vendredi 1 août 2008

L'épopée des pots


Courbet, L'atelier du peintre, 1855
.
Le calvaire, c'est ce jour que je le connus. Un cruciforme sur l'épaule, ma destinée rangée dans une boite à clous, j'allais où le roi Merlin m'avait condamnée à une plinthe infinie. Inutile de vous cacher que l'histoire finit les bras en croix au sommet d'un escabeau. Au bout du rouleau : moi.

Bleu de travail bleu, T-shirt blanc encore blanc, pots de monocouche au bout des bras, je cheminais d'un appartement à l'autre comme à ma fraîche habitude. Ayant sans doute débusqué l'aubaine, l'angoisse pointa le bout de son museau familier. Pour mener à bien ma trajectoire, je dus m'équiper. Impossible de m'enfoncer dans la jungle humaine sans apprêter mes doigts délicats d'ongles à cran d'arrêt. Je me voulais parée d'atours vengeurs : parapluie bulgare au poignet, mors aux dents, vipère au poing et semelles au curare. J'avançais en caressant du dos les reliefs des façades parisiennes. Les passants étaient pour la plupart mal coiffés mais tous semblaient de mèche. Je remarquai vite deux femmes lentes. Evoluant au rythme précédant l'arrêt complet, elle mimaient plutôt bien la balade erratique. Leurs chairs ondulaient avec mollesse devant moi. Leur dos ornait mon horizon d'un irritant rideau. L'ouverture était bien trop mince pour que je m'engouffre sans y laisser quelques plumes. Les pots pesaient de tout leur poids sur quelque phalange indisposée. Une voix de poulet contrarié demanda pardon du fond de mon gosier. Le rideau, tout à son rôle d'écran, ne glissa de côté ni ne frémit. Je voulus me faire fil de fer mais le poids des pots de peinture me ramena à ma roideur frontale. "Laissez-moi passer, crétines des Alpes !" médis-je en mon for intérieur, avant de me rappeler que j'étais née à Grenoble. "Paaar-don", roucoulai-je en mon for extérieur, la voix aspergée d'essence de fleurs roses. Je crois que ce fut mon souffle rageur dans sa nuque qui fit pivoter une des étoffes sur pattes. En franchissant ce cap, une envie de râler se jeta sur moi. Un éprouvant combat eut lieu et je ne m'en sortis pas trop mal, avec quelques grognements sans gravité.
J'atteignis la Grange aux Belles où se trouve mon nouveau nid. Les escaliers de service m'obligèrent à d'égyptiennes contorsions dans le but évident de m'en faire mieux mériter les sommets. "Qu'importe, me dis-je en poussant la porte, ces murs sont miens et je m'en vais y marquer mon territoire en les peinturlurant jusqu'à la nausée".

L'épopée des pots s'arrêta là. Je me rendis vite compte que mon bras, pourtant bien étiré vers le haut, n'atteignait pas les deux mètres soixante-dix. "Qu'importe, me dis-je en peignant la porte, nous nous occuperons des hauteurs une autre fois". C'est au moment où les poils en caressaient la surface afin de l'enduire généreusement de blanc que je compris le sens de la monocouche. On pourrait croire à mono comme unique et à couche comme un dépôt du produit d'une épaisseur suffisante pour couvrir la couleur précédente. Il n'en est rien. Quiconque a déjà utilisé de la peinture monocouche sait parfaitement à quoi je fais allusion. Le terme monocouche renvoie en fait à la première couche, celle que l'on dépose avant toutes les autres. Le fabricant préfère ne pas mentionner ces dernières sur l'étiquette du pot. Manque de place, économie d'imprimerie ou éllision poétique, je ne sais. Toujours est-il que je badigeonnais généreusement mon mur de cuisine, en m'interrogeant sur le nombre de monocouches nécessaires pour venir à bout de la couleur du dessous, qui semblait jouer à "coucou, qui est là ?" malgré mes tentatives répétées d'étouffement par rouleau compresseur à poil long.

A l'heure où vous lisez ces lignes et après plusieurs passages, la monocouche ricane et frétille encore de toutes ses traces. Elle me nargue en ondulant du bassin, comme d'autres rideaux humains. Pas de pot : plus rien dans les miens. Mais demain j'aurai sa peau. Armée d'un escabeau et d'un énième pot, je lui ferai à nouveau subir l'épreuve des guilis verticaux. Mon rouleau à l'assaut, je lui aplatirai la face jusqu'à ce que l'unification du royaume des taches soit en marche.

20 commentaires:

Audine a dit…

Les fabricants de peinture mentent plus encore que les arracheurs de dents.
Ou alors, monocouche pour eux veut dire qu'une couche à la fois ?
Remarque, une couche empêche les fuites.

(je sais, ma dernière phrase est inepte, mais ma vivacité d'esprit habituelle est inerte)

Marie-Georges Profonde a dit…

Chère Audine,
Je ne pensais pas qu'il y aurait des courageux-ses pour lire ce pavé :)
J'ai presque envie de faire un Rothko sur mes murs, tellement il y a de traces ! Exploiter les coups de pinceau, ma dernière porte de sortie...
Je retiens ta définition de la monocouche : "une seule couche à la fois" :))))
Et je file entamer la énième couche de monocouche.
Bonne journée à toi(blogueuse aoûtienne ? Voilà qui est rare !)

