’Ile-de-France ont lancé une expérience similaire à la notre, créant une “famille de blogueur”, le père, la mère, le petit kéké. Pour tenter de nous déstabiliser, il ont créé un personnage de rital généreux, esthète militant et doué qui rivalise avec notre propre personnage. Les uns et les autres étant persuadés que seul leur personnage est imaginaire... Une fac du Sud-Ouest a elle aussi lancé son personnage. Le campus est actuellement bloqué dans un mouvement de protestation contre les projets de la ministre Pécresse. La seule solution qu’ils ont trouvé a été de détruire le blog de leur personnage. Cette idée était parfaitement stupide car attirant inutilement l’attention des blogueurs sur des expériences dont le but était essentiellement scientifique.

(3) Pour ceux qui jugeraient que ces expériences contestables sur le plan moral, nous devons bien reconnaître que à plusieurs reprises la ligne jaune fut franchie. Nous tenons à nous excuser des insultes qui ont été adressées à une blogueuse, lesquelles étaient bien réelles. Je dois dire que j’en ai éprouvé une profonde tristesse et que je m’en suis beaucoup voulu de ne pas avoir eu l’idée de fabriquer un troll poli, modeste et généreux.

22 commentaires:

Didier Goux a dit…

Ah, la concurrence est rude, pas à dire !

Dorham a dit…

ça se tire la bourre grave...

Marie-Georges Profonde a dit…

En fait il s'agit de respecter la parité : que Mtislav soit publié chez vous implique, par ricochet féministe, une publication chez moi.
Par souci d'équité, vous me devez 21 autres commentaires.

Marie-Georges Profonde a dit…

le commentaire précédent était adressé à Didier.
Dorham, c'est même une lutte sans merci. J'essaie de disqualifier Didier Goux mais maintenant que je sais qu'ils sont trente, pfff...

Le coucou a dit…

De plus en plus étonnant! J'ignorais que les fantômes, même un excellent fantôme comme l'ami Mitslav, pouvaient hanter deux maisons à la fois.

mtislav a dit…

La rédaction défunte remercie DG et MG pour le meublé qu'ils ont mis à sa disposition. La déco est vraiment superbe.

C'est indécent mais je confesse que cela a été un moment de jubilation qui nous a rappelé le jour où nous obtînmes le brevet des collèges.

Merci à tous les propriétaires et à leurs commentateurs pour cette joie.

Gaël a dit…

moi aussi je veux du mtislav sur mon blog (pourquoi y aurait que les gonzesses et les réacs qu'auraient droit à la qualité ! les écureuils aussi y ont droit !)

Dodue a dit…

cette belle démonstration de "virtuellité" pose la question suivante : les blogueurs doivent-ils se rencontrer réellement ou doivent-ils rester des êtres virtuels quitte à être "multiples" ?

mtislav a dit…

Gaël, je prépare une nouvelle : "La dame blanche à poils", c'est une histoire de femme à barbe très dépouillée. Toujours intéressé ?

Merci Dodue, les blogueurs de province, d'une province lointaine et primitive comme la mienne, en sont encore au mythe de la caverne... Je n'ai pas la réponse.

Gaël a dit…

@Mtislav : si la fin n'est pas bâclée comme chez moi, faut voir ;)

Nicolas a dit…

Je me demande si je n'ai pas déjà lu ce texte...

Mots d'Elle a dit…

Bon, j'ai eu du mal à comprendre parce que je suis pas futée...et puis j'ai trouvé ça excellent. Dernier texte feu d'artifice! Chapeau bas!

Géraldine a dit…

Coucou
Comme je suis un peu décalée ces derniers temps, je réponds à ton billet "cherche titre" qui m'a fait rire...
Je me suis tapée aussi tous les blogs et forums "prof en détresse", "SOS profs"...Ca fait quelques heures de lecture!
Bon faut dire que j'ai le temps, je suis en demande de délégation rectorale depuis maintenant 2 ou 3 mois...J'te raconterai, allez bon courage et rate pas le mouvement!

HERMES a dit…

"Blog", "atelier d'écriture"... Je comprends bien le rêve fédérateur de l'écriture - mais quelle écriture?
Je pense que l'écriture vient de tellement loin en soi qu'avant de se partager, elle dit qu'elle sort de soi, de sa vie et de son corps. Proust ou Rimbaud. Ensuite quelque chose d'autre s'élabore et c'est là que ça devient intéressant.
Un prof "défroqué" comme moi, amoureux de la langue, sait combien cet amour est solitaire.

mtislav a dit…

Quand j'avais un blog, je comprenais les commentateurs ! Ici, c'est que des intellos... Bon, ça fait du bien de sortir en ville !

Gaël a dit…

oui euh... intello, je te signale que Dorham a commenté tout de même :) (j'avais juste un compte à régler : il me traite de sarkozyste sur un autre blog)

mtislav a dit…

Hermès, je comprends pas très bien mais je me dis que cela doit être une critique.

C'est sûr que ce texte est une petite blague pour amuser les copains. La seule qualité littéraire qu'il possédait, il l'a perdue lorsqu'on a ouvert l'emballage !

C'était l'emballage...

Gaël, on paresse ?

charlemagnet a dit…

en me regardant dans la glace ce matin, j'ai eu un émoi en voyant 2 moi. moi et un autre moi en face... est-ce grave? qui est le vrai moi alors? en fait on est plus jamais sur de rien désormais... tout peut arriver...

mtislav a dit…

En face de ton com', Charlemagnet, on voit s'afficher le titre du dernier billet de Spermy (Merd 2.0) avec la mention : "il y a 4 mois".

C'est bizarre, le pluriel. Sans compter qu'il a publié des billets entre temps qui ne s'affichent pas.

Maouezig a dit…

bouhhh, je comprends rien !!!
moi en Bécassine bien enprovincionnée, j'y crois à tout ce vous dîtes, et là je suis méga embrouillée déçue voire même un peu écoeurée - et là c'est pas à cause de ce qui me pousse tendrement au creux du fond de moi...cf http://espoir-d-enfant.blogspot.com/

bon c'est pas le tout mais j'ai un Laurence Pernoud à finir...
amusez-vous bien, moi je quitte le round, vous laisse entre scientifiques de l'espace virtuel (ah, si j'étais encore étudiante, je dis pas, ça m'aurait sûrement bien plu de m'en mêler !)

mtislav a dit…

Désolé Maouezig... C'est une fiction.

La réalité est bien pire. Il y en a qui tiennent leur blog seuls.

Sans parler de ceux dans la plus complète solitude.

Désormais, doit-on frissonner devant le moindre projet collectif ?

balmeyer a dit…

J'aime beaucoup mtislav en zombi, lui aussi ! Il est revenu parmi nous, d'entre les blogs morts...