vendredi 18 juillet 2008

Garçon, une pression (sociale) !


Gustave Moreau, L'apparition, 1876

A l'horizontale, postée telle une lettre entre le matelas et les lattes de la mansarde, j'étais à plat. Le ciel nous crachait à la gueule une eau qu'à l'intérieur de notre capricieuse habitation nous n'avions plus. Narguée par toutes ces douches imprenables, j'avais fini étendue et vaseuse comme un lac pendant que le plombier atteignait du bout de son fer à souder le tuyau incriminé. Une constellation de noeuds me fixait depuis les lambris. Les nervures de la poutre transversale ondulaient comme pour m'envoyer leurs signes singuliers. Cétait bien ma veine : à droite, elles formaient le visage rondouillard d'un Cupidon embarrassé. Figé dans une pose délicate, il cherchait à s'en tordre le bras un dernier missile au fond de son carquois.
"Tu ne trouveras rien !" l'interpellai-je en pensée. C'était donc ça. Arrivé jusqu'à moi en traversant la charpente, il venait juste me montrer la rupture du stock inespéré. "Je n'ai plus une flèche", soupira-t-il. Cette restriction budgétaire n'arrangeait pas mes affaires, surtout que le ratage s'annonçait ultime. Des voix avinées m'avaient scientifiquement prouvé la veille que j'étais arrivée à la moitié de ma vie globale et à la fin de ma vie amoureuse. J'étais devenue trop faite en mon pays.
Ca tombait bien parce que des pays, j'en avais eu d'autres. Et à chaque fois, j'avais eu le bonheur d'y fêter l'âge de la péremption officielle. C'est que, comme femme souvent, il varie. Je ne sais pourquoi la limite des 25, celle des 30 et à présent des 35 obsédèrent nombre d'âmes bienveillantes qui tentèrent de me pousser vers le salut par le mariage. Dans le frigo, les dates sur les yaourts ne se terminent pas forcément en 0 ou en 5 ; pourquoi refuser aux femmes la fantaisie accordée aux produits laitiers de périmer en 2, 3 ou 7 ? Le mariage équivaut-il à une mise au frigidaire ? L'homme est-il l'agent conservateur de la femme ? Je conclus comme il me plut : si un jour je me sentais seule à moisir, je passerais une annonce. Femme blette cherche homme rance pour consommation sans (date) limite.
Des effusions de joie se firent entendre en bas. La fuite avait été colmatée. Il ne restait que celle du temps.

11 commentaires:

philtre a dit…

Ce qu'on prend pour de la lucidité n'est souvent qu'une conséquence d'un état psychique et/ou physique.

L'absence de l'eau (la vie) à l'intérieur.
L'abondance de celle-ci à l'extérieur (où l'on n'est pas)

Le reste n'est qu'un travail automatisé de l'inconscient qui vous donne une image à interpréter comme moyen de rendre les synapses plus actifs.

Quel aurait-été votre texte si au lieu d'un cupidon en liquidation judiciaire, vous auriez vu une main tendue ?

Bon, toujours est-il que c'est un cupidon qui habite les veines de votre poutre et qu'il vous a donné au moins matière à un bien beau texte.

Cyrano de Vergerac a dit…

« C'est un roc !… C'est un pic !… C'est un cap  !… Que dis-je, c'est un cap ?… C'est une péninsule  ! »

Voilà ce que l'on dit souvent de Cyrano de Vergerac ton serviteur.

Ton article ne me laisse pas de bois ; Le pic est piqué.

Quel bonheur que cette écriture bivalente et complètement autobiographique !

Les problèmes de plomberie ne sont pas ceux que l'ont croit et gare à ne pas se tromper de spécialiste.

A bientot pour une nouvelle citation au nouvel acte !

Audine a dit…

Je trouve que c'est déjà compliqué de gérer ma propre rancitude, je regarde avec une certaine méfiance l'éventualité d'avoir à prendre en considération la rancitude d'un homme.
Surtout qu'ils sont plus douillets.

Je veux bien des flèches de carquois à CDD, néanmoins.

Parce que la vie, c'est pas que des histoires de tuyaux.

Je vais essayer de m'allonger par terre pour regarder le plafond en cas de crise, sauf que j'ai pas de noeuds de lambris à examiner par en dessous. Mais une espèce de faux crêpi en papier qui se décolle.

Même sans eau, tes textes sont rafraichissants !

Marie-Georges Profonde a dit…

Philtre : En effet, cela m'avait échappé ; mon bon vieux verre d'eau à moitié vide était là ! Merci pour ce non moins beau commentaire
Cyrano de Vergerac : Bienvenue ! Toutes mes félicitations, c'est Roxane qui doit être heureuse. Merci pour cette envolée matiériste qui me va droit au coeur.
Audine : Grand merci. Tant mieux si le texte rafraîchit au lieu de défraîchir !
Des flèches en CDD ? Au moins c'est d'actualité ! Moi je rêve plutôt d'un régulier indépendant. Du CDI flexible ! Et puis je suis au diapason avec toi : je viens de changer de plafond pour un tout blanc (en clair je reviens juste de vacances :))

So dilettante a dit…

"c'est un roc, c'est un pic, que dis-je c'est une patate" (djamel comedy club). rance attitude ? j'y médite.

Anonyme a dit…

Si dans ta vie sexuelle tu vois le bout, ça va.

Stéphane

Marie-Georges Profonde a dit…

So dilettante et Stéphane, je ne vous dirai qu'une chose :
:)))))

Dorham a dit…

Un CDI flexible, un CDD, et c'est un instit et une inspectrice du travail qui nous le dit. bravo. Si c'est pas du capitalisme carnassier.

Cupidon est un gros farceur, un petit sado complètement flippé qui joue avec nos nerfs, un petit excité de la torture mentale. Mettons lui des coups de latte dans le bide...

Tu as des poutres qui s'entremêlent autour de tes jambes, c'est dire que tu dois être séduisante...


Bravo pour ce texte !

Marie-Georges Profonde a dit…

Merci msieur Dorham !
Quant au capitalisme carnassier, c'est vrai, c'est tout à fait moi :))
D'ailleurs pour fêter ça, hier j'ai acheté un appart.

Pepite2choco a dit…

Génial ce texte. Vis ta vie, si on était périmée à 35 ans, on aurait plus qu'à se flinguer. C'est dingue ces gens qui tentent désespéremment de caser leurs amies, comme s'ils avaient l'impression de faire une bonne action, de sauver une brebis égarée. Et si la vraie amitié, la vraie BA, c'était de laisser les gens vivre leur vie PEINARD? Sans se mêler d'autre chose que de leur cul?
:))))

Monsieur Poireau a dit…

Pour les relations, je ne vois finalement de bien que dans le présent, la durée, le record du monde de saut en longueur et tout ce genre de mythe venu sans doute des olympiades grecques, ça sonne un peu désuet.
Et puis penser à l'amour quand on est seule ou bien à la solitude quand on est trop de deux, c'est un peu tordu comme chemin.
Je prone de savourer le quotidien quand il est là !
:-)

[J'aime bien ce texte cela dit !].