Gaël a dit…

le mieux est de racheter un pot de peinture monocouche plus foncée que la précédente, plaer ce pot au milieu de la pièce à repeindre, mettre un bâton de dynamite dedans, l'allumer et sortir (en courant si l'on fait le choix d'une mêche courte...)

alors elle est pas plusse belle la vie comme ça ?

Marie-Georges Profonde a dit…

Merci pour cet excellent conseil, Gaël :)))
(j'imagine la déco chez toi, ça doit valoir le coup d'oeil !)

Audine a dit…

C'est une idée qu'elle est bonne ça, exploiter les traces de sous monocouches !

Je ne raconte jamais la déco chez moi, parce que tout le monde croirait que j'exagère (dans le récit) ou que j'exagère (dans l'absence d'action pour améliorer).
Alors que simplement j'exagère en procrastinant et qu'aussi j'attends d'avoir des sous pour faire faire.

Marie-Georges Profonde a dit…

Tu crois ? Bobonne, qui a vu mon mur, me certifie que je peux éviter la 4è couche de monocouche. Moi je trouve que ce serait pas du luxe. Bon,à force, j'ai vidé le stock de cette couleur chez msieur Brico, ça règle momentanément le problème...
Je suis sûre que j'apprécierais beaucoup ce parfum d'exagération dans tes récits :)

Dorham a dit…

Audine a trouvé l'idée, une couche à la fois, au moins...de toute façon, pour avoir une vraie peinture uniforme, faut avoir carrément une formation...

Bon, tu parles de couche là mais on ne sait rien de la couleur...

May Nat a dit…

"l'éllision poétique du fabricant de peinture monocouche", rien que pour ça, c'est un plaisir de passer sur ton blog opératoire, ma Belle.

Amelie / Ces petits riens parisiens a dit…

Hé bé... un beau programme dis moi ;-)
Bon courage

philtre a dit…

Et le TAG ????

Moi qui suis un piètre bricoleur, je suis devenu un adepte de la bombe de peinture.

Quelques gosses et bombages à satièté...

le résultat ne serait pas pire qu'une platrée de monocouche façon crépi.

Bon courage !

britBrit a dit…

Tu veux pas faire une épopée de pot dans mon futur salon ? Ca serait vraiment sympa ;)

marie-georges profonde a dit…

Dorham : rouge sorgho, cachemire et blanc !
May nat : Je rougis comme mon mur ! Merci !
Amélie : Merci, il en faudra même si j'en viens à bout, ouf !
Philtre : Je n'y avais point songé, mais le plaisir de touiller une pâte onctueuse disparaît avec la bombe...
Britbrit : quand tu veux je te file un coup de main, je suis rôdée à présent ;)
A tous : Un grand merci pour vos encouragements. Je disparais faute de connexion (transfert d'abonnement tout ça blabla) et ce soir sera la première nuit dans mon appart tout beau. A je ne sais pas trop quand mais à bientôt, sûr !

Monsieur Poireau a dit…

Elles en tenaient une sacrée couche tes deux empêcheuses de transpo(r)ter librement !
:-)

Rouge sorgho ! Ces noms qu'ils donnent aux couleurs. Et pourquoi pas un "coccinelles écrasées" ou un "hérisson bitumé" ? :-)))

helene a dit…

Salut Marie georges !

Je pars en vacances une dizaine de jours et je voulais, grâce à l'horodatage, publier des articles d'autres bloggueurs.

Pourrai-je publier le tien, "groupie" ?

je voulais t'envoyer un mail mais je n'ai pas ton adresse !

Marie-Georges Profonde a dit…

Coucou Hélène !
Avec plaisir. Je suis flattée, merci beaucoup !
Et bonnes vacances !

helene a dit…

ok merci !
je t'informerai de qui sera publié quand.
as tu une adresse mail ? si tu veux bien me la donner, tu peux m'écrire à l'adresse mail qui est sur mon blog.

Marie-Georges Profonde a dit…

Monsieur Poireau,
:))) tu devrais être concepteur de noms de couleur chez V33, je t'assure.
La prochaine fois je choisirai "rouge communiste" pour me déculpabiliser de cette acquisition capitaliste :))
Hélène bis : je m'en occupe !

Anonyme a dit…

Ha! Ha! Ha!
Je me gausse bien fort car j'ai moi aussi été victime de l'abominable peinture monocouche il y a quelques semaines!! Rassure-toi, au bout de la troisième couche (quelle que soit la marque d'ailleurs) c'est impec' !! courage donc! ;)
amapola77

Tante May a dit…

moulllalaah, 15 jours sans rien de neuf chez MG... j'entamerais bien un "De Profundis", mais j'ai mal à la Georges.

Marie-Georges Profonde a dit…

[pas d'accent ici pour cause de clavier singapourien]
Amapola 77 : oui, je me souviens avoir lu tes aventures au sujet de ton emmenagement... Mais tu avais tu tes triples monocouches :-) En plus j'ai change d'avis (3000) concernant la couleur donc tu imagines le nombre de couches...
May Nat : mais nan... Le souci est que je n'ai plus de connexion avec tout ca moi... Heureusement je pars lundi chez mon papa. Au programme : blogSSS et campagne. A bientot donc, chez toi ;-)