dimanche 18 janvier 2009

Les jolies colonies (1)

Miro, Danseuse, 1925

J'ai onze ans et demi et c'est bientôt les vacances. Ma nouvelle copine de collège me parle de drôles de trucs.
- "Moi cet été je vais en colo !
- C'est quoi ?
- Tu connais pas ? C'est super : on est avec d'autres jeunes et on fait plein de choses. On part en excursion, on fait des veillées... J'ai même fait de la voile une fois. Et de l'équitation. Des fois y'a une piscine.
- C'est quoi des veillées ?
- C'est quand on se couche tard.
- Ça a l'air bien !"
Ma copine me propose de l'accompagner cet été. L'opportunité est trop belle.

Je me demande ce que vont en penser mes parents. La dernière fois qu'elle m'a parlé d'un truc génial, ils ont fait mine de ne rien entendre lorsque je les ai abreuvés de questions. J'avais découvert que toutes mes copines du lotissement s'amusaient après l'école. Ma camarade m'avait parlé d'un lieu qui ressemblait à une classe rigolote, avec un tableau où on dessinait des fesses avant que le prof arrive. Mais elle n'avait jamais réussi à me dire ce qu'on y apprenait. Quant à mon père, il s'est contenté de hausser les épaules lorsque je lui ai demandé ce qu'était le catéchisme et pourquoi tout le monde y allait sauf moi.

En arrivant à la maison, je m'arme de courage devant la perspective de rester sans réponse parentale. S'ils ne sont pas d'accord, c'est décidé, j'userai de ma capacité à insister d'une voix insupportable jusqu'à ce qu'ils craquent.

Ils sont d'accord.

Ma copine m'a donné toute la marche à suivre. L'inscription se fait par téléphone. Je devrai préciser la ville : Gérone en Espagne.
Je sautille de joie, je vais partir en vacances sans mes parents et avec ma copine !

Peu de temps avant le départ, je reçois un papier me demandant si je m'inscris en danse ou en basket. Je suis bien embêtée. J'appelle ma copine. Elle n'a rien reçu. On se rend compte qu'on ne s'est pas inscrites dans la même colonie.

- "Mais j'ai fait tout ce que tu m'as dit ! J'ai dit Gérone !
- En fait je suis pas exactement à Gérone mais à cinq kilomètres de là. Zut c'est bête, y'aurait deux colonies dans le coin ?
- Je vais me retrouver toute seule pendant un mois ! En plus il faut faire du basket !
- On demandera là-bas si on peut changer."

J'entends que l'incongruité de ma situation fait pouffer ma copine et ça m'énerve encore plus. Avec sa bourde, je me retrouve inscrite dans une "colonie sportive" alors que je suis bonne dernière en EPS et que j'ai une phobie prononcée pour les ballons sous toutes leurs formes.

Le jour du départ, mon père explique le cas à un des animateurs. Impossible de changer. Mon père lui touche deux mots de mon aversion profonde pour les jeux de ballon. Le mono me dit que je ne serai pas obligée de faire du basket.

En arrivant, un autre mono nous explique qu'il y aura du basket tous les jours. Sitôt la présentation terminée, je cours lui hurler droit dans l'oreille : "J'ai choisi danse ! J'ai mis danse sur le papier !"
Il réprouve l'outrecuidance d'un froncement de sourcils tout en répliquant que, compte tenu du nombre et autre paramètre que je ne saisis pas, tout le monde fera danse et basket.

Je relis le programme affiché et les yeux m'en tombent :
- 6h 30 lever
- 6h 50 footing dans le parc
- 7h30 petit déjeuner puis douche
- 8h30 danse
- 10h30 basket
- 12h30 déjeuner
- 14h volley
- 16h piscine
- 18h temps libre
- 19h30 dîner
- 21h au lit

Les garçons ne font ni danse ni basket, il y a du foot à la place.
Je suis d'un pas timide la monitrice de danse avec les quelques filles présentes. En chemin, je lui explique ma situation, comme à tous les adultes que je croise. Un même son de cloche : il est impossible de changer de colonie ni même d'espérer rendre visite à ma copine.

Arrivées dans le dortoir, nous choisissons notre couche. Les lits sont superposés. On ne pourra même pas sauter dessus comme dans la chanson. Je suis perchée au-dessus d'une fille de presque treize ans. A part une petite blonde de dix ans au regard gris et volontaire, les autres sont de grandes gigues de quatorze ans, montées sur cuisses arrondies. Je remarque qu'elles ont toutes les cheveux courts. Toutes, sauf trois qui ricanent sous un maquillage épais. Je les entends décréter : "ce soir on va en boîte !"

