lundi 23 février 2009

Belle sans les mains

En revenant de chez mon psy cet après-midi, je trottais sur une avenue peu amène, la tête pleine de ce qui venait d'être dit. Je trouvais incroyable qu'on puisse, en une demie heure, zigzaguer de ses six à ses douze ans jusqu'à demain, tout ça en partant d'hier. La magie du dialogue introspectif.

Tandis que mon for intérieur ricanait au souvenir de mes paroles de petite fille, un inconnu en forme de beau jeune homme me barra la route. Il prit un ton de conseiller fiscal pour m'aborder : "Vous êtes une belle femme. Mais c'est pas élégant de garder les mains dans ses poches". Puis il s'en retourna charger sa camionnette.

J'eus le temps de bredouiller "Je... Merci bien, ah ?" avant que mes jambes ne me transportent devant un banc auquel étaient attachés trois chiens, à qui j'offris mon sourire reconnaissant. J'étais belle et à deux doigts - ou deux mains - de l'élégance, la chance ! Il ne me restait plus qu'à dégainer mes mains pour que tous soulèvent leur chapeau et m'en demandent une. Je décidai néanmoins de garder cette marque de bon goût pour un jour plus chaud.

Mon cerveau, échauffé par le ping-pong mental qui avait précédé ce conseil beauté, dégota par analogie une réflexion surréaliste que mon directeur de l'an dernier m'avait adressé, interloqué :
- " Tu ne vas pas rentrer chez toi comme ça !
- Comment comme ça ?
- Mais enfin Marie-Georges !"
Il s'agitait, semblait hésiter entre la colère et la pitié, entre tourner les talons en m'abandonnant à mon triste sort ou prendre le temps de refaire mon éducation, et moi je ne voyais toujours pas ce qui pouvait m'empêcher de prendre congé de mon lieu de travail. Je jetai quand même un œil rapide vers le bas afin de vérifier que je n'étais pas en tenue d'Ève sans m'en rendre compte, mais ce n'était pas le cas. Au bout d'un moment, d'une voix exaspérée de prononcer l'évidence, il précisa :
- "Mets ton sac plastique dans ton sac à dos ! Tu ne vas pas te promener comme ça avec un sac plastique à la main voyons ! C'est pas beau !"
Je m'esclaffai et lançai un "Oh mon dieu !" Rotschieldien. Ses sourcils restaient agrippés à la base du nez. Je compris que l'affaire était sérieuse sans parvenir toutefois à palper par moi-même la gravité de la situation.
- "Imagine que tu rencontres l'homme de ta vie ce soir dans le métro !
- Je ne rentre pas en métro.
- Mais même ! Tu peux pas... Tu vas pas..."
J'obtempérai par égard pour les nerfs de mon - d'habitude charmant - directeur. Ainsi donc, il fallait être belle, et sans sac, pour provoquer la rencontre avec le fameux homme vital. Je me souviens m'être vue chantonner, en imitant Vartan, ce soir je serai la plus belle pour rentrer chez moi...

Hier, c'était plutôt avec un air de Bécaud dans la tête que je passai la soirée. Je n'arrivais pas à dormir et me faisais rire jaune en me repassant la solitude, ça n'existe pas... Deux heures après, je décidai de rallumer l'ordi en attendant un marchand de sable visiblement à la bourre. Je tombai sur un article un brin alarmiste : "Facebook donne le cancer". J'appris que se couper du monde donnait des maladies, qui sème le virtuel récolte le cancer, et que la solitude tue. Ce soir, avant d'aller me coucher, je vérifierai que mes mains sont hors de mes poches, des fois que ça joue.

image : Vénus de Milo, v. 130 av JC

28 commentaires:

Stéphane a dit…

En même temps, je te conseille d'ôter ton jean avant d'aller te coucher.

Marie-Georges Profonde a dit…

Même si je suis plus belle avec ?
Ce soir je serai la plus belle pour aller m'coucheeer...

Stéphane a dit…

Mais tu es la plus belle même sans jeans, Marie-Georges.

Marie-Georges Profonde a dit…

Et voilà, il suffit d'enlever les mains de ses poches pour taper un message et le tour est joué, les compliments fusent... C'est vraiment un bon truc, ce que le monsieur m'a dit !

Stéphane a dit…

En même temps, taper avec les mains dans les poches, c'est pas simple.