Le lendemain, les trois comploteuses ne sont plus là. Disparues avec leurs affaires.

J'apprends qu'elles ont fait le mur durant la nuit. L'évasion a eu lieu par la fenêtre du dortoir. Elles ont été cueillies en bas par un moniteur qui passait par là.

Monsieur programme nous explique qu'étant donné leur conduite inqualifiable, elles ont été immédiatement exclues de la colonie.

- "On les a renvoyées en France ?!
- Non. Elles ont été transférées dans une autre colonie, à cinq kilomètres d'ici."

22 commentaires:

Mélina a dit…

Ok, marquillage, ricanage, mur, cueillage et envoyage, bonjourage à la copine.
Sauf si la copine a eu la même idée.

Gaël a dit…

comment ça l'Espagne est une colonie française ?! tu cherches les ennuis là :)

Frédéric Meurin a dit…

Non ? Sérieusement ? Tu aurais osé, toi, faire le mur et être déportée loin là-bas ?

Didier Goux a dit…

C'est de l'encouragement à la débauche, ou bien ?

Nicolas a dit…

Si on fait le mur, on est déporté en Espagne ? J'arrête de quitter la Comète pour aller boire ailleurs.

Comme une image a dit…

Moi je trouve que pour ces jeunes filles très motivées qui voulaient faire du sport également le soir voire la nuit, la sanction est rude et contre-productive.

charlemagnet a dit…

cela me rappelle l'armée!!! ooohhhhhh!! mais sans les punitions militaires!

Gaël a dit…

quelle chance d'avoir fait l'armée avec "trois qui ricanent sous un maquillage épais"

moi aussi il y en avait qui avaient un maquillage épais mais ce n'était pas pour aller en boîte... :)

Le coucou a dit…

Une fois de plus, je me suis beaucoup amusé à vous lire! Ça m'a rappelé un camp de vacances "archéologique" où nous avions envoyé les enfants… Ils parlent encore, vingt ans ou plus après, de ce bagne où on les faisait bosser dur, nourris de patates, etc…

Mots d'Elle a dit…

Les souvenirs reviennent...une colo en Allemagne où je n'ai presque jamais dormi sous la tente; le "mur" symbolique était une barrière qui ne fermait pas et c'était même pas grisant de la franchir!
J'ai apprécié ton texte!

Zoridae a dit…

J'adore les récits de jeunesse et celui-ci commence formidablement ! Miam !

BritBrit a dit…

Mmmmm... Je vois là le plan pour rejoindre ta copine : maquillage et mur ;)

Monsieur Poireau a dit…

C'est terrible cemoment de la vie où l'on commence déjà à vouloir diriger sa vie mais où personne, pas une grande personne, ne vous écoute ! On est OBLIGÉ de désobéir, c'est de leur faute !
:-))

Melle ciguë a dit…

Oh oh... une idée me viendrait en tête à sa place... Vite, vite, la suite!

Dorham a dit…

Mouarf....dur...

Stéphane a dit…

Aaargh ! "L'opportunité est trop belle." C'est un immonde anglicisme que d'employer opportunité à la place d'occasion !
Ah mais pourquoi ai-je vu ça avant d'aller au lit ?

mtislav a dit…

C'est joliment raconté, très drôle !

marie helene a dit…

Elle est délicieuse cette histoire. J'imagine bien les protagonistes y compris les adultes qui font semblant d'être sourds ...

romain blachier a dit…

La fin est drolement absurde.j'aime beaucoup.

Simon Gaetan a dit…

J'ai peur:
soit de comprendre( suis tres con perso)
soit de mon imaginaire( arrête 5minutes...)

Comment se noyer dans un doigt de Whisky

Marie-Georges Profonde a dit…

Tous,
Merci pour vos commentaires :)
Je fais une réponse générale, je passe peu de temps sur le blog en ce moment... Il est un peu comme moi : en grève...
Oui, c'était vraiment l'armée.
Moi, tenter l'évasion par la fenêtre, ne me dites pas que vous y avez cru ;)

Melle ciguë a dit…

AH Ahhhh ! Belle façon de relancer le suspense...

LA SUITE, LA SUITE, LA SUITE !!!!