Gaël a dit…

mais c'est trés joli une fille avec un pochon en plastique dans les mains ! moi je ne les aime que comme ça (des fois il y a des gateaux dedans)

et alors les mains dans les poches, je ne sais pas comment y résister

non franchement les hommes que tu as croisé n'y connaissent rien

la prochaine fois tu mets un pochon dans une de tes poches et tu le froisses en marchant et là on verra bien s'ils restent de glace

Monsieur Poireau a dit…

Très beau texte…

La solitude c'est un de ces trucs magiques qui n'existent que si tu les regardes. Si tu places les yeux ailleurs, ils disparaissent comme par enchantement.
Evidemment, il reste toujours le souvenir du disparu !
:-))

Loïs de Murphy a dit…

C'est ça qui est incroyable : qu'on puisse se permettre de dire à une nana comment elle doit se comporter.
Ceci dit, rentre ton ventre et baisse les épaules, et arrête de fumer dans la rue ou de manger en marchant : c'est d'un commun et d'un vulgaire pour une femme !

Marie-Georges Profonde a dit…

Stéphane,
nbjkqseklj. Ah oui tiens.
Gaël,
Arrête, je suis en train de me tordre de rire ! J'imagine la scène... Merci pour tes conseils Gaël :))
Monsieur poireau,
Je sais bien, mais il y a un moment où c'est elle qui te regarde et tu ne te sens pas bien, même si tu sais très bien qu'il vaut mieux ne pas y accorder d'importance plus que ça...
Loïs,
Le pire, c'est que c'est toujours "pour ton bien" qu'on te le dit :))
Mais tu sais que tu m'en apprends de belles, moi je mange dans la rue et quand je fumais itou, je suis vraiment une gueuse...

Anonyme a dit…

du coup j'ai la réponse à ma dernière question ça m'apprendra à lire dans l'ordre chronologique.
Et sinon le comte d'Orgaz était il beau ?

Maximus Bob2bob a dit…

Ah dis donc le cuistre en camionnette! Mais, à bien y réfléchir, peut-être dois-tu lui pardonner son manque de classe ; peut-être en effet est-là l'origine de sa névrose à lui, de la frustration de n'avoir qu'une stupide camionnette à conduire, là où les hommes élégants et virils embarquent d'immenses attelages puissants et racés, crachant le feu de l'enfer pour de longs périples au travers les déserts les montagnes et les gâteaux de semoule. Peut-être.
Et sinon j'aime toujours autant la façon que tu as de te moquer de la/ta vie et ses vicissitudes, ainsi que la générosité qui te pousse à "offrir ton sourire reconnaissant" aux animaux urbains.
Et une dernière chose, pourras-tu s'il te plaît m'expliquer à l'occasion à quoi fait allusion le "une" de la phrase :
"Il ne me restait plus qu'à dégainer mes mains pour que tous soulèvent leur chapeau et m'en demandent une." ? (est-ce bien ce à quoi je pense ? Une rondade flip ?)
Ah oui! j'ai failli oublié l'essentiel dis donc. Il n'est bien sûr pas obligatoire d'être élégant pour tomber amoureux/se. Il paraît même que Roméo avait des goûts de chiottes et adorait les sous-pulls verts. C'est dire.

Saul Lewis a dit…

Deux mains est un autre jour.

Nicolas a dit…

Quand tu sors les mains de tes poches pour faire des billets, c'est bien !

Didier Goux a dit…

Il avait raison, votre directeur...

(Du reste, un directeur a toujours raison : c'est dans les gènes.)

Marie-Georges Profonde a dit…

Cé/anonyme,
J'ai posé un conejo (lapin) au comte et je vais ptet même le tromper avec le manekenpis...
Maximus Bob2bob,
Quelle analyse ! Merci pour ton commentaire. Je n'irai pas jusqu'à traiter le jeune homme de cuistre, il avait l'air de vouloir m'aider...
Ma phrase est si obscure ? Les hommes me demandent une... une... Tout bien réfléchi, ne tentez pas une réponse. Il s'agit bien entendu de me demander ma main.
Quant à la rondade flip, ignorante que je suis, j'ai cherché sur Google et trouvé :
"Coucou tout le monde!! Voilà j'aimerai passer des rondades flips dans l'herbe.Mais j'ai peur de me faire mal.J'aimerai avoir des conseils pour y arriver."
C'est donc une sorte de rosier ?
Saul Lewis,
Ce sera ma phrase du soir, merci :))
Nicolas,
Merci !
Didier Goux,
C'est surtout une conspiration de quinquagénaires, je vois. On n'a qu'à inscrire sur les sacs "porter ce sac nuit gravement à votre élégance" tant qu'on y est.

Yaëlle a dit…

Moi je trouve dangereux de marcher les mains dans les poches car, en cas de chute, bing c'est le nez qui prend tout! Et après, bonjour pour trouver l'homme de ta vie avec le nez tout croûté.Enfin ce que j'en dis...
Quant aux hommes qui se targuent de donner des conseils d'élégance...les bras m'en tombent tiens!

Marie-Georges Profonde a dit…

Yaëlle,
Si je comprends bien, tu me conseilles de marcher les deux mains devant, façon zombie en quête de cerveau ? :))
Écoute, il était charmant, j'aurais peut-être dû le lui dire... En lui faisant remarquer que la couleur de sa camionnette ne lui seyait pas au teint ?

mtislav a dit…

Belle Gunness ?

charlemagnet a dit…

et dire qu'il y en a qui collectionnent les sacs plastiques, des collectors du XXè siècle...

vangauguin a dit…

La vie (de poche) est trop injuste!

Pourquoi j'ai pô, moi, d'inconnue en forme de belle jeune femme qui me barre la route, hein? Qui prendrait un ton de conseillere fiscale pour m'aborder : "Vous êtes un bel homme. Mais c'est pas élégant de garder les mains dans ses poches". Puis qui s'en retournerait charger sa camionnette, hein?... hein?... hein?

Vie de poche, c'est trop! mais trop!

Fab-Fab a dit…

alors d'abord, je plussoie Poireau et Nicolas ; très joli texte, bien agréable à lire.

ensuite, l'alternative aux poches, par temps froid, ce sont les gants... mais ces drôles-là ont une réelle propension à s'égarer... bien
plus que les poches, en tous cas.

enfin, on peut se demander à quoi ça tient, la classe, quand il apparait "tendance" d'avoir des sacs avec écrit dessus "ceci n'est pas un sac"...

comm and come a dit…

Au moins tu dors pas pendant la journée...

Pour la solitude ne t'inquiètes pas, c'est toujours mieux que d'être mal accompagné :)

In Guts We Trust a dit…

Wesh, madame. Suite au plaisir pris à la lecture de vos plus ou moins récentes contributions, et considérant les tenants et aboutissants des démarches pré-requises, j'ai l'honneur de me compter au nombre de vos lecteurs d'ores et déjà fidélisés et vous remercie par avance de m'accepter comme tel. Je vous souhaite le bonjour.

Le coucou a dit…

La solitude crue, un thème parfait pour l'univers virtuel! La solitude d'un sac plastique sur la mousse d'un bois, pour les écolos. Mais une fille solitaire, avec ou sans sac plastique, ça existe? Il est très touchant, ce billet.

jon a dit…

A très bientôt Marie-Georges !

Cela dit, on est chez gay-lurons ici ?

bobonne a dit…

ah oui!!! le sac en plastique aussi!
Ca fait "romano"
Tu savais pas CA?

Marie-Georges Profonde a dit…

Mtislav,
Je suis loin d'avoir son pouvoir attractif :)
Charlemagnet,
Vraiment ? Et ils les rangent dans des pochettes porte-sacs ?
Vangauguin,
Les inégalités ont la vie dure dans la vie de poche...
Fab-Fab,
Je ne connaissais pas cette mode. Des sacs Magrittiens, c'est une idée maline. Ça se décline en tout : "Ceci n'est pas une table, ceci n'est pas un livre..."
Comm and come,
Il paraît...
In guts we trust,
C'est avec plaisir que nous accusons réception de votre inscription. Bienvenue !
Le coucou,
Jolie image, la solitude d'un sac plastique :) Merci beaucoup !
Jon,
Bienvenue, à bientôt donc !
Ici c'est gay friendly et j'aime Gotlib, c'est ça ta question ? :))
Bobonne,
Tu m'en diras tant !

pupuce a dit…

ça m'arrivait beaucoup. avant le drame.
y'avait des gens qui me disaient: la cigarette ça vous enlaidit,
les gros mots c'est pas beau dans la bouche d'une fille,
vous devriez faire attention à vos talons ils donnent une image trompeuse de vous jeune fille, alors que quand on vous connaît... (hui?),

puis il y a eu le drame.
drame de 3kg5 et 50 cm.

depuis on ne me fait plus de leçons sur comment être ou ne pas être une "fille".
sans doute pare que je suis devenue "mère"
;